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[Procès] Meurtre du notaire : la personnalité trouble de l’ex-amant
Société 

[Procès] Meurtre du notaire : la personnalité trouble de l’ex-amant

par Noémie Rousseau.
Publié le 25 septembre 2012.
Imprimé le 16 janvier 2022 à 20:02
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A gauche, l’avocate de la défense, Me Céline Fritz, à droite l’avocat de la partie civile, Me Francis Metzger (Photo NR)

Le procès de Gilles M. s’est ouvert lundi 24 septembre aux assises de Strasbourg. L’homme de 39 ans, divorcé et père de deux enfants, est accusé du meurtre de son amant, un notaire de 59 ans. Les témoins se sont succédés à la barre et la cour a découvert la personnalité de cet homme aux multiples identités.

Costume noir en velours ras impeccable, teint blafard. Dans le box en verre, Gilles M. baisse la tête alors que la juge, Anne Pauly, égraine les faits qui lui sont reprochés. L’homme de 39 ans, divorcé et père de deux enfants, est accusé d’avoir tué son supposé amant, un notaire de 59 ans, Bertrand Bilger. C’est chez ce dernier que les deux hommes dînent le dimanche 23 mai 2010, dans le quartier le l’Orangerie. Une dispute éclate. Selon l’accusé, la victime lui aurait demandé de le suivre à Cannes, où il projetait de s’installer dès le mois suivant pour sa retraite. Gilles M. refusant, le notaire, par ailleurs amateur de pratiques sado-masochistes, aurait sorti son martinet. Craignant « d’être défiguré », l’accusé riposte et saisit une bouteille pour la briser sur son amant.

Invoquant la légitime défense tout au long de l’instruction, Gilles M. a expliqué vouloir fuir, mais il aurait été rattrapé dans l’entrée par le notaire, un couteau de cuisine à la main. Dans la bousculade, la victime se serait auto-infligée deux profonds coups de couteau dans le ventre avant de s’effondrer sur le tapis en lâchant « je me suis niqué la rate » et… de se relever pour prendre une douche.

Feignant la réconciliation, le notaire aurait tenté un deuxième assaut dans la chambre. C’est alors que Gilles M. se serait emparé d’un haltère de 4 kilos pour assommer son compagnon avant de « faire un geste d’amour » en l’égorgeant. Il dérobe alors sa carte bleue, son chéquier et part au volant de sa Mercedes cabriolet. Il emporte aussi sa montre Rolex, un « souvenir » qu’il vendra finalement trois jours après. Direction de luxueux palaces à Lille puis Paris où il rejoint d’autres amants. La carte bleue « matche », la police le suit à la trace. Il sera arrêté le 27 mai 2010 non loin des Champs-Elysées.

Marchand d’art, héritier de la firme Adidas, éleveur de chevaux, escort-boy, mannequin à New-York…

Quand les experts médecins-légistes arrivent à la barre, c’est une autre histoire qu’ils racontent. « Une scène inhabituelle car très sanglante », des flaques et des projections jusqu’au plafond. Ils dénombrent une quinzaine de coups portés avec un objet piquant ou tranchant, autant avec un objet contondant. Si sur les mains de Gilles M. ont été observées de « vraisemblables plaies de défense » compatibles avec sa version, l’expert émet de sérieuses réserves quant au fait que la victime ait pu s’auto-poignarder sur l’épaule, le bras et dans le dos, et ce, avec une telle violence que « les os ont été entamés ». Frappée à la tête avec l’altère, la victime était inconsciente quand Gilles M. a décidé « d’abréger ses souffrances ».

La première journée d’audience a surtout permis à la cour d’en apprendre davantage sur la personnalité de celui qui jongle avec plusieurs identités. Remontant le fil de ses fréquentations, les enquêteurs découvrent qu’il se fait appeler Adler, Dassler, se dit tantôt marchand d’art, tantôt héritier de la firme Adidas, ou encore architecte d’intérieur, escort boy, mannequin à New-York, éleveur de chevaux…

En réalité, il travaille dans le secteur du bâtiment. Licencié pour faux et usage de faux, une autre fois pour usage abusif de sa voiture professionnelle, il finit par créer sa propre société en 2007 « dans la rénovation et la construction haut-de-gamme ». Malgré un « carnet de commandes plein », selon les dires de l’accusé, l’entreprise est placée en liquidation. Son associé dira de lui qu’il « confond le portefeuille de la boîte avec le sien ». Lui, qu’il a été mal entouré. Il prend finalement une année sabbatique, vit des indemnités de l’assurance chômage, n’a payé qu’une seule fois en un an le loyer de son appartement dans le quartier de l’Orangerie. Il devait en être expulsé le 28 mai 2010, soit cinq jours après le drame, et embauché comme négociateur immobilier le 1er juin.

Une homosexualité cachée

Les enquêteurs peinent à confirmer auprès de son entourage la relation épisodique qu’il dit avoir entretenue avec Bertrand Bilger depuis 1994. A la barre, tous disent ignorer son homosexualité. Sur les 110 000 contacts téléphoniques qu’il a eus au cours des dix mois précédant le drame, seuls neuf étaient avec Bertrand Bilger. L’accusé s’invente un appartement à Paris alors qu’il ne possède que le code de la porte d’entrée. « Sans doute pour créer sa légende », dit le brigadier-chef Michel Thomas.

