Réhabilitation au Port-du-Rhin : les riches d’un côté, les pauvres de l’autre ?
Société 

Réhabilitation au Port-du-Rhin : les riches d’un côté, les pauvres de l’autre ?

actualisé le 05/04/2012 à 21h51

La pharmacie déménagera dans ses locaux définitif en juin. (Photos Noémie Rousseau)

Cocktails molotovs, pillages, lacrymos. Le 4 avril 2009, toute la presse titre sur les « violents incidents en marge du sommet de l’Otan ». La « marge », c’est le Port-du-Rhin. Pour faire oublier le champ de bataille dévasté, 133 millions d’euros ont été investis dans le quartier. Les habitants disent : « Ce n’est pas pour nous ». Alors, à qui profitent ces millions ?

La pharmacie dans son préfabriqué, l’école délabrée, les jeunes désœuvrés à l’angle de la cité Loucheur… Bizarre. A première vue, le quartier du Port-du-Rhin, dont la population de 1500 habitants devrait doubler d’ici 2015, a justement un air de déjà vu. Pourtant :

« Suite aux évènements de l’OTAN, le maire a souhaité accélérer les projets de développement du quartier, faire quelque chose d’exemplaire en prenant des mesures d’urgences et sur le long terme », explique Philippe Bies, l’adjoint du quartier. Notre objectif est d’en faire le deuxième quartier européen de Strasbourg, dans sa version citoyenne, puisque nous avons déjà l’institutionnel. »

« On s’est rendu compte à quel point nous étions vulnérables »

Parmi les mesures d’urgences, la réouverture de la pharmacie. « C’est un lieu utile et symbolique. Seulement trois mois après sa destruction, elle a été réinstallée dans des locaux provisoires, ainsi que le distributeur automatique de billets », se félicite l’élu. Dans le quartier, on n’a pas tout à fait la même lecture des évènements :

« Ce fut trois mois interminables, nous n’avions plus rien. Ni monnaie, ni médicament. C’était quand même pas compliqué de mettre en place quelque chose d’ambulant pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer », déplore Badia, une habitante.

« A ce moment-là, on s’est rendu compte à quel point nous étions vulnérables. Nous sommes un îlot, contraints de vivre en autarcie, coincés entre le Rhin, la voie ferrée et la route. Les suites de l’OTAN ont été pénibles, la plupart des gens n’ont pas de voiture », témoigne quant à lui Rachid, 33 ans, qui est né et a grandi ici.

Côté pharmacie, le provisoire qui dure depuis trois ans, prendra fin en juin. L’officine emménagera quelques mètres plus loin, dans le nouveau bâtiment sorti de terre place des deux églises. Coût de l’opération : 700 000 €. Un des seuls chantiers visibles aujourd’hui. Un parent d’élève s’étrangle :

« L’urgence, c’était l’école, pas la pharmacie. Les enfants sont scolarisés dans des conditions inacceptables, ce devait être ça la priorité ! On pouvait tenir encore avec la pharmacie dans un préfabriqué. D’autant qu’il est plus vaste que le commerce incendié. »

L'école du Port-du-Rhin.

On sait que le tram viendra un jour…

La restructuration du groupe scolaire du Rhin figure pourtant sur la feuille de route du plan Port-du-Rhin 2010-2015, estampillée « priorité numéro 1 » et dotée d’une enveloppe de 9,5 M€. Les travaux débuteront en juillet 2012, en même temps que la construction de la maison de l’enfance Strasbourg-Kehl (3,5 M€) qui accueillera moitié de petits Français, moitié d’Allemands. Qu’en pensent les habitants ? Pas grand-chose. En fait, ils ne sont pas au courant. Ici, on sait que le tram viendra un jour. Et on espère avoir un marché de produits frais. Le reste, c’est le néant.

