Pourquoi les grandes discothèques strasbourgeoises sont à Kehl
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Pourquoi les grandes discothèques strasbourgeoises sont à Kehl

Kehl est-elle un paradis pour les gérants de boîtes de nuit ? Alors que les établissements comme le Gold Club ne désemplissent pas, Rue89 Strasbourg a cherché à comprendre pourquoi il est plus intéressant de faire vivre une boîte en Allemagne. Cela tient en trois mots : l’argent, les lois et la localisation.

« Situés en Allemagne, nous nous proclamons Strasbourgeois ». Sur sa page Facebook, le Gold Club annonce la couleur. Cette boîte de nuit a remplacé le K3 à Kehl en 2013. Depuis, ses affiches fleurissent à Strasbourg à destination des jeunes de 17 à 23 ans. Toute leur communication est en français, comme 80% de leur personnel, et le succès est au rendez-vous.

L’image et l’ambiance font la différence

Les commentaires enthousiastes sur Google ou Tripadvisor au sujet du Gold Club sont plutôt unanimes, comme celui-ci posté il y a un mois :

« Cette boîte de nuit est vraiment bien comparée aux autres de Strasbourg, elle est grande, les deux bars permettent d’être servi assez vite, les toilettes sont plus ou moins propres et le staff est sympa. Seul bémol, la musique est beaucoup trop forte, et ça tout le temps. »

D’autres commentaires louent le « personnel accueillant » et une ambiance chaleureuse et conviviale, ou parlent d’une « très bonne boîte qui fait pâlir la concurrence Strasbourgeoise », et d’une « musique sympathique et moins commerciale que ce qu’il se fait dans le milieu ».

Surtout, les étudiants français n’ont pas du tout l’impression de franchir une frontière ou d’être freiné par une barrière de la langue. Le Gold Club est une mini-France, comme le raconte Samir, DJ et directeur artistique de l’établissement  :

« On a une majorité de Français qui vient. Au micro, on demande “ça va Strasbourg ?” En moyenne, sur l’année, nous avons 1 700 personnes sur tout le week-end, dont 900 personnes le vendredi soir, et, donc, 80% de français ».

Le Live Club, un établissement du centre-ville de Strasbourg, qui cible aussi les jeunes de 17 à 22 ans, accueille 200 personnes par soir, sur une surface de 180 m².

Pour le hip-hop, direction l’établissement cousin, le K Club (les gérants de ces deux établissements sont frères). Un peu plus excentré, situé à Kehl-Sundheim, il se targue sur son site d’avoir « accueilli les plus grands » (50 Cent, The Game, Ja Rule, T-Pain, Damso, Booba…).

À Strasbourg même, rien de tel en termes d’envergure ni de fréquentation.

Pour les jeunes strasbourgeois, l’ambiance et les prix des établissements allemands font déjà la différence (Photo Raffi Asdourian / FlickR / cc)

« Pour le même prix, le double de la dose »

Être installé à Kehl est un avantage financier, notamment pour pouvoir proposer des boissons plus abordables, comme l’explique Samir :

« L’alcool est moins taxé en Allemagne (il n’y a pas d’autres taxes que la TVA, ndlr), ce qui fait que pour le même prix, 7 à 10€ le verre, on propose le double de la dose. En plus, on n’est pas obligé d’utiliser un doseur comme en France. Et sachant que l’entrée est à 10€, que les gens peuvent venir chez nous en tram ou même en partageant un Uber, ils peuvent passer une bonne soirée pour 20€ ».

À condition bien sûr de ne prendre qu’une boisson et de venir en tram. Éric Legrand, patron du Live Club, confirme que « le verre d’alcool est à 30 ou 40% plus cher en France ».

Des conditions plus strictes en France

Au-delà du prix, c’est toute la réglementation allemande qui avantage ces établissements par rapport au secteur strasbourgeois, comme l’explique Samir :

« Il est plus facile d’obtenir une licence de vente d’alcool en Allemagne, on n’y paye pas des prix extravagants (à partir de cent euros et jusqu’à 5 000 euros maximum, ndlr), on l’obtient plus facilement. Au niveau sonore, on est limité à 110 décibels (dB), au lieu de 102 dB en France. Aussi, on a un fumoir avec chicha, ce qui n’est pas possible en France, et un espace extérieur. Il me semble qu’à Strasbourg, il n’y a pas de club agencé de cette manière (il y a bien la “terrasse” du Spyl au centre commercial de l’Esplanade, mais il s’agit vraiment d’un petit espace pour fumeurs, ndlr). »

Eric Legrand soulève également que les conditions sont plus strictes en France pour obtenir une licence : il faut un casier judiciaire vierge et un permis d’exploitation délivré après une formation de 6 à 20 heures.

Surtout, on ne peut obtenir une licence IV qu’en cas de transfert ou de rachat de fonds de commerce. Le nombre de licences est fixé par la préfecture, qui les garde limitées en ville. Il est rare d’acheter la licence seule, mais selon les régions, il faut compter au moins 20 000 euros.

