Comment Strasbourg est devenue la base avancée des conservateurs turcs
Politique 

Comment Strasbourg est devenue la base avancée des conservateurs turcs

actualisé le 21/06/2016 à 22h13

Alors que la Turquie construit à Strasbourg son plus important bâtiment diplomatique, Rue89 Strasbourg s’est demandé pourquoi la capitale européenne avait tant d’importance pour le gouvernement conservateur turc. Et vice-versa.

La Turquie érige actuellement à Strasbourg le plus grand de ses bâtiments diplomatiques à l’étranger. Il y a quelques mois, à quelques jours des élections législatives turques, le Zénith de Strasbourg accueillait un meeting géant du président Erdogan et ses détracteurs contestaient sa venue depuis la place Kléber. Comment Strasbourg est-elle devenue un théâtre déporté de la politique turque ?

Strasbourg est depuis longtemps une place forte de la Turquie en France et en Europe. L’agglomération accueille l’une des plus importante communautés d’originaires de Turquie en France, environ 20 000 pour l’agglomération. Elle est aussi le siège du Conseil de l’Europe, dont la Turquie est l’un des membres fondateurs. Depuis la prise d’influence du parti nationaliste, islamo-conservateur AKP en Turquie, la place stratégique de Strasbourg pour les intérêts turcs en Europe s’est encore renforcée.

C’est à Strasbourg que s’est nouée la relation entre la Turquie et l’Union européenne naissante, dès les premières étapes de la construction européenne à travers le Conseil de l’Europe, comme le rappelle Kayhan Karaca, journaliste turc auprès des institutions européennes à Strasbourg depuis 20 ans :

« En 1957, la Turquie ne voulait pas participer au Traité de Rome, préfigurateur de l’Union européenne. Elle était sur la ligne anglaise, pour une Europe plus souple et plus confédérale, pour une communauté transatlantique. A partir de 1960, son nouveau gouvernement a changé de position. Il a demandé l’adhésion à l’Union européenne en même temps que la Grèce. »

Une plate-forme européenne investie par l’AKP

Mais plus de cinquante plus tard, le pays n’a toujours pas été accepté dans l’Union européenne, et le Conseil de l’Europe reste la seule institution européenne dans laquelle il est intégré à part entière.

Avant l’arrivée de Recep Tayyip Erdogan à la tête du gouvernement turc en 2002, la Turquie s’est tenue en retrait de l’institution. Une seule fois, en 1979, un premier ministre turc est venu s’exprimer devant son assemblée parlementaire. Puis le coup d’Etat militaire de 1980 et la gestion militaire de la question kurde dans les années 1990 ont refroidi les relations entre l’Europe et la Turquie.

En 2002, l’arrivée d’Erdogan change la donne, explique Kayhan Karaka :

« L’Europe a d’abord accueilli Erdogan comme un réformateur. Et son gouvernement a découvert qu’il y a avait ici, à travers le Conseil de l’Europe, une plate-forme pour s’adresser à l’Europe. »

Depuis janvier 2003, le conseil de l’Europe a reçu pas moins de sept visites officielles de la Turquie : trois d’Erdogan alors premier ministre, trois du cofondateur de l’AKP, alors président du pays Abdullah Gül et la dernière en avril du premier ministre destitué depuis Ahmet Davutoglu.

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En avril 2011, Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre, est venu pour la troisième fois à une session de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à Strasbourg après ses visites officielles d’octobre 2004 et juin 2006. (Photo : Ellen Wuibaux / Council of Europe / cc)

Pour Kayhan Karaca, à travers ces interventions le gouvernement AKP a surtout mis en avant le dialogue interculturel et interreligieux et a tenté de faire revenir ainsi le religieux dans la sphère politique européenne.

L’école de la politique internationale pour les hommes politiques de l’AKP

Pour Samim Akgönül, Strasbourg et le Conseil de l’Europe servent depuis une douzaine d’années d’école aux hommes politiques de l’AKP :

« Beaucoup de responsable politiques turcs viennent à Strasbourg pour l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Strasbourg est devenu une sorte d’école. Plusieurs hommes politiques ont fait leur apprentissage de la politique internationale au Conseil de l’Europe. »

Parmi eux, deux figures emblématiques : l’ancien président Abdullah Gül, aujourd’hui marginalisé en Turquie et l’actuel ministre des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu.

Ce dernier a été le premier président turc de l’histoire de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe de 2010 à 2012. La fonction lui a servi de rampe de lancement pour sa carrière politique en Turquie, où il a d’abord été ministre des affaires européennes.

À travers ses passages à Strasbourg, le camp conservateur turc s’appuie sur le réseau d’associations de la communauté turque locale. Longtemps marginalisée en Turquie, le mouvement Millî Görüs, et sa mosquée Eyyub Sultan de la Meinau, est devenu “un lieu important de passage et de visibilité pour ces hommes politiques”, explique Samim Akgönül. Kayhan Karacan ajoute :

« Les visites officielles d’Erdogan au Conseil de l’Europe ont toutes été l’occasion de grand meetings à l’américaine, avec les moyens de l’Etat, comme au Rhénus  par exemple. Les chaînes d’info turques ont diffusé ses discours en direct pour les Turcs de l’étranger et les Turcs de Turquie. »

Le développement des chaînes de télévision turques à l’international puis l’octroi du droit de vote au Turcs de l’étranger pour les élections intérieures en 2014 ont fini de raccorder les Turcs de Strasbourg aux enjeux de politique intérieure de leur pays d’origine. Tous les principaux partis turcs ont ouvert pour les dernières élections des bureaux dans la capitale du grand Est.