Pourtant, à la CUS, on brandit « une concertation exemplaire », décrivant une « démocratie participative » qui fonctionne à plein régime. Et qui permet aussi d’expliquer pourquoi en apparence les choses semblent traîner. Il y a eu une enquête auprès de la population et un forum en octobre 2010 qui a réuni 125 personnes, des lettres d’information, un comité de projet se réunit tous les trois mois…

« Il a fallu passer de l’émotionnel à la construction d’un projet. 2010 fut une phase de discussion, 2011 d’élaboration et 2012 marquera le début des chantiers », synthétise Philippe Bies.

« Ce sont toujours les mêmes qu’on retrouve à ces réunions, des associatifs, des personnes déjà engagées et mobilisées. Les habitants lambda sont absents et complètement perdus, ils n’ont rien et voilà qu’on leur promet tout », analyse Badia, salariée de l’association Au-delà des Ponts.

La CUS a même ouvert un local au pied de la cité dans lequel elle présente l’avenir radieux du quartier à grand renfort de panneaux, maquettes et photos. L’endroit, ouvert tous les jeudis, est désert. La vitrine est éteinte. L’agent de la CUS qui garde le lieu ne pousse l’interrupteur que si un visiteur franchit le seuil.

Un coup de peinture, un terrain de foot et deux balançoires

Pour les habitants, la politique de grands travaux, se résume à du « maquillage ».

« Rien n’a changé, c’est tout du superficiel, des apparences », affirme quelques jeunes massés sur un coin de trottoir, qui ont eu droit à un coup de peinture sur leur cité Loucheur (14 M€).

« Il aurait fallu investir plus lourdement pour véritablement isoler les façades des immeubles qui datent de 1936. Les murs sont poreux, les habitants développent de l’asthme, raconte Rachid, qui se souvient avoir pris sa première douche à l’âge de 13 ans, quand des salles de bain ont été installées… il y a seulement 20 ans. Le loyer est excessif au regard des prestations : 380€ pour un deux-pièces ! Seulement 100€ nous séparent du centre-ville ! »

En bas de son immeuble, une dame accuse la déperdition de chaleur de faire exploser sa facture. Alors que le prix du gaz augmente, elle ne peut plus faire face.

Un ravalement de façade pour la cité Loucheur.

Suites aux émeutes de l’OTAN, la première chose qui est sorti de terre est un terrain de hat-trick, une surface synthétique sur laquelle on pratique le foot à 5 ou 7. Il connaît un certain succès, « mais la lumière est cassée et ils ne veulent pas nous la réparer », accuse un jeune homme en survêtement. Il y a aussi le jardin partagé, un espace grillagé où les habitants peuvent planter légumes et fleurs. Les enfants cultivent la terre avec le centre de loisirs, mais avec les adultes, visiblement, ça ne prend pas. Les parcelles sont en jachères.

« C’est super de jardiner, quand on n’a pas d’autre souci. Ici, quand les femmes peuvent souffler après s’être occupé de leurs trois enfants, ce n’est pas pour travailler la terre », raille Marie-Christine, arrivée dans le quartier en 1989.

« Le jardin des Deux-Rives, ce n’est pas chez nous »

Un toboggan, deux balançoires. Une aire de jeux pour les petits a également vu le jour. Les bancs installés tout autour sont pris d’assaut par les mamans qui surveillent du coin de l’œil leur progéniture. Elles ne sont pas dupes. « Ils n’ont rien créé, juste déplacer le parc de la cours Kratz. » Le point de ralliement, c’est ici, devant l’école. Même par un mercredi après-midi ensoleillé, elles sont peu nombreuses à franchir la grande route « qui ressemble à une autoroute » pour profiter des pelouses du jardin des Deux-Rives. « Là-bas, ce n’est pas pour nous », lâchent-elles.

Même le mercredi après-midi, les mamans préfèrent se retrouver devant l'école plutôt qu'au jardin des Deux-Rives.

Une réaction qui « surprend beaucoup » Philippe Bies. Entre les habitants et le jardin, les choses ont très mal commencé.