Samir nuance en précisant que le Gold n’échappe pas à « la rigueur allemande » :

« Nous subissons tout de même deux contrôles par an au niveau des issues de secours et des alarmes incendie. »

Pour le patron du Live Club, de nombreuses règles françaises compliquent la vie des lieux de nuit strasbourgeois :

« Ces établissements situés à Kehl constituent une concurrence presque déloyale, contre laquelle on ne peut pas se battre. En France, par exemple, “l’open bar” est interdit, les charges sociales sont plus hautes, on peut moins facilement engager des extras (du personnel ponctuellement engagé pour des soirées, ndlr)… »

Un point de vue corroboré par Jacques Chomentowski, vice-président du Syndicat des hôteliers, restaurateurs et débitants de boisson de Strasbourg, et patron du Coco Lobo, un bar à tapas à la Petite-France :

« La concurrence déloyale se situe au niveau des frais financiers. Par exemple, en Allemagne, il n’y a pas de notion de fonds de commerce. Un établissement comme le Gold en France pourrait devoir payer 800 000€ de fonds de commerce, alors que là, il ne paye que son loyer ».

Éric Legrand constate qu’à cause de cette lourdeur, peu d’établissements ont ouvert ces dernières années à Strasbourg, voire pas du tout :

« Il me semble que ces 5 dernières années n’ont vu aucun nouvel établissement de nuit ouvrir à Strasbourg (il y a tout de même le Kalt, ndlr). Il faut savoir qu’en France, 3 000 discothèques disparaissent chaque année. Dans 10 ans, il n’y en aura plus beaucoup. Aujourd’hui, il est difficile d’ouvrir un établissement, les banques ne financent plus. »

D’après une étude de 2014, le nombre de discothèques en France a été divisé par deux en trente ans.

A Kehl, le Gold Club bénéficie d’un bon emplacement et des règles allemandes, plus souples (Phot Niels displayed / FlickR / cc)

À Kehl, on échappe au voisinage et au marché de Noël

Éric Legrand explique qu’être au centre-ville de Strasbourg signifie dépendre de la tolérance du voisinage notamment :

« C’est assez connu qu’on est strict au centre-ville de Strasbourg. On limite les plages horaires, on limite le bruit… Il suffit qu’un voisin râle et cela déclenche une étude acoustique, aux frais de l’établissement bien entendu. Il y a les associations de riverains qui se plaignent des nuisances sonores en permanence. Or, le Live existe depuis plus de 20 ans. Quand les gens achètent un appartement, ils ne peuvent ignorer notre présence. »

À l’inverse, c’est une aubaine pour le Gold Club et le K Club de profiter de Strasbourg sans subir les lois françaises, comme le soulève Éric Legrand :

« Ces boîtes peuvent faire de l’affichage sauvage dans tout Strasbourg, alors que nous, on serait tout de suite sous la coupe d’une convocation puis d’un PV. Basés en Allemagne, ces établissements y échappent et c’est complètement déloyal. »

Il rappelle aussi qu’au mois de décembre, le centre-ville de Strasbourg subit un blocage complet en raison du plan vigipirate anti-terroriste, ce qui pousserait de nombreux clients potentiels à aller en Allemagne, plus facile d’accès. Pour le Gold, l’accès n’a jamais été trop un problème. Quand il était encore le K3, il fournissait une navette gratuite qui partait de la place de l’Étoile plusieurs fois par nuit, retour compris.

Avec l’arrivée du tram, Kehl et ses boîtes de nuit sont devenus encore plus accessibles (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Une meilleure entente avec la Ville

En plus, Jacques Chomentowski suggère que les relations sont meilleures avec les forces de l’ordre en Allemagne :

« A Kehl, quand un portier a un problème, la police vient aider l’établissement. En France, on est vu comme “un endroit à problèmes”. »

La Ville de Kehl, par l’intermédiaire d’Annette Lipowsky, chef de cabinet du maire, confirme que les nuisances de ces “nightclubs” ne sont pas une problématique d’envergure :

« Puisque ces boîtes se situent dans une zone commerciale, elles ne dérangent pas les habitants. Ce qui peut être problématique, ce sont les personnes ivres qui se rendent aux arrêts de tram les samedis et dimanches matin et sont assez bruyants. Nous mettons donc en place un service de sécurité qui doit faire en sorte que la circulation du tram ne soit pas perturbée par ces nombreuses personnes alcoolisées. »

Mais même si le succès de ces établissements s’explique par leur caractère “français délocalisé”, Éric Legrand n’envisagerait pas pour autant de chercher à s’installer à Kehl :

« On a envie de rester dans une région ou une ville à laquelle on est attaché. On se dit qu’une autre clientèle peut toujours venir chez nous, une clientèle qui voudra mettre 3€ de plus. Et puis dès qu’on s’excentre, les clients doivent prendre la voiture pour venir, ça pose une contrainte supplémentaire. »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste, Strasbourgeoise, avec une passion pour l'écriture et les voyages. Intérêt pour les questions de société, l'Europe et le franco-allemand. Passée par l'IEP, L'Alsace, ARTE, et autres expériences enrichissantes!

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