La tentative d’alliance entre les Strasbourgeois pro-AKP et la municipalité socialiste

En parallèle de l’investissement politique de l’AKP à Strasbourg, le camp conservateur de la communauté turque locale a aussi placé ses pions à Strasbourg. La génération des enfants d’immigrés turcs, mobilisé au sein de la Cojep, ont intégré tous les partis de l’échiquier politique local, des verts à l’UMP. Emblématique de ce mouvement, Saban Kiper, fervent défenseur de la politique de l’AKP en Turquie est entré au conseil municipal dans la majorité socialiste en 2008 promettant de rallier à Roland Ries la communauté turque locale.

C’est par son intervention que Strasbourg a noué en 2010 un partenariat avec la ville anatolienne de Kayeseri, dont beaucoup de Turcs strasbourgeois sont originaires. La délibération du conseil municipal sur ce partenariat a été houleuse. Les détracteurs de l’AKP ont vu dans ce rapprochement entre les deux villes une prise symbolique des conservateurs turcs car Kayeseri est la ville d’origine de l’ancien leader de l’AKP Abdullah Gül et un bastion de l’AKP en Turquie.

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En avril 2011, une délégation municipale constituée de Nawel Rafik-Elmrini, Olivier Bitz et Saban Kiper, a réservé un accueil protocolaire à Recep Tayip Erdogan, alors premier ministre turc en marge de sa visite officielle à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. la rencontre a eu lieu au Rhenus, où Erdogan a tenu un meeting pour la diaspora turque. (Photo diffusée sur le profil Facebook de Saban Kiper)

La municipalité semble s’être empêtrée un temps dans les conséquences de sa politique communautariste à l’égard des Strasbourgeois d’origine turque. Le grand écart politique des transfuges de la Cojep s’est révélé au grand jour en 2013 à l’occasion du mouvement de contestation du parc Gezi d’Istanbul. Saban Kiper et ses autres camarades élus locaux se sont positionnés en soutien à Erdogan et ont demandé à la Ville de Strasbourg d’en faire de même, après que Mine Günbay, l’autre élue originaire de Turquie de l’équipe Ries se soit positionnée publiquement en faveur des contestataires de Gezi.

Reconduite en 2014, Mine Günbay a essuyé les foudres des milieux conservateurs turcs en novembre dernier après un post critique envers le gouvernement turc lors des dernières élections législatives du pays. Lors de cette crise, le soutien de Roland Ries à son élue face aux menaces violentes s’est fait tardif et timide. Depuis, la militante féministe a graduellement pris ses distances, pour finir par démissionner de ses fonctions d’adjointe, déçue par la gouvernance de la mairie.

Saban Kiper n’a pas été reconduit dans la nouvelle équipe municipale socialiste en 2014. Il a délaissé depuis le Parti socialiste et se consacre au développement des projets du Ditib, l’association musulmane rattachée aux affaires religieuses turques et installée à Hautepierre.

Déçue par les résultats de sa stratégie d’entrisme, la Cojep a préféré soutenir le développement du nouveau Parti Egalité Justice (PEJ), dont la base militante est composée en majorité de personnes d’origine turque et qui cherche ses voix dans l’électorat d’origine immigrée.

La séduction communautariste, erreur politique de Roland Ries

Pour Samim Akgönül, la tentative de Roland Ries de séduire l’électorat identitaire turc a constitué une erreur politique majeure :

« C’était une erreur d’ouvrir la porte aux conservateurs turcs, non pas parce que c’est des conservateurs mais parce que la tactique ne pouvait que se renverser. Une approche identitaire n’est jamais gagnante. C’est une erreur de principe en politique. S’adresser à une communauté comporte un risque extraordinaire : elle peut formuler des demandes au nom de la communauté. On voit bien le retournement qui s’est opéré dans le cas de Strasbourg : les pressions sur Ries, la cabale contre Mine Günbay… »

Par ailleurs, le politologue spécialiste de la Turquie ne croit pas à un vote communautaire turc :

« Déjà, je ne pense pas qu’il y ait une communauté turque. C’est une catégorie qui peut être déconstruite et divisée. Et je ne pense pas qu’il y ait un vote turc. Et même s’il y avait des votes collectifs, on sait que la politique française et même à l’échelle locale, n’a pas encore su attirer l’attention des originaires de Turquie en France. Ils ont un taux d’abstention élevé et ce vote ne peut pas se résumer à un vote identitaire. »

Tentative de rééquilibrage de la municipalité

Aujourd’hui, la municipalité semble tenter de rééquilibrer ses relations avec la Turquie en conséquences. En 2010, elle avait fait accepter le partenariat avec Kayseri en promettant en même temps un partenariat avec la ville balnéaire d’Izmir, moins marquée politiquement.

Six ans plus tard, si Strasbourg souhaite approfondir son partenariat avec Kayseri, elle annonce enfin être sur le point de concrétiser un nouveau partenariat avec une ville de l’agglomération d’Izmir, Seferihisar. Cette coopération devrait porter sur le développement durable.

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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