Strasbourg perd un centre d’hébergement pour les femmes victimes de violences
Société 

Strasbourg perd un centre d’hébergement pour les femmes victimes de violences

actualisé le 15/11/2016 à 14h14 : Pour ajouter l'encadré sur SOS Femmes solidarité

Suite au désengagement du Département du Bas-Rhin de l’hébergement d’urgence, l’association Regain a mis la clé sous la porte. Le Home protestant a repris ses missions depuis le 1er novembre. L’institution chrétienne, acteur de l’aide aux femmes victimes de violences à Strasbourg, va désormais devoir se débrouiller pour faire plus, avec moins d’argent.

Au foyer d’hébergement de Regain, Solène est perdue depuis qu’elle a appris la nouvelle. Dans les prochaines semaines, peut-être les prochains jours, elle et ses deux enfants vont devoir quitter le quartier Neudorf à Strasbourg pour aller rejoindre un nouveau foyer d’hébergement, celui du Home protestant. Celui où vit Solène depuis mars va fermer. La faute au Département du Bas-Rhin qui a stoppé net sa subvention à Regain au début de l’année 2016, précipitant l’association vers le redressement judiciaire.

Solène est anxieuse à l'idée de quitter les repères de Regain. (Photos : CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Solène est anxieuse à l’idée de quitter les repères de Regain. (Photos CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Deux autres centres pour femmes à Strasbourg, mais pas en urgence

Une association reste dédiée à l’aide de femmes en détresse à Strasbourg, à savoir l’association SOS Femmes Solidarité. Elle gère le Centre Flora Tristan, spécialisé dans l’accueil, l’hébergement et l’insertion des femmes victimes de violences (39 places) et l’accueil de jour départemental pour femmes victimes de violences, qui existe depuis 1979. Il aide les femmes dans leurs démarches tous les jours de 10h à 16h.  Ces deux structures sont principalement financées par l’État, mais n’assurent pas d’accueil en cas de situation d’urgence.

À la suite d’une séparation douloureuse avec le père de ses enfants et de tensions avec ses parents, Solène s’est retrouvée à la rue. Après un mois d’attente, la jeune femme a obtenu une place chez Regain il y a sept mois : une petite chambre pour elle et ses deux enfants dans le centre d’hébergement collectif de la rue de Rhinau :

« Quand je suis arrivée, je n’avais même pas de couverture maladie. Maintenant j’ai un chez moi, j’ai où dormir, où manger, où m’habiller. Avec les autres femmes, il y a beaucoup de solidarité. Avant, j’étais très renfermée. Maintenant, je fais plus confiance aux travailleurs sociaux. »

« Obligées de suivre »

Mais cette nouvelle stabilité, Solène la sent vaciller aujourd’hui. Quand elle pense à l’avenir, les larmes montent :

« Ils nous déplacent comme ça. On est obligées de suivre. Ce n’est déjà pas facile en tant que mère de vivre dans un foyer avec ses enfants. Et là j’apprends que je dois retourner dans un nouveau foyer. C’est difficile. Je vais devoir rechanger mon fils d’école. Encore une fois. Il pose beaucoup de questions. Ici les enfants se sont bien habitués. Je ne sais pas du tout comment ils vont réagir. Je me suis fait des amies. On est soudées. Y’a pas plusieurs foyers à Strasbourg pour les femmes victimes de violences conjugales, comment ça se passera pour les autres ensuite ? »

L’association Regain, qui venait en aide aux femmes victimes de violences conjugales et à leurs enfants depuis 1935, a été dissoute le 1er novembre. C’est le Home protestant qui a repris les missions de l’association, après une décision de justice actée le 17 octobre.

Concentration du secteur social

La reprise de Regain n’est pas une première pour l’institution chrétienne. En 2011, le Home protestant a repris Femmes de parole suite au décès de sa présidente. En 2014, il a repris le foyer éducatif pour jeunes filles Clair Foyer, après une crise associative de la structure. Il va désormais concentrer l’action sociale d’urgence à destination des femmes à Strasbourg, en complément de l’action de jour et d’hébergement temporaire de SOS Femmes Solidarité (voir encadré).