Il y a aussi ce diplôme d’ingénieur qu’il assure avoir obtenu fin 2000. Son ex-femme dément, l’école n’a aucune trace de lui. Il explique à l’audience ne pas s’être « présenté aux examens » mais « avoir les capacités ». Interrogé sur son parcours professionnel, il raconte sa scolarité, un BTS, des études courtes « parce que sa sœur aînée faisait déjà des études à l’université ». Et puis, il fallait trouver rapidement un emploi « parce que pour ma mère c’est la valeur travail avant tout ». Sa mère. « Une bonne mère sur le plan matériel mais un amour maladroit, intrusif ». Les témoins se succèdent à la barre et elle est omniprésente.

Une enfance tiraillée entre des parents qui se battent

Il s’attarde sur le divorce de ses parents en 1980 « à cause du licenciement [du] père pour faute grave ». Il travaillait chez BMW, comme « responsable logistique », la mère était « directrice de banque ». Un « comptable » et une « employée de banque », corrigera sa sœur, Sandra, qui reconnaît chez son frère une propension « à enjoliver la réalité ». « Il enjolive ou il ment ? », interroge la juge.

Enfants, Gilles M. et sa sœur voient leur père tous les 15 jours. « Une enfance compliquée, tiraillée entre des parents qui se battent », se souvient Sandra. Mais, fatigués des « interrogatoires interminables » de leur mère quand ils en reviennent, ils cessent les visites en 1986. Et Gilles M. de se rappeler :

« Mon père venait me voir à la grille du collège et quand je m’avançais, il partait ».

Il ne l’a jamais revu. « Un beau matin, ma mère pose le journal sur mon lit et me dit « ton père est mort » ». Il succombe à une leucémie quand Gilles M. a 15 ans.

Adolescent, l’accusé « fréquente des jeunes gens dont certains homosexuels », explique sa mère.  « Une montre de valeur » à son poignet éveille ses soupçons. Furieuse, elle va trouver la mère de celui qui « est connu comme un homosexuel notoire » pour interdire ces sorties. Mais ni la mère, ni le jeune homme de l’époque ne reconnaissent Gilles M. Qu’importe, à l’audience, elle prévient : « Si je l’avais su pour Bertrand Bilger et lui, ça aurait fait du foin ! » Maitre Metzger, avocat de la partie civile, monte au créneau : « A 35 ans, Gilles M. a-t-il le droit de fréquenter qui il veut ? »

« En tant que mère, on veut ce qu’il y a de mieux, on est là pour freiner certaines choses. Au point de vue financier, il n’avait rien à craindre, on était là, il n’avait pas besoin de fortune étrangère. »

La charrue avant les bœufs

Gilles M. a 24 ans quand il rencontre sa femme. Elle tombe enceinte deux mois plus tard. Il l’épouse l’année suivante. La mère lance :

« J’avais un homme à la maison et on me l’a volé. Ma fille s’est mariée, mon mari est décédé, il ne me reste que mon fils et voilà qu’on me le prend. En général, on ne met pas la charrue avant les bœufs. »

Les relations avec la belle-fille sont très tendues. L’ex-femme explique :

« Elle a fait des lettres, elle venait sur mon lieu de travail, allait trouver mes ex-compagnons. En 2007, je découvre que Gilles a créé une société sans m’en parler et nous sommes criblés de dettes, son comportement change. »

Elle demande le divorce, elle, la « petite fonctionnaire » qui « mange des sandwichs à midi quand lui se permet des repas gastronomiques ». Après le divorce, « il n’est plus le même homme ». Le « père attentif, le mari aimant », lui laisse la garde des enfants, la maison, ne paie pas toujours la pension alimentaire. Elle sent qu’il dérape, craint qu’il « intente à sa propre vie ou à celle de ses enfants », tente d’alerter sa sœur, sa mère. En février 2009, elle demande une hospitalisation psychiatrique sous contrainte. « Il est entré un soir et ressorti le lendemain. »

C’est en lisant la presse qu’elle découvre, une semaine après les faits, que le père de ses enfants est accusé de meurtre et qu’il est homosexuel. « Pendant dix ans, j’ai été fidèle à ma femme d’un côté, à Bertrand de l’autre », se justifiait son ex-mari en début d’audience. Elle est une des dernières personnes à lui avoir parlé avant le drame. C’était la veille, le 22 mai, le jour de son anniversaire et de leur anniversaire de mariage. Elle lui proposait d’accompagner les garçons au foot le dimanche. Il a décliné.

Mardi 25, deuxième jour d’audience, l’accusé sera interrogé sur le fond. Le verdict est attendu demain mercredi.

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Article actualisé le 28/01/2015 à 12h54
L'AUTEUR
Noémie Rousseau
Noémie Rousseau
Journaliste indépendante (Société)

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