Poussières toxiques et pollution, ça chauffe à l’usine d’incinération
Economie 

Poussières toxiques et pollution, ça chauffe à l’usine d’incinération

actualisé le 10/06/2014 à 10h57

L'usine est régulièrement enfumée. (Photo transmise / cc)

L’usine enfumée à chaque nettoyage d’électrofiltre. (Photo CGT)

Cela fait maintenant 18 jours que les employés de Senerval sont en grève. Cette entreprise privée à laquelle la CUS a confié la gestion de l’usine d’incinération des ordures ménagères de Strasbourg en 2010, est, depuis, complètement inactive. La dernière négociation entre la direction et la CGT s’est tenue mardi mais les deux parties n’ont toujours pas réussi à trouver un terrain d’entente. Les syndicats font monter la pression en dévoilant des documents mettant en cause la sécurité sanitaire.

Depuis le 21 mars, les employés de l’usine d’incinération du Rorhshollen à Strasbourg sont en grève. Le principal point de friction qui oppose les employés à la direction de Senerval, l’entreprise délégataire du marché d’assainissement, porte sur l’état de l’infrastructure et notamment des « électrofiltres ». Ceux-ci servent à filtrer les poussières toxiques CMR qui sont produites par la combustion des déchets, afin que la fumée émanant de la cheminée soit vierge de tout agent nocif pour la santé. Or, Atef Labben, employé à l’usine d’incinération et délégué CGT explique que ces électrofiltres sont en très mauvais état :

« On transmet régulièrement à la direction que les électrofiltres ne fonctionnent plus correctement et qu’il faudrait organiser une maintenance. Ca fait plusieurs mois qu’on le consigne dans notre cahier de quart sous la rubrique « dangers graves et imminents ». Vu qu’ils faudrait arrêter les machines et donc ralentir le rythme, la direction fait la sourde oreille, pour une question de rentabilité. A force, les électrofiltres se bouchent et les chaudières fonctionnent en surpression. Du coup, une fumée toxique s’échappe régulièrement et se répand dans toute l’usine. Il y en a tellement qu’on arrive même plus à y voir clair. »

Les employés doivent régulièrement déboucher les éléctrofiltres, et la quantité de poussière toxique dégagée à ces moments-là est impressionnante. Les employés, à bout, ont filmé la scène pour que la direction se rende compte des dégâts (voir ci-dessous). Alors que le conflit s’enlise, ils ont décidé de transmettre ces vidéos à la presse. Atef Labben assure que la vidéo a été réalisée entre septembre 2013 et janvier 2014.

(Vidéo CGT)

Le 21 mars, les employés ont considéré qu’ils avaient assez avalé de poussières et se sont mis en grève devant l’inaction de la direction. Les services de l’État, alertés, demandent eux aussi à la direction de prendre les mesures de sécurité et de précautions qui s’imposent. Ainsi les services de l’inspection du travail ont réalisé plusieurs visites en 2012 et 2013, pour constater que les équipements fournis aux salariés chargés de nettoyer les électrofiltres étaient insuffisant (voir document ci-dessous).

Par ailleurs, la Direccte (direction régionale de l’entreprise, de la concurrence, travail et emploi) a mis en demeure Senerval de réaliser des aménagements de sécurité et de changer le mode opératoire pour les opérations de nettoyage des électrofiltres (voir courrier ci-dessous).

Pendant ce temps, Senerval a confié le nettoyage des électrofiltres à des sous-traitants mais selon Atef Labben, ceux-ci ne sont pas informés par la direction du haut degré de toxicité des matières qu’ils traitent.

« Un danger pour les Strasbourgeois »

Selon Atef Labben, cette opération de nettoyage produit environ trente tonnes de cendres par semaine, et seuls deux employés sont assignés à cette tâche. Atef Labben déplore :

« Evidemment, 30 tonnes par semaines pour deux personnes, c’est impossible. Du coup, une bonne partie de ces cendres toxiques reste constamment à l’air libre. Ces particules sont extrêmement fines et se propagent facilement dans l’air. Non seulement les employés sont en danger, mais les riverains aussi ! »

La direction assure que les poussières ne restent pas à l’air libre plus d’une journée, tandis que Atef Labben affirme que la majeure partie de ces poussières n’étant pas dégagée, elle reste à l’air libre pendant plusieurs mois.

