Roland Ries prêche contre les fake news… Avant d’en relayer une
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Roland Ries prêche contre les fake news… Avant d’en relayer une

Couac au Conseil municipal. En répondant à une interpellation d’Andréa Didelot au sujet de la liberté d’expression et d’Éric Zemmour, Roland Ries a achevé son argumentaire en citant un magazine qui n’existe pas.

À l’occasion du Conseil municipal du 21 octobre, Andréa Didelot a interpellé le maire Roland Ries (PS ou LREM, on ne sait plus trop). À quelques jours du Forum mondial de la démocratie, l’ancien colistier Front national en 2014 et aujourd’hui non-encarté s’est étonné du silence des élus strasbourgeois concernant ce qu’il estime être une censure d’Éric Zemmour en France :

« Le silence ou la complicité d’une très large partie des élus de notre hémicycle interroge : n’êtes vous plus Charlie, ou plutôt, êtes vous seulement Charlie pour les gens qui pensent comme vous ? »

Roland Ries a répondu en personne, en lisant une déclaration préparée à l’avance (selon le règlement, les interpellations doivent être envoyée au moins 8 jours avant la séance du conseil), avant de passer immédiatement au point suivant. En substance, pas question d’inviter, ni de soutenir Éric Zemmour, qui a été condamné pour provocation à la haine raciale, et qui ne figure pas parmi les journalistes menacés au sens où l’entend le Forum mondial de la démocratie. Le Forum abordera en revanche le thème des fake news, dont la prolifération semble réoccuper le maire de Strasbourg :

« Nous sommes aujourd’hui dans un danger qui est l’accumulation [d’informations] tous azimuts, sans vérification d’aucune sorte, où toute information en vaut une autre. Alors qu’il y a des informations qui sont manipulatoires, et qui sont diffusées sur les réseaux sociaux avec une efficacité virale. »

Extrait à retrouver à partir de 2:30:00

« Éric Zemmour a gagné 82 millions entre 2018 et 2019 »  

Mais Roland Ries a voulu enfoncer le clou en ironisant sur l’ostracisation du nouveau chroniqueur vedette de la chaîne CNews, et avançant des le montant sur ses revenus.

« Je pourrais vous rassurer en vous apprenant qu’entre septembre 2018 et septembre 2019, Éric Zemmour a été le journaliste français le mieux payé. Avec 82 millions [d’euros] de revenus en 12 mois, selon la presse américaine. La revue américaine économique People with Money le situe parmi les 10 journalistes les mieux payés au monde. Monsieur Zemmour est donc bien loin du besoin ou de l’impossibilité de s’exprimer librement, comme vous semblez le suggérer. »

Source : un site « parodique » qui trolle ses lecteurs

Problème, le nombre de liens qui évoquent ces gains faramineux se comptent sur les doigts d’une main. Parmi eux, le billet d’un blog de Médiapart (qui héberge des contributions libres mais n’engage pas la rédaction de Médiapart), et un article du site Mediamass. C’est de cet article que vient l’affirmation de Roland Ries, selon laquelle Éric Zemmour fait partie des journalistes les mieux payés au monde (même si l’article se garde bien de mentionner un top 10).

Roland Ries n’a pas vérifié l’intervention écrite par son équipe. (Photo Pascal Bastien / Divergence)

En fouillant dans les archives du web grâce à Wayback Machine, on découvre que ledit article existait déjà en 2013, avec les mêmes chiffres sur la soi-disant colossale fortune d’Éric Zemmour. Il est depuis régulièrement mis à jour. Comme tous les articles, aux titres plus ou moins vraisemblables, il est agrémenté d’un avertissement qui renvoie vers une page expliquant la ligne éditoriale du site. Celui-ci se veut parodique :

« [Le site mediamass.net] est la caricature de cette production/consommation de masse que nous constatons. Si la critique est sérieuse, le site se veut au contraire grotesque et absurde

En outre il ne raillera pas uniquement le producteur (grands médias, journalistes) comme c’est souvent le cas lorsque l’on critique les médias, mais également le consommateur. L’un n’existerait pas sans l’autre. La course au scoop, la non vérification d’informations et autres entorses déontologiques journalistiques régulièrement dénoncées ne sont finalement que des symptômes de la logique actuelle. »

Source : page annexe de présentation de Mediamass (https://fr.mediamass.net/blog/projet-mediamass)
La une factice de People with money, accompagnée d’un disclaimer en rouge. (capture d’écran Mediamass.net)

People with money, le magazine qui n’existe pas

Quant à la « revue américaine économique » invoquée par le maire de Strasbourg, elle n’existe tout simplement pas. People with Money n’est qu’un des titres inventés par le site Mediamass. La maquette factice encadre régulièrement les portrait de célébrités, toujours avec le même titre racoleur : « le classement annuel des plus gros salaires ». Récemment, une fausse couverture à l’effigie de l’adolescente et activiste écologiste suédoise Greta Thunberg est devenue virale, obligeant le site de fact-checking Snopes à faire une mise au point. Christiane Taubira avait également eu le droit à sa couverture en 2013, debunkée par Libération.

Florilège de célébrités qui ont fait l’objet d’une fausse une de People with money (captures mediamass.net)

Le site francophone de Mediamass que nous avons contacté, confirme être à l’origine de cette une parodique.

« Roland Ries n’est pas le premier piégé. Le magazine « People with money » n’existe pas, c’est une invention de Médiamass, dont le nom permet justement de « traquer » ceux qui le citent et donc reprennent ses informations. Le template est original et vous pouvez l’utiliser. »

« Cela prouve l’utilité du Forum mondial de la démocratie »

L’entourage du maire reconnaît volontiers la bévue qui s’est glissée dans la réponse, qui n’a pas été écrite de la main de Roland Ries :

« Effectivement, le chiffre que nous avons avancé vient de Mediamass. Cela nous montre d’autant plus l’utilité du Forum mondial de la démocratie, où nous débattrons justement de la manière de lutter contre la diffusion des fausses informations. »

Voire d’y faire assister le maire et son équipe.

L'AUTEUR
Pierre Pauma
L'erreur est humaine, et Pierre aime chercher l'humain dans la politique.

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