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Raphaël Glucksmann : « Les citoyens veulent-ils financer une entreprise qui massacre des Ouïghours ? »
Politique 

Raphaël Glucksmann : « Les citoyens veulent-ils financer une entreprise qui massacre des Ouïghours ? »

par Guillaume Krempp.
Publié le 27 février 2021.
Imprimé le 16 septembre 2021 à 23:29
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Pour l’eurodéputé « Place Publique » Raphaël Glucksmann, l’implantation et la subvention publique d’une usine Huawei en Alsace nécessite un véritable débat public, car le géant des télécommunications est le « bras armé du gouvernement chinois qui participe au massacre des Ouïghours ».

L’attribution d’une subvention publique au géant des télécommunications chinois Huawei a choqué l’eurodéputé « Place Publique » Raphaël Glucksmann. Après avoir accusé les dirigeants européens de « lâcheté et de veulerie » face à la répression des Ouïghours dans un discours le 17 décembre 2020 au Parlement européen, l’eurodéputé a écrit au président de la Région Grand Est, Jean Rottner (LR), pour qu’il revienne sur cette subvention et sur l’implantation de ce « bras armé du gouvernement chinois » au cœur de l’Europe.

Rue89 Strasbourg : Selon vous, quel est l’intérêt de Huawei derrière l’installation de sa première usine de production européenne en Alsace ?

Raphaël Glucksmann : L’intérêt de Huawei, c’est de prendre pied sur le sol européen pour pénétrer le marché européen. Huawei est une méga-entreprise en extension permanente au service des intérêts du parti communiste chinois (PCC). S’implanter au cœur de l’Europe, rayonner à partir de Strasbourg sur le marché européen, c’est une stratégie très cohérente avec l’idéal expansionniste du PCC. Et puis cette implantation permettra aussi d’accéder au marché africain de manière plus directe.

Raphaël Glucksmann au Parlement européen (doc remis)

Depuis la répression des manifestations pacifiques au Tibet en 2008, la Chine mène une stratégie de pénétration en Europe qui entretient la dépendance des gouvernements européens. Le PCC rend ainsi impossible d’établir un rapport de force avec la Chine. On voit aujourd’hui la Grèce ou le Portugal, qui ont dû vendre des infrastructures comme des ports ou des entreprises énergétiques à la Chine. Aujourd’hui, ces États ne peuvent plus s’opposer au gouvernement chinois.

Vous estimez qu’il y a une proximité inquiétante entre la future usine Huawei et des installations militaires sensibles. Le risque d’espionnage est-il sous-estimé selon vous ? 

Les services de sécurité en Europe sont en alerte sur l’espionnage chinois. Mais il y a une naïveté criante sur l’installation en Alsace, quand près de Brumath vous avez plusieurs zones militaires classées secret-défense, cette implantation devient une question de sécurité nationale. Il y a un vrai risque à ce niveau. C’est pourquoi cette mobilisation n’est pas seulement une question de principe, celle du respect des droits de l’Homme, mais aussi une question de défense nationale.

Que répondez-vous à ceux qui qualifient l’interdiction d’accès au marché des télécommunications aux États-Unis et au Royaume-Uni de propagande anti-chinoise ? 

Ce ne sont pas les Américains qui ont inventé les campagnes de stérilisation massive du peuple ouïghour. Les États-Unis n’ont pas inventé les camps de concentration au Xinjiang ni le fait que Huawei se targue dans ses publicités d’aider la police qui déporte les Ouïghours. Ce ne sont pas les Américains qui inventent que Huawei a mis en place une alerte Ouïghours pour signaler un individu de la communauté musulmane auprès de la police chinoise. Je comprends le scepticisme vis-à-vis des États-Unis mais si les Américains dénoncent un crime contre l’humanité, on va pas s’opposer à cette dénonciation pour le plaisir d’être contre les États-Unis.

Comment décririez-vous l’attitude de la Région face à cette implantation ?

J’étais d’abord choqué d’apprendre que la Région Grand Est courtisait Huawei pour une installation en Alsace. J’ai ensuite été sidéré qu’une subvention, de l’argent public, puisse servir à financer l’implantation de Huawei. La question est simple : les citoyens veulent-ils financer l’implantation chez eux d’une entreprise qui participe au massacre des Ouïghours ?

« Au début de mes campagnes sur les Ouïghours, personne ne venait »

La Région Grand Est a tout fait pour attirer Huawei. C’est le cheval de bataille du président Jean Rottner. Je sais qu’il y a une opposition à Strasbourg, du côté des écologistes. Je pense que cette opposition va monter. Au début de mes campagnes sur les Ouïghours, personne ne venait. Puis on a montré que des centaines de milliers de jeunes s’intéressent aux violations des droits de l’Homme en Chine. Là, les politiques ont commencé à s’intéresser au sujet.

Le sort de la communauté ouïghoure intéresse particulièrement les jeunes ?

Oui, parce qu’il y a une forme de sincérité chez eux, qu’il n’y a pas chez les plus âgés. Les moins de 25 ans ont une croyance réelle dans l’universalité des droits humains. Quand on dit déportation, stérilisation, internement d’une population, ils ont une réaction épidermique.

En France, des centaines de milliers de jeunes se sentent concernés parce qu’ils savent que des marques comme Nike ou Zara bénéficient de cette mise en esclavage des Ouïghours. Ils le savent parce qu’ils portent leurs vêtements. En tant que consommateurs, ils font partie de cet écosystème. C’est à la fois proche pour eux, et en même temps ça résonne avec la patrie des droits humains.

Quelles sont les mesures possibles au niveau européen pour tenter d’enrayer une répression d’une dictature ?

Il y a des solutions basiques. Au Parlement européen, nous avons déjà fait voter une résolution qui crée un mécanisme de sanction des violations des droits humains. Sanctionner les responsables de la répression, c’est maintenant possible. Il faut juste avoir le courage politique pour le faire.

Une autre mesure à mettre en place, c’est l’interdiction de l’importation des produits de l’esclavage. Nous sommes dépendants de la Chine, mais elle l’est aussi de notre marché intérieur de 500 millions de consommateurs. Il faut donc faire pression à travers notre zone commerciale.

« Les jeunes peuvent faire pression sur les dirigeants »

Cette situation peut changer si les jeunes font pression sur leurs dirigeants. Ces derniers, en démocratie, souhaitent normalement être réélus. Les jeunes ont déjà fait pression sur les marques. Ils ont réussi à faire plier Lacoste, Adidas et H&M, qui ont cessé leurs relations avec des fournisseurs chinois qui travaillent avec des esclaves ouïghours. Ces fournisseurs sont connus de ceux qui travaillent sur le dossier. Les marques n’ont qu’à consulter les listes pour cesser de collaborer avec des fournisseurs esclavagistes.

Quel est l’objectif de votre campagne visant la Région Grand Est ?

Je souhaite que la Région Grand Est retire sa subvention de 800 000€ à Huawei et qu’elle suspende son soutien à l’implantation de cette usine. On n’en est qu’au début du processus. Le permis de construire n’a pas encore été délivré. Donc le but aujourd’hui, c’est d’alerter sur la compromission de Huawei dans le massacre des Ouïghours, pour lancer un débat public. Si une majorité de la population décide que c’est très bien d’accueillir Huawei à Brumath, très bien ce sera la démocratie, mais il faut que ce débat public ait lieu.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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