Un accueil millimétré. Au cœur de la Meinau, derrière le lycée Couffignal, chacun des soutiens de Fahad Raja Muhammad sait exactement ce qu’il a à faire. À l’entrée, on distribue du gel hydroalcoolique, puis un petit drapeau bleu ciel floqué MPI, pour Mouvement populaire indépendant. Un peu plus loin, quelqu’un compte le nombre d’arrivants. Les membres de l’équipe portent des chasubles aux couleurs du parti que le candidat a fondé cette année. Certains affichent un sérieux presque solennel : costume sombre, cravate bien ajustée, chaussures bateau impeccables.



Le décor est à la hauteur de l’ambition. Pour son premier meeting, Fahad Raja Muhammad, candidat aux élections municipales de mars 2026 à Strasbourg, a choisi une salle fastueuse. Un vaste buffet occupe un côté de la pièce. Des rangées de chaises blanches font face à une allée centrale où un tapis rouge est suggéré par des néons au sol. Aux murs à moulures, des lumières rouges et bleues rappellent le drapeau français. Des lustres surplombent la salle tandis que des guirlandes scintillantes tombent des voilages. Le lieu s’appelle le « Palais blanc ». Le nom n’est pas usurpé. La bande-son n’est pas laissée au hasard non plus. Edith Piaf chante La Foule. Charles Aznavour murmure « Hier encore, j’avais vingt ans ». Le clin d’œil amuse. Le candidat, lui aussi, a vingt ans.
Popularité sur les réseaux
Le public est majoritairement masculin, mais les âges se mélangent. À 19h30, la salle se remplit peu à peu. Un peu moins de 200 personnes attendent celui qui brigue la mairie de Strasbourg. Fahad Raja Muhammad est inconnu du sérail politique, mais pas des réseaux sociaux. Viré de son stage à l’Eurométropole après une vidéo critiquant l’extinction nocturne de la cathédrale, il a depuis bâti sa notoriété en ligne.
Des vidéos vues par milliers, parfois par centaines de milliers. Récemment, 600 000 vues pour une réponse à Marion Maréchal après sa venue devant la mosquée Eyyûb Sultan à Strasbourg, qu’elle avait comparée à Istanbul. Près de 100 000 vues aussi pour une proposition de transports en commun 24 heures sur 24.
Une centaine d’actions en deux mois
Sur scène, Chaima El Amri, en charge des droits des femmes au MPI, chauffe la salle. Fahad se fait attendre. Avant lui, plusieurs figures du mouvement se succèdent au micro : Jean-Gaël Corniche, responsable d’études chez CDC Habitat, Zekeria Dursun, chef d’entreprise et Medine Dursun, agente immobilière. Tous racontent la même rupture. L’impossibilité de se reconnaître dans les partis traditionnels, jugés « poussiéreux ». « Et pourtant, on a été approché par des politiques de tous bords. Mais que ce soit des partis de gauche, ou au centre, leur discours se confond avec l’extrême droite », raconte Jean-Gaël Corniche, directeur de campagne et cofondateur du MPI.
La fin de stage de Fahad à l’Eurométropole de Strasbourg a aussi agi comme un déclencheur. « Que pouvions-nous attendre de la municipalité ? Alors, on s’est lancé », poursuit-il. Avant même de se lancer dans la politique, explique-t-il, l’ambition du collectif était déjà là : « rendre nos quartiers meilleurs », à travers des maraudes, des tournois de foot ou de basket.
Le 4 octobre, le Mouvement populaire indépendant est officiellement créé. « On a mené une centaine d’actions en deux mois, affirme Fahad Raja Muhammad, on veut mener une politique qui parle de vous pour vous. Pour ceux qu’on n’écoute plus. »



