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Salle de shoot : les détails du projet strasbourgeois
Société 

Salle de shoot : les détails du projet strasbourgeois

par Pierre France.
Publié le 20 février 2013.
Imprimé le 29 novembre 2022 à 09:33
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Une salle de shoot à Bâle (Photo Ithaque)

La deuxième « salle de consommation à moindre risque » de France pourrait bien voir le jour à Strasbourg. Parce que la ville est frontalière, la consommation de drogues à Strasbourg reste préoccupante, et les dégâts sur les toxicomanes très sévères. Une salle de shoot peut amener une partie de ce public vers le soin. Le projet est mûr, et porté par l’exécutif municipal à Paris, mais les crédits d’État pour cette expérimentation, au moins 500 000€ par an, n’ont pas encore été trouvés.

Établie rue Kuhn dans le quartier gare à Strasbourg, l’association Ithaque veut rester discrète. Accueillir chaque jour plus d’une centaine de personnes toxicomanes n’est jamais simple et ses quelque 40 salariés sont encore traumatisés d’avoir été expulsés de leurs anciens locaux, boulevard de Nancy. Pour autant, l’association poursuit un lent, profond, patient et invisible travail aux côtés des toxicomanes.

Celui-ci se désocialise, il trouve une écoute. Celui-là ne se considère plus comme un être humain, endure le regard des autres, il trouve un lieu ouvert, des visages familiers et souriants. Ithaque devient son port d’attache. L’association accueille chaque année plus de 3 000 personnes, que ce soit au sein du Csapa (Centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie) ou du Caarrud (Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues), ou encore du réseau de soins mis en place auprès des médecins.

Et pourtant, ce n’est pas suffisant. Ithaque a bouclé un projet de salle de consommation de drogues à moindres risques, communément appelée « salle de shoot », dans le but d’atteindre des personnes toxicomanes très éloignées des structures existantes, et dont la pratique les met directement en danger. Danièle Bader-Ledit, directrice d’Ithaque, explique les raisons de l’engagement de son association :

« Nous sommes présents avant, après, mais pas pendant la consommation de drogues. Or c’est pour certains toxicomanes le moment où ils ont le plus besoin d’aide, le moment où ils prennent le plus de risques. Ils nous décrivent eux-mêmes l’angoisse qu’ils vivent au moment de s’injecter une substance : dans quel état vont-ils se réveiller, vont-ils seulement se réveiller ? »

Un danger de mort permanent

Car les toxicomanes sont en danger de mort permanent. Ils s’injectent parfois des substances qui sont faites pour être reniflées, ou avalées, et qui provoquent des nécroses, qui conduisent ensuite à des amputations. Ils peuvent continuer à s’envoyer des doses de psychotropes malgré un état veineux calamiteux, provoquant des abcès ou des infections… Les salles de shoot qui sont apparues en Suisse ou en Allemagne visent justement à prévenir ces risques, à rattraper les dégâts avant qu’il ne soit trop tard, comme le détaille Danièle Bader-Ledit :

« Il s’agit d’un public très éloigné des réseaux de soins et ce sont des jeunes ! Il n’est pas trop tard pour les récupérer. En Suisse, les salles comparables se concentrent sur la réduction des risques, nous nous en sommes inspirés mais nous avons ajouté un volet d’orientation et d’accompagnement à notre projet. L’objectif est vraiment d’étendre le savoir-faire de l’ensemble de notre réseau de soins. »

Le projet d’Ithaque a été transmis à l’Agence régionale de santé, qui l’a elle-même transmis à la Mission interministérielle de lutte contre la drogue (Mildt). Une première salle de ce type doit ouvrir à Paris, mais les candidatures restent ouvertes pour un second lieu en France.

Ouvert en continu, 365 jours par an

Le projet strasbourgeois prévoit un lieu d’accueil ouvert 365 jours par an, en continu de 11h à 19h ou de 13h à 20h. Il sera constitué de trois espaces, un pour l’accueil, un pour la consommation et un dernier pour la descente. Les personnes seront accueillies par des travailleurs sociaux, avec lesquels elles auront un entretien. Il s’agira de déterminer leurs habitudes, types de consommations, pathologies éventuelles, etc. Un suivi anonyme sera mis en place.

Ensuite, les personnes toxicomanes montreront les substances qu’ils ont l’intention de consommer. Puis elles se dirigeront vers l’un des espaces dédiés. Le projet d’Ithaque prévoit 8 postes d’injection, 2 pour le « snif »et 4 pour l’inhalation. Dans tous les espaces, les toxicomanes utiliseront du matériel d’Ithaque, stérilisé et sûr, et seront sous la surveillance constante d’un infirmier. Il y aura également un médecin en permanence dans la structure, pour rattraper une éventuelle overdose. Une complication qui arrive une fois par semaine dans les salles similaires de Genève et Bâle. En Alsace en 2009, 12 personnes sont mortes d’overdose. Les personnes « trop endommagées » ou mineures, ne seront pas autorisées à utiliser les salles.

L’échange de seringues, 98 000 steribox par an

Après la consommation, les toxicomanes seront invités à se reposer dans une autre partie de la structure, toujours en présence de travailleurs sociaux. Ithaque prévoit 80 à 100 passages par jour. Pour assurer cette mission, le projet a été chiffré à environ 500 000€ par an. Danièle Bader-Ledit précise :

« On ne mesure pas l’ampleur du phénomène. Notre programme d’échange de seringues, c’est 98 000 steribox délivrées par an ! »

Le projet d’Ithaque prévoit aussi qu’une société de sécurité gère l’accès au local et aux abords. L’obsession d’un projet comme celui-ci est d’éviter qu’il n’attire des dealers à proximité, ce qui aurait pour effet de provoquer un conflit avec le voisinage et l’intervention systématique de la police. Si ce scénario venait à s’enclencher, ce serait la fermeture de la salle de consommation à plus ou moins court terme.

Car l’association marche sur des œufs, le projet pourrait être enterré avant même d’avoir une chance de voir le jour, par une levée de boucliers d’une association de résidents. Pour l’instant cependant, l’établissement d’une salle de shoot à Strasbourg bénéficie d’un relatif consensus politique. Le maire PS Roland Ries y est favorable, il a écrit en ce sens à la Mildt pour proposer la candidature de Strasbourg. Ancienne maire de Strasbourg et toujours candidate au mandat, Fabienne Keller, sénatrice UMP, n’y est pas opposée non plus, « dans le cadre d’une politique globale de prévention ». Par contre, Jean-Emmanuel Robert, autre candidat UMP, y est opposé à cause du « périmètre de sanctuarisation que ces lieux génèrent ».

La présidente de la Mildt, Danièle Jourdain Menninger, est attendue en mars à Strasbourg pour évaluer les besoins, les apports d’une expérimentation locale et la maturité du projet d’Ithaque. Une décision pourrait être prise avant l’été, si les crédits d’Etat sont votés. Ce qui n’est pas gagné.

Aller plus loin 

Sur Alsace 20 : Faut-il ouvrir des salles de shoot ?

Sur Bleu Alsace : Salle de shoot, pourquoi Strasbourg ?

Voir aussi : Sallesdeconsommation.fr

Article actualisé le 21/02/2013 à 09h31
L'AUTEUR
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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