Une perte sèche pour le tissu social, regrette Christian Krieger, président du Home protestant :

« Je suis bien conscient que le Home protestant ne peut pas mobiliser tous ceux qui se sentaient concernés par l’engagement de Regain. L’ex-directrice et l’ex-présidente de cette association sont des femmes militantes de la cause des femmes victimes de violences conjugales. Si nous sommes résolument engagés pour la même cause, notre identité associative n’affiche pas la même militance. Avec la disparition de Regain, une porte d’entrée pour cette cause se perd. Les éducateurs repris vont quand même venir avec leurs partenaires de travail, leurs réseaux. Le Home Protestant va certes s’étoffer mais il n’est pas en mesure de reprendre tous le réseau associatif de Regain. »

Fermeture du centre d’hébergement de Neudorf

Le budget global du Home protestant, 2,7 millions d’euros en 2016, est financé par l’État, la Ville et l’Eurométropole et le Département du Bas-Rhin. À ce jour, le Home protestant compte près de 70 employés répartis sur 8 pôles : un accueil de jour, deux centres d’hébergement pour femmes, le foyer éducatif pour adolescentes, la crèche d’insertion le p’tit Home à l’Étage, de l’accompagnement social en milieu ouvert, une résidence sociale et des appartements à vocation sociale.

Dans son schéma de reprise, l’institution chrétienne a décidé de fermer le centre d’hébergement de Regain mais s’est engagée à maintenir toutes les missions de l’association. Regain disposait de 60 places d’hébergement, 30 dans son centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), rue de Rhinau dans le quartier Neudorf, et 30 en appartements, loués auprès de bailleurs sociaux. Le CHRS de la rue de Rhinau accueillait jusque-là un peu plus de 60 femmes et enfants par an, orientées vers l’association par la police, la justice, l’hôpital ou le Service intégré d’accueil et d’orientation, la plateforme qui oriente les personnes en grande précarité vers le logement. Trois places étaient réservées pour le 115.

Les 60 places de Regain maintenues

Christian Krieger résume :

« Il nous faut faire un profond effort de réorganisation interne pour accueillir l’intégralité des femmes de Regain en maintenant les caractéristiques de l’accueil dont elles bénéficiaient. C’est une opération qui prendra au moins une année et qui sera très difficile. Dans le schéma de reprise, il n’y a aucune perte d’accompagnement ni d’hébergement. Nous ajoutons les 60 places de Regain à notre dispositif : 30 en collectif dans nos CHRS et 30 en éclaté dans des appartements. »

Il manque toujours 132 000€

Pour atteindre ces objectifs, l’institution protestante a un budget serré. Si elle doit récupérer les financements de l’Etat et de l’Eurométropole dévolues jusqu’alors à Regain, il lui faut maintenir les mêmes missions que l’association avec 132 000 euros en moins que le Département ne versera plus et que l’État a refusé de compenser. Sur son budget 2016, le Home protestant a lui-même perdu 56 000 euros du Département.

Pour y parvenir, le Home protestant n’a d’abord repris que 8 des 13 salariés de l’association : les 4 travailleurs sociaux, l’animatrice pour enfants, la maîtresse de maison et deux agents d’entretien. La directrice et l’assistante de direction de l’association ainsi que les deux veilleurs de nuit et l’agent d’accueil du centre d’hébergement sont donc licenciés. Les travailleurs sociaux ne feront plus d’astreintes pour le Home protestant comme ils pouvaient en faire à Regain. Leurs revenus ne seront donc pas maintenus. Pour Geneviève Daune-Anglard, ex-présidente de Regain, ces derniers engagés au Home sont sur un siège éjectable en cas de baisse des subventions à l’avenir.