« Pour l’inauguration, un festival a été organisé pendant 6 mois. Il fallait payer 12€ pour y accéder. On a tout de suite compris que ce n’était pas pour nous », se souviennent Marie-Christine et Badia.

Dommage. Parce que c’est là-bas que les choses sérieuses ont commencé. Le ballet des pelleteuses est incessant pour poser les fondations de la résidence du Jardin des Deux-Rives sur l’îlot Mercure. De la verdure, des façades en bois, de larges baies vitrées et de grandes terrasses. Les grands panneaux illustrés installés par les promoteurs aux abords du chantier font saliver et s’exclament : « Devenez Rive-Rhin ! ». Trois cent quatre-vingt logements seront construits (73 M€), dont 20% de logements sociaux, et une résidence pour les personnes âgées. Tout le reste c’est de l’accession à la propriété. Philippe Bies justifie :

«Et ce ne sont pas des sous-produits ! Les appartements seront très agréables, vendus au prix du marché (ndlr : entre 3000 et 4000 euros le mètre carré). Il s’agissait pour nous de rééquilibrer la donne alors que le logement social représente 82% de l’habitat sur le Port-du-Rhin. »

De l'autre côté de la route, le chantier de la résidence des Deux-Rives a débuté.

Côté jardin, du standing ; côté cour, du social

Dans la maisonnette installée par les promoteurs sur le chantier, on apprend que les appartements se sont arrachés comme des petits pains dès l’ouverture de la vente. Les habitants actuels poussent parfois la porte. Le commercial se « fait un plaisir de les renseigner, leur donner des plaquettes, stylos et des clés USB ». Des lots de consolation parce que les futurs « Rive-Rhin », ce ne sont pas eux. Eux, vivent de l’autre côté de la route, côté chômage, RSA et logements sociaux. D’ailleurs, là aussi il va y avoir de nouveaux logements, 140 au total, à côté de l’église. Là, ils seront en plein cœur du quartier, à deux pas de la cour d’école. Sauf que là, le maître d’ouvrage est Habitation Moderne. La société de construction de la ville qui fait dans le « loyer aidé ».

Rachid aurait voulu acheter un emplacement au pied du nouvel ensemble donnant sur le jardin, pour y installer un commerce car « l’endroit va devenir un des coins les plus huppés de Strasbourg », prédit-il. Seulement, là-bas, il n’y a pas de place pour lui. « Dès le départ, tout était déjà pris. Je vais devoir louer mais le prix risque d’être exorbitant. » Le représentant commercial du promoteur d’argumenter :

« Les particuliers ont parfois des réticences à acheter. Le quartier du Port-du-Rhin n’est pas très joli et éloigné du centre. Mais le projet plaît, il suffit d’avoir de l’imagination. La livraison de la résidence devrait coïncider avec la fin de beaucoup de travaux de réhabilitation. »

Des riches d’un côté, des pauvres de l’autre et quelques Allemands au milieu ?

En effet, outre les chantiers de 2012, dès 2013, débutent une nouvelle tranche avec la ligne de tram reliant Strasbourg à Kehl (28 M€), la construction du centre médico-social (2,6 M€) et de la maison urbaine de santé (2 M€). Oui, c’est un calendrier qui colle plutôt bien pour les nouveaux habitants.

Comment éviter que le futur quartier européen du Port-du-Rhin, la porte de la France, ne devienne un quartier avec des riches d’un côté, des pauvres de l’autre et quelques Allemands au milieu ? Une grande esplanade va être aménagée : la place des Deux-Eglises deviendra la place de l’Hippodrome (5 M€, début des travaux cet été). Elle fera le joint entre les logements sociaux et le jardin, entre l’école, la pharmacie, le centre médico-social. Un vaste espace bordé de commerces. Voilà, d’après les plans, la mixité sociale se situe ici.

Le second volet de ce dossier aborde le volet social des transformations du quartier.

L'AUTEUR
Noémie Rousseau
Noémie Rousseau
Journaliste indépendante (Société)

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