De la philo en primaire : « vos paroles sont comme des trésors »
Société 

De la philo en primaire : « vos paroles sont comme des trésors »

Dans le cadre périscolaire, l’association des Francas propose des ateliers débats philosophiques aux écoliers de primaire. Un temps pour apprendre à prendre la parole et à s’écouter penser. Reportage auprès des CP-CE1 de l’école Erckmann Chatrian, à Lingolsheim.

Il est 15h45 sous le préau de l’école primaire Erckmann Chatrian, à Lingoslheim. L’heure de l’activité périscolaire, comme tous les mardis, pour les CP-CE1. Léo Schommer, laisse les enfants de son groupe se défouler encore un peu tandis que les autres suivent déjà leurs animateurs. « J’y vais en douceur », explique-t-il, « sur une heure et demi d’activité, si j’arrive à les concentrer une demi-heure sur le débat philo, c’est déjà beaucoup ».

À 23 ans, Léo termine son master de Philosophie à l’Université de Strasbourg et vient de passer le concours de l’agrégation. Depuis deux ans, il anime l’atelier philo des CP-CE1 de l’école, sur une initiative de l’association d’éducation populaire des Francas, comme une dizaine d’autres étudiants philosophes à Strasbourg. Une occasion unique pour lui, de sortir de la philosophie académique pour se confronter à la pensée des enfants, avant d’enseigner sa matière au lycée.

Dans le couloir du préfabriqué qui abrite les salles de classe, Léo s’efforce de canaliser la dizaine d’enfants de son groupe. « À quoi on va jouer ? », anticipent déjà certains. « De quoi on va parler aujourd’hui ? », s’enthousiasme Bilel. « C’est une surprise », contient Léo. Devant la porte de la salle, le jeune homme calme l’excitation des bambins, d’une voix posée : « qu’est-ce qu’on va faire en entrant ? » C’est Tony qu’il désigne pour rappeler les règles. Le garçon énonce, fièrement : « on va mettre les affaires au fond de la classe et mettre les chaises en rond ».

Les rituels du débat

Une fois à l’intérieur, les enfants s’exécutent distraitement. « Regardez la maîtresse ! » De l’autre côté de la fenêtre, les institutrices se sont rassemblées dans la cour. Les observer accapare soudain tout l’intérêt des élèves pendant cinq minutes.

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Léo se donne une demi-heure pour concentrer les enfants sur le débat. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Les enfants sont enfin assis en cercle de part et d’autre de Léo. Il lui reste une heure et la séance peut commencer. Pour concentrer les enfants, Léo, comme tous les animateurs des Francas, s’accroche aux rituels du débat. Il lui faut d’abord confier le « bâton de parole » à celui qui sera responsable de distribuer la parole aux participants. Léo n’a pas eu l’occasion d’en fabriquer un avec ce groupe. C’est un stylo bic qui fait donc office de sésame.

« Moi ! Moi ! » Tous pointent le doigt en l’air pour être désignés. Léo choisit Noumidia, la seule fille de l’équipe avec sa copine Chloé. Rituel suivant, Mehmet est désigné pour rappeler les trois règles du débat. Au centre du cercle, le garçon se lance, sans trop d’hésitations : « On ne se moque pas. Il faut avoir le bâton de parole pour parler. Tout ce que vous dîtes est intéressant ».

Après un bref retour sur l’échange de la semaine passée – autour de la question « pourquoi ris-tu ? », Léo sort l’image support du débat du jour. « J’ai besoin de quelqu’un pour montrer l’image ». C’est Marouan qui s’en charge. Il présente à ses camarades la feuille A4 plastifiée sur laquelle est dessinée une femme aux multiples bras. La question est : « qu’est-ce qu’être intelligent ? »

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Noumidia choisit qui pourra prendre la parole. (Photo : CG / Rue89 Strasbourg/ cc)

Le thème du jour : qu’est-ce qu’être intelligent ?

Les idées fusent et les doigts se lèvent. À qui Noumidia va-t-elle donner le bâton de parole ? Marouan a le droit de commencer : « être intelligent, c’est faire de la musique ». Raphaël prend sa suite : « être intelligent, c’est quand on a du travail et c’est un peu plus facile pour toi parce que tu le sais déjà ». « On n’a pas besoin de réfléchir », poursuit Noumidia. « Qu’est-ce que c’est que réfléchir ? », demande Léo.