Femmes, quartiers et refus du « jeu des extrêmes »
Medine, qui se présente comme « une citoyenne engagée depuis 20 ans », met en avant « l’esprit alsacien, un esprit commun à nous tous où le travail et le respect des aînés sont des valeurs importantes ». Des valeurs que le parti dit vouloir porter dans cette campagne.
Consciente des soupçons et des caricatures qui entourent déjà le mouvement (des médias d’extrême droite ont évoqué des liens avec les Frères musulmans sans aucun élément probant), Medine met en garde :
« Surtout, n’hésitez pas à renouer le dialogue avec les gens, à faire le premier pas. À sourire. Même à ceux qui ne vous répondent jamais. Au MPI, nous refusons l’attitude victimaire. »
Medine marque une pause. Puis reprend : « Le problème des extrêmes, c’est qu’ils déforment la réalité. » Nouveau silence. « Et nous, ce n’est pas ce que nous portons. » Les thèmes défilent ensuite : santé mentale des jeunes, addictions, protection de l’enfance défaillante, prostitution, violences faites aux femmes.
« Strasbourg sans frontière »
Puis vient la question des quartiers populaires. En costume bleu et cravate rouge, Zekeria Dursun prend le relais. Le chef d’entreprise et porte-parole du parti dévoile le slogan de la campagne : « Strasbourg sans frontière ». Sans frontière « entre les quartiers et le centre-ville », mais surtout « sans frontière psychologique ». Selon lui, les discriminations subies par les jeunes, notamment dans les quartiers, brisent leurs ambitions. Il ajuste sa cravate. « En les encourageant, les jeunes sortent de leur zone de confort. Il y a des pépites dans les quartiers, il faut les encourager. » Et d’insister : « On mérite d’enlever nos chaînes, nos frontières psychologiques. »
« Si les quartiers gagnent, Strasbourg gagnera », affirme-t-il. Ceux qui, aujourd’hui, ne sont pas mis en valeur apporteraient demain « une valeur ajoutée à la ville ». « Notre objectif n’est pas de piocher dans les caisses, mais de dynamiser les quartiers pour en faire bénéficier toute la ville. »
Les rats, emblème des municipales
Puis Fahad Raja Muhammad entre en scène. Main sur le cœur, posture à la Chirac, il salue la salle. Costume sombre, cravate rouge, il se fond dans un décor saturé de symboles tricolores. Derrière lui, un drapeau français trône sur l’estrade, encadré de néons bleus et rouges. On rappelle son parcours : fondateur du collectif, deux ans à la tête de l’association des Étudiants musulmans de France, chef d’entreprise dans l’informatique.
Son ton tranche avec celui de ses soutiens. Plus frontal. « Les rats font la loi à Strasbourg. » Le thème est devenu un classique de cette campagne municipale. Il fustige aussi les travaux « qui durent et durent ». Pour lui, l’enjeu central reste « la dignité ». Des transports partout et tout le temps. Une ville sans personne à la rue. Des stages et des formations accessibles. Des personnes âgées moins isolées. Des associations soutenues. Des salles de mariage à nouveau abordables.

Trois millions d’euros pour des transports en continu
Fahad Raja Muhammad se pose en défenseur des commerçants, à la Vetter (LR) ou Jakubowicz (Horizons), et s’attaque à ce qu’il appelle « l’écologie punitive ». « Je ne suis pas contre l’écologie mais contre l’écologie punitive », celle qui, selon lui, fait chuter certains chiffres d’affaires de commerçants de 50 à 70 %, notamment à cause de la politique de stationnement actuelle. La politique écologiste de Jeanne Barseghian, actuelle maire, est jugée « en rupture avec la réalité ».
Parmi ses propositions, le candidat chiffre la circulation des trams et bus 24 heures sur 24 à trois millions d’euros supplémentaires. Fahad Raja Muhammad défend aussi l’obligation d’intégrer davantage de places de stationnement dans les nouvelles constructions. Le financement ? « En remettant les priorités. » Il égrène les exemples de gâchis selon lui durant le mandat écoulé : 400 000 euros pour des arbres en métal, un million pour la rue Mélanie. « Tout cela aurait dû être évité. »
L’opéra, symbole d’une ville coupée en deux
L’opéra devient aussi un symbole de dépenses mal fléchées selon la tête de liste du MPI : « 120 millions d’euros pour la rénovation : combien d’entre vous y vont ? » La salle se tait. « Je suis pour la culture. Elle est essentielle. Mais les quartiers populaires n’y ont pas accès. Vous avez déjà vu des musées dans les quartiers prioritaires ? Non. Pourquoi tout est concentré au centre-ville ? »


Celui qui veut être « le maire de tous les Strasbourgeois et toutes les Strasbourgeoises » devra convaincre au-delà de la Meinau. Fahad Raja Muhammad assure, lui, que « tous les quartiers méritent le même respect » et promet de « garantir l’équité ». Reste à savoir si ce premier meeting, très maîtrisé, marquera le début d’une campagne capable de franchir les frontières qu’il dénonce. Interrogé, il ne compte pas multiplier les meetings. Le prochain sera en février, peut-être.






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