« Si les frais d’inscription augmentent, mes études en France ne serviront à rien »
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« Si les frais d’inscription augmentent, mes études en France ne serviront à rien »

actualisé le 15/04/2019 à 17h39

SuAn Baek est sud-coréenne. En première année de licence de sciences économiques et de gestion à Strasbourg, elle veut finir ses études en France. L’augmentation des frais d’inscription annoncée par le gouvernement risque de l’en empêcher.

« Je n’ai pas envie de quitter la France. Mais si je dois payer 3 000€ l’année, je vais devoir le faire. » SuAn Baek, 22 ans, a quitté Séoul pour Strasbourg il y a deux ans. Aujourd’hui, l’étudiante en sciences économiques et de gestion s’inquiète pour son avenir. Après avoir redoublé sa première année de licence, elle ne pourra probablement pas rentrer en master comme elle l’aurait voulu.

SuAn Baek, 22 ans, est arrivée à Strasbourg il y a deux ans. Avec l’augmentation annoncée des frais de scolarité pour les étudiants étrangers, elle craint de ne pouvoir continuer ses études en France. (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

Le 19 novembre, le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé la hausse des frais d’inscription pour les étudiants qui ne viennent pas de l’Union Européenne dès la rentrée 2019. Une année de licence coûtera 2 770€ contre 170€ aujourd’hui. Pour les élèves en masters et en doctorats, il faudra compter 3 770€ contre 243€ et 380€ actuellement. Le gouvernement veut attirer plus d’élèves étrangers fortunés dans le cadre d’une stratégie « d’attractivité ». Ces hausses financeraient plus de bourses pour ceux qui se retrouveront en difficulté.

Des études en France, ou rien

En Corée du Sud, SuAn Baek aurait payé près de 7 000€ par an pour étudier. Elle a aussi pensé à s’inscrire dans une université aux États-Unis avant de reculer face aux frais de scolarité exorbitants : de 15 000 à 35 000 dollars selon l’établissement. Pour ses parents, divorcés, ce n’était financièrement pas possible de l’y envoyer :

« Ma mère est professeure particulier. Elle voulait absolument que je continue mes études à l’étranger. Mon père, lui, voulait que je commence à travailler dès la fin du collège. Je n’avais pas envie. Je l’ai convaincu de me laisser venir à Strasbourg en lui disant que les frais de scolarité sont quasi-gratuits ici. »

À son arrivée à Strasbourg, SuAn Baek ne parle presque pas le français. Elle passe par une agence pour l’aider dans ses démarches auprès de l’Institut International d’Etudes Françaises, où elle passe un an pour améliorer son niveau de langue. Elle débourse entre 300 et 500€ pour les services de l’agence, 2 200 euros de plus pour l’année passée à l’Institut :

« J’avais fait un peu de français au lycée, mais je ne comprenais rien du tout en cours. Je veux faire du commerce international, et le français fait partie des langues qu’il faut connaître avec le chinois et l’anglais. L’anglais, je le parle couramment. Le chinois, c’est facile parce que c’est proche du coréen. Donc j’ai choisi le français et la France pour venir étudier. »

Le visa lui coûte une centaine d’euros. La préfecture facture 79 euros pour le renouvellement annuel de son titre de séjour.

Trouver un logement sans garant

SuAn Baek trouve un logement à la cité universitaire Paul Appell, gérée par le Crous. « L’argent et la langue ont posé moins de problème que le manque de garant », explique la jeune coréenne. Quand elle veut déménager, « c’est compliqué ». Pendant trois mois, elle cherche des appartements mais son dossier est rejeté à plusieurs reprises. Elle a un coup de chance quand un autre Coréen quitte une chambre place d’Islande, dans une résidence privée qui accepte les étudiants sans garant :

« Une des dames de la résidence m’a dit qu’il y a trente personnes sur la liste d’attente de chaque chambre. Du coup, vu qu’il y a du monde, que tout est cher et que les étudiants étrangers n’ont pas souvent de garants, on est obligés parfois de prendre des propriétaires qui nous mentent ou qui ne sont pas tout à fait dans la loi. »

L’étudiante ne bénéficie pas des bourses du ministère de l’Enseignement supérieur. Ses parents lui versent de l’argent pour son loyer et trois cent euros par mois. Elle s’estime donc chanceuse d’avoir obtenu cet appartement :

« Je ne peux pas travailler et étudier en même temps parce que j’ai du mal à comprendre les cours et je mets donc plus de temps à réviser. 472€ par mois toutes charges comprises, ce n’est pas si cher. C’est juste que je paie trois mois à la fois, donc ça peut faire un trou dans les finances. »

Des dépenses qui affectent la vie personnelle de SuAn Baek. Elle prend le tram jusqu’à Kehl pour faire ses courses, n’achète que peu de vêtements et ne sort pas dans les bars. Elle ne voit que peu sa famille en Corée :

« Un aller-retour coûte entre 600 et 800€. C’est dur, cela fait un an et demi que je ne suis pas retournée à Séoul. »

« Je ne veux pas changer ma vie à cause d’une loi »

Après sa licence, SuAn Baek veut obtenir un master en gestion. Mais l’augmentation des frais d’inscription menace ses objectifs. Elle envisage de travailler directement après sa licence :

« Mon père qui ne voulait pas que je fasse d’études va me dire de rentrer en Corée et de travailler avec lui. Je n’en ai pas envie. Je ne veux pas changer toute ma vie à cause d’une loi. Si les frais augmentent, toutes les études que j’ai faites ne serviront à rien. Elles n’auront pas de valeur en Corée. »

Pour elle, l’annonce d’Edouard Philippe il y a dix jours a été « un choc ». Ses amis étrangers, « qui ne sont pas fortunés » précise-t-elle, et elle ne pourront pas rester :

« En France, même si l’on n’est pas français, peu importe notre situation, tu as le droit d’apprendre. Ça m’a étonnée quand j’ai appris ça, ça m’a fait aimer la mentalité de ce pays. Mais l’annonce d’il y a dix jours, ça a changé mon idée de la France, de l’égalité de tous. »

L'AUTEUR
Judith Barbe
Judith Barbe
Jeune journaliste jurassienne exilée en terre alsacienne.

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