Alors que Younes, le benjamin du groupe, obtient la parole, ses camarades se mettent à rire. « Vous vous souvenez des trois règles, on arrête de se moquer », les calme Léo. Younes se lance, ignorant la question de Léo : « Être intelligent, c’est bien parce qu’on ne peut pas se tromper », argumente le petit garçon. Léo répète son intervention. « Vous êtes tous d’accord ? » « Oui ! », « Non ! », l’assistance est partagée.

« Tout ce qu’on dit est intéressant »

Pour Chloé, être intelligent, c’est « faire les devoirs. » « Est-ce que quand on ne fait pas les devoirs, on n’est pas intelligent ? », tente à nouveau Léo. « Quand on ne fait pas les devoirs, on n’est pas intelligent parce qu’on n’apprend rien », insiste Noumidia. Comme depuis le début des échanges, Léo retranscrit l’intervention de l’écolière dans son cahier.

« Pourquoi tu écris ? », lui demande la fillette. « Parce que vos paroles sont comme des trésors », lui assure l’animateur. « Non, c’est pas des trésors », rétorque Noumidia, dubitative sur la règle du débat selon laquelle tout ce qu’elle dit est intéressant.

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Pour que la parole circule, les interventions de chacun doivent rester courtes. (Photo CG/ Rue89 Strasbourg)

Mais déjà, Mehmet veut ajouter quelque chose et demande le bâton de parole : « On peut aussi faire des devoirs tout seul avec ses parents. » « Qui apprend des choses en dehors de l’école ? », rebondit Léo. « On peut apprendre avec les parents, à l’école et aussi avec les copains », affirme Tony. « Oui, j’ai appris les divisions avec ma maman », poursuit Redouan.

« On va avoir le temps de jouer ? »

Marouan s’impatiente. Le débat ne canalise déjà plus son énergie. « Tu te rappelles du contrat que tu as signé avec moi ? », l’interpelle Léo en l’invitant à le reformuler au centre du cercle. « Je respecte tout le monde », promet le garçonnet.

« Qu’est-ce que c’est qu’un contrat ? », interroge Léo. L’animateur propose à Bilel de répondre. « Non », refuse l’écolier. « Je n’ai pas le bâton de parole. » « Quand est-ce qu’on joue ? », s’impatiente un camarade. Tony a reçu le stylo magique : « Un contrat, c’est avec une signature. On peut refuser ou accepter de le signer. » Chloé aussi veut parler. Sa copine ne lui a donné qu’une fois la parole depuis le début de la séance, se plaint-elle. Bilel s’inquiète : « mais on va avoir le temps de jouer ? »

Léo tente de revenir à la question de départ : « etre intelligent ». Mais quand Chloé obtient le bâton, c’est de contrat qu’elle veut parler : « Un contrat c’est un papier, où il faut signer. Par exemple, on voudrait être docteur. Le directeur nous demande le contrat. Et quand ils sont d’accord, ils signent. »

Signer un contrat

Léo en profite pour montrer aux enfants la charte du héros de la philo, qui reprend les trois règles énoncées en début de séance et qu’il n’a pas encore eu l’occasion de leur faire signer. La plus importante d’entre elles : « tout ce qu’on dit est intéressant. » Définitivement, Noumidia n’est pas d’accord. « Moi j’y crois », lui rétorque Léo, appelant les autres enfants à la rescousse. « Moi j’y crois aussi ! », entonnent en cœur quelques uns d’entre eux.

Mais déjà Tony et son voisin Yanis sont affairés à se montrer leurs billes. Yanis n’a pas pris la parole aujourd’hui. Lors de l’atelier philo, personne n’est obligé de parler. Ça suffit pour aujourd’hui, la séance est levée.

La signature du contrat du débat philo finit d’exciter les enfants. Chacun se presse pour être le premier à signer. « Avant de signer le contrat, on range la salle », prévient Léo. Les écoliers s’exécutent, pressés d’apposer leur paraphe sur la précieuse page.

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Les enfants sont fiers de signer la charte du héro de la philo. (Photo CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Déjà, les idées font place à la cours de récré. L’étudiant annonce un épervier et c’est la libération pour tout le monde pendant une vingtaine de minutes. Léo se dit content de la séance du jour, l’une des plus réussies depuis janvier. « Des choses ont été dites aujourd’hui. Ils ont abordé d’eux-mêmes les trois sphères de la socialisation : l’école, la famille, les amis. J’aurais aimé qu’on ouvre aux différents types d’intelligence, mais de toute façon on poursuivra lors de la prochaine séance. »

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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