Les éducateurs de rue au milieu d’un ping-pong entre institutions
Société 

Les éducateurs de rue au milieu d’un ping-pong entre institutions

Le Département est censé financer la prévention spécialisée, mais la collectivité appelle les communes à l'aide (Photo J-N Strasbourg / FlickR / cc)

Le Département est censé financer la prévention spécialisée, mais la collectivité appelle les communes à l’aide (Photo J-N Strasbourg / FlickR / cc)

Depuis fin 2012, dans le Bas-Rhin, le conseil départemental et les communes se renvoient la balle du financement de la prévention spécialisée. Pendant ce temps, les éducateurs sont moins nombreux à aller à la rencontre des jeunes, pour lutter contre leur marginalisation dans les quartiers paupérisés.

 

En décembre 2012, le conseil départemental du Bas-Rhin, présidé alors par Guy-Dominique Kennel (UMP), annonce qu’il ne financera plus que la moitié des 4,9 millions d’euros de budget de la prévention spécialisée à partir de 2014 et demande aux communes de prendre en charge le reste. Ce budget permettait jusque là de financer 90 postes d’éducateurs œuvrant dans les quartiers les plus sensibles des communes du Bas-Rhin.

La prévention spécialisée, c’est quoi ?

La prévention spécialisée regroupe les actions mises en œuvre pour que des jeunes en voie de marginalisation retrouvent une place au sein de la société. Ces actions sont portées par des éducateurs, employés par des associations qui sont financées par le conseil départemental, dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance. La prévention spécialisée doit aider les jeunes à se prendre en charge dans leur vie personnelle, leur travail et leurs loisirs, contribuer au maintien ou au rétablissement des règles de vie sociale d’un quartier, promouvoir les capacités existantes des habitants, etc.

20% des financements en suspens

Si dans un premier temps les communes ont refusé, un premier compromis a été trouvé jusqu’en 2014  avec un co-financement à hauteur de 10% pour les principales communes concernée, à savoir Bischheim, Schiltigheim et Strasbourg. Pour l’année 2015, la part de ces communes devait monter à 20%. Mais patatras : Strasbourg et Schiltigheim se sont désistées ce qui a entraîné la ville de Bischheim à se rétracter à son tour. Laurent Schleret, directeur adjoint du pôle action sociale du conseil départemental raconte :

« Strasbourg et Schiltigheim se sont retirées en raison des difficultés financières. Sauf que ces restrictions sont les mêmes pour toutes les collectivités et les communes profitent des services de la prévention spécialisée. Le Département ne peut plus être le seul financeur. »

Jean-Louis Hoerlé, maire (UMP) de Bischheim, réagit :

« Soit la mesure est globale, soit il n’y a pas de financement de notre part : nous ne sommes pas le dindon de la farce. Et si il y a un co-financement conseil départemental-communes, nous exigeons de cogérer. C’est un des gros dossiers à traiter depuis les élections départementales de mars ! »

Même son de cloche chez Mathieu Cahn, adjoint (PS) au maire de Strasbourg, en charge de la prévention spécialisée :

« On veut bien étudier une proposition de participation financière si on a notre mot à dire sur les missions et sur la façon dont sera gérée la prévention spécialisée : on ne veut pas être juste un guichet mais un partenaire à part entière. »

Jean-Marie Kutner : « en quinze ans, la Jeep ne s’est pas rendue indispensable »

Pour Jean-Marie Kutner, maire (UDI) de Schiltigheim, le coût du service offert par la prévention spécialisée pose question :

« Je pense que la somme demandée (50 000 euros) ne correspond pas aux services fournis. À Schiltigheim, nous avons un service dédié à la tranquillité publique, nous agissons sur l’emploi des jeunes, il y a le centre socio-culturel. La police municipale est présente le soir. Un des gros problèmes de la Jeep (Jeunes équipes d’éducation populaire, une association de prévention spécialisée, ndlr), c’est qu’ils sont présents aux heures de bureaux et ne peuvent pas agir sur les problèmes de squats, trafic, rodéos et autres. Quand on leur demande d’agir, ils répondent qu’ils ne sont pas la police. En quinze ans de présence, la Jeep ne s’est pas rendue indispensable. »

Un comité de pilotage doit débloquer la situation. Mais en attendant un éventuel cofinancement par les communes, le résultat est que le budget de la prévention spécialisée du conseil départemental ne s’élève plus qu’à 80% du montant de 2014, ce qui entraîne automatiquement des suppressions de postes dans les associations chargés de mettre en œuvre les actions de prévention. Un point que réfute Laurent Schleret:

« Le conseil général a décidé de ne pas supprimer de postes mais de ne pas les renouveler lors des départs en retraite. Sur l’ensemble des structures nous avons procédé à un gel des postes à hauteur de 7% en moyenne : de 2% pour de grosses structures comme la Jeep à 20% pour de petites structures comme le CSC Victor Schoelcher à Cronenbourg. Si les communes ne participent pas, il est vrai qu’à terme, l’ensemble des postes sera gelé à hauteur de 20%. »