Un monticule de poussières toxiques, dites CMR, jonche le sol de l'usine d'incinération. (Photo transmise cc)

Un monticule de poussières toxiques, dites CMR, jonche le sol de l’usine d’incinération. (Photo CGT)

« La mariée n’était pas aussi belle qu’on nous l’avait promis »

De son côté, la direction de Senerval blâme la ville. Didier Gass, directeur-adjoint chez Senerval, accuse :

« Quand le groupe a repris l’usine en 2010, il s’est avéré que celle-ci n’était pas en aussi bon état que nous le pensions. La mariée n’était pas aussi belle qu’on nous l’avait promis : on a eu des mauvaises surprises. »

Pour répondre au « triste record mondial » de 90 incidents techniques sur toute l’année 2013 alors que la moyenne annuelle s’élève à 5 ou 6, selon Atef Labben, la direction a fait venir des experts pour établir un état des lieux des problèmes. Depuis le début de la grève, le groupe Séché, propriétaire de Senerval, s’est engagé auprès des employés pour réaliser un investissement de 3 millions d’euros afin de remplacer trois fours d’incinération datant de 1974. Mais les employés ne croient plus aux paroles, comme l’explique Atef Labben :

« Quand on modifie une partie de l’installation, beaucoup de données changent, et il faut absolument évaluer la conséquence de ces changements sur la totalité de l’installation. Nous avons demandé des plans détaillés, des chiffres, et surtout une date précise assurant le début des travaux. Nous exigeons également que la direction s’engage sur un nombre maximum d’incidents techniques par an. Mais à chaque nouveau round de négociation, la direction vient avec exactement la même proposition qui n’apporte toujours pas les précisions que nous avons demandé. Ils se fichent littéralement de nous. Aujourd’hui encore (mardi 8 avril), c’est ce qui s’est passé. »

La situation semble bloquée. Atef Labben rappelle les autres revendications des employés :

« Nous demandons un deuxième vestiaire pour stocker nos vêtements de travail usés, car pour le moment, n’ayant qu’un seul vestiaire, les vêtements civils et nos bleus de travail sont en contacts. Nous voulons que la direction respecte ses engagements pris auprès de l’inspection du travail il y a deux mois déjà, alors que rien n’a bougé pour le moment. A savoir, outre le remplacement des trois chaudières, la construction d’un sas de décontamination. Enfin, les combinaisons de protection préconisées par l’inspection du travail étaient de classe 5, or nous avons découvert que la direction ne nous fournissait que des classe 3. Ces combinaisons ne sont pas étanches et ne résistent pas à la chaleur : la poussière toxique pénètre à l’intérieur et quand on les enlève, on en a partout. »

Différentes interprétations des événements

Un membre de la direction se présente chaque jour au piquet de grève. Si pour la direction, il s’agît d’une simple courtoisie, c’est vécu comme une provocation par les employés, selon Jacky Wagner, secrétaire départemental de la CGT du Bas Rhin :

« Ils viennent constamment menacer les employés et somment de reprendre le travail, sans pour autant répondre aux revendications. Si ça continue, ça va commencer à chauffer. »

De même, Didier Gass, le directeur adjoint, assure que le dialogue est coupé parce que les employés exigeraient la démission de la totalité de la direction. Selon Jacky Wagner, les employés n’auraient jamais formulé cette demande. Après deux semaines de grève, les conflits sociaux ont d’importantes conséquences sur les salaires des ouvriers grévistes notamment et une radicalisation est à craindre. Atef Labben pense que la direction tente de briser la grève :

« Aujourd’hui à la réunion, il y a eu du nouveau : on nous a proposé à moi et 4 collègues, une augmentation et évolution de poste. C’est une blague, chez nous c’est tout le monde ou personne ».

La présidente Isabelle Lemoine et le directeur du site n’ont pas donné suite à nos appels.

L'AUTEUR
Thomas Triebel
Thomas Triebel
Apprenti Journaliste.

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