Équipes affaiblies, budget redéployé

Des chiffres que conteste Gilbert Vincent, président de la Jeep :

« Les postes sont déjà gelés à hauteur de 15-20% dans toutes les structures. Chez nous trois postes sont gelés et un supprimé sur 27 au total. Cela affaiblit certaines équipes plus que d’autres : celle du quartier des Écrivains notamment où il y a deux postes de gelés sur sept, il y a également moins de présence dans le quartier du Marais. »

Gabriel di Gregorio est directeur de la Jeep, auparavant il travaillait à Haguenau qu’il cite comme une commune vertueuse :

« À Haguenau, le cofinancement est en place depuis 2006. La municipalité participait beaucoup plus, à hauteur de 60% contre 40% pour le Département. Maintenant la Ville finance 20% et le conseil départemental 80%. Ce qu’il y a de très intéressant à Haguenau, c’est qu’on a affaire à des élus disponibles, très présents sur le terrain. Pour eux, la nécessité de la prévention spécialisée ne fait aucun doute ni sur la forme, ni sur le fond, ni quant aux résultats. »

Autre sujet de discorde entre les municipalités et le Département est le redéploiement de 30% du budget de la présentation spécialisée vers le PASS’accompagnement, un dispositif visant à aider les jeunes de 18 à 25 ans à s’insérer professionnellement et à accéder au logement. Alors que la prévention spécialisée s’adresse aux jeunes des quartiers sensibles de Strasbourg, Bischheim, Schiltigheim et Haguenau, le PASS s’adresse à tous les jeunes du département.

« Amener des jeunes moins brouillés avec les institutions »

Laurent Schleret explique :

« Le PASS’accompagnement n’est pas un outil distinct de la prévention spécialisée, c’est un instrument qui ramène des profils différents de jeunes qui n’auraient pas été croisés par des éducateurs de rue mais qui ont tout autant besoin d’aide, qui sont moins brouillés avec les institutions. »

Pour Rudy Wagner, éducateur en prévention spécialisée retraité, ancien directeur de Prévention Action Meinau (PAM) :

« Si on ajoute ce redéploiement de 30% à la baisse de 20%, on assiste en fait à une baisse de moitié des subventions vers la prévention spécialisée ! Le PASS’accompagnement  ne rentre pas dans le cadre de la prévention spécialisée dont la première caractéristique est le travail de rue. Les éducateurs vont “au front”, font la démarche d’aller en direction des jeunes et de leurs familles dans les lieux où ils vivent, se retrouvent et se rencontrent. Le PASS, c’est tout le contraire : c’est aux jeunes de faire la démarche. Onze éducateurs ne sont plus dans les quartiers mais travaillent dans les locaux de la Jeep. Ce choix me paraît extrêmement problématique quand on voit des jeunes qui partent en Syrie tellement ils sont en situation de déshérence. Et quand le Département nous dit vouloir attirer d’autres jeunes, c’est parce que les jeunes des quartiers ne représentent pas l’électorat des conseillers départementaux. C’est pleinement assumé. »

Gabriel di Gregorio est plus nuancé :

« On a quatre éducateurs qui travaillent à temps partiel sur le PASS’accompagnement. On devrait en avoir 8 ou 9 selon les calculs du conseil départemental mais on ne peut pas inventer des jeunes qui entrent dans dispositif. Les éducateurs ne sont pas mécontents de faire ce travail là car ces jeunes n’auraient pas forcément été touchés par la prévention spécialisée. Ils souvent plus isolés et n’habitent pas dans les quartiers où nous intervenons, ils ne sont pas dans les circuits de nos partenaires habituels. Environ 30 sont suivis à l’heure actuelle. »

Une transition institutionnelle qui rend l’avenir encore plus incertain

La loi Maptam (loi de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles) renforce l’incertitude entourant l’avenir de la prévention spécialisée, puisque cette compétence pourra être transférée à l’Eurométropole. Mathieu Cahn précise la position de l’agglomération :

« La décision de redéployer 30% du budget sur le PASS ‘accompagnement est plus que contestable car ce dispositif fait doublon avec ce qui est proposé par les missions locales. Et les résultats sont pour l’instant mitigés d’après les remontées que j’ai pu avoir. Même si des jeunes de Schirmeck peuvent être en difficulté, on ne me fera pas croire que la situation, en terme d’ampleur et de gravité, est la même que dans les quartiers de Strasbourg ou de Bischheim. Il faut se donner les moyens d’agir sinon, on est dans l’hypocrisie sociale. On ne peut pas à la fois convoquer la rénovation urbaine, un plan Marshall des banlieues, puis ne rien faire. Nous avons une responsabilité. Si le conseil départemental ne change pas sa politique, nous demanderons le transfert de la compétence à moyens constants, bien évidemment. »

Le conseil départemental et l’Eurométropole ont jusqu’en janvier 2017 pour s’accorder. En cas de rupture, l’Eurométropole pourra exercer de plein droit cette compétence sur son territoire.

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : « La Jeep, c’est la famille« 

L'AUTEUR
Jessica Trochet
Jessica Trochet
Journaliste

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