Réorganisation et mélange des publics

Le Home protestant va maintenant entamer la réorganisation complète de ses deux centres d’hébergement pour faire de la place aux femmes de Regain.

Une fois toutes les femmes de Regain relogées, le centre d'hébergement de la rue de Rhinau pourrait accueillir les adolescentes du Clair Foyer, le temps de travaux de réhabilitation de leur bâtiment. (Photo : CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Une fois toutes les femmes de Regain relogées, le centre d’hébergement de la rue de Rhinau pourrait accueillir les adolescentes du Clair Foyer, le temps de travaux de réhabilitation de leur bâtiment. (Photo : CG / Rue89 Strasbourg / cc)

Dans le centre d’hébergement et de réinsertion de Regain, les femmes seules et les femmes avec enfants étaient mélangées. Ceux du Home protestant accueillaient quant à eux jusqu’alors des publics bien distincts : d’un côté des femmes avec enfants dans le centre d’hébergement du Home protestant, rue de l’Ail, dont 40 % de victimes de violences conjugales et des femmes ayant fui des mariages forcés ou rejetées par leurs familles. De l’autre, des femmes isolées et abîmées par la vie dans le centre d’hébergement Femmes de parole, rue de l’Abbé Lemire.

Les femmes et enfants du centre d’hébergement de la rue de Rhinau doivent désormais être répartis dans ces deux structures au fur et à mesure que des places vont s’y libérer. En théorie, les femmes seules doivent rejoindre Femmes de paroles, et les femmes avec enfants le Home protestant. L’institution chrétienne avait à l’origine libéré des places pour tout le monde dans ses deux structures l’été dernier. Mais devant la lenteur de la justice à acter la reprise, elle a finalement accepté de nouvelles femmes et décidé de prolonger le bail de la rue de Rhinau pour quelque temps.

Femmes de paroles, qui accueille des femmes isolées avec des problématiques telles qu’un passé en prison, des dépendances à des produits ou encore de la prostitution, est-elle appropriée pour accueillir toutes les femmes seules de Regain ? Christian Krieger tempère :

« Il est possible, selon les situations qu’on oriente les femmes autrement. »

Des places en hébergement collectif transférées en appartements

À Femmes de parole, le passage de chambres seules à des chambres doubles pour les plus précaires psychologiquement doit libérer des places pour celles victimes de violences. Pour absorber les places du centre d’hébergement de Regain, le Home protestant veut surtout installer en appartements des femmes « stabilisées » restées jusqu’alors en collectif. Une démarche nouvelle pour l’institution chrétienne, et au sujet de laquelle elle s’était déjà rapprochée… de Regain, il y a un an.

L’association de la rue de Rhinau accompagnait les femmes à l’autonomie en installant une partie de celles qui y étaient prêtes dans des appartements individuels qu’elle louait à des bailleurs sociaux.

Tension sur les bailleurs sociaux

Le Home protestant reprend la douzaine de baux de location de Regain et prévoit d’en chercher de nouveaux, comme l’explique Christian Krieger :

« Le Home Protestant va créer dans son dispositif une logique d’hébergement en appartements afin d’accueillir le collectif de Regain. Il va falloir qu’on trouve une vingtaine d’appartements. »

Une voie très incertaine, d’après l’expérience de Geneviève Daune-Anglard :

« D’abord toutes ces femmes ne sont pas capables d’aller en appartements. Ensuite à Regain, on a enchaîné les demandes, mais il est très difficile de trouver des logements même avec les bailleurs sociaux. Et les femmes ne peuvent pas aller dans n’importe quel quartier à cause des adresses de leurs ex-compagnons. »

Et demain ?

De fait, cette nouvelle organisation va diminuer le nombre total de places en hébergement d’urgence pour les femmes. Et surtout, comment ce dispositif d’accueil fonctionnera en cas de baisse des subventions de l’Etat ? Un cas fort probable, selon Geneviève Daune-Anglard :

« On n’avait déjà pas assez de places à Regain pour accepter toutes les demandes. À terme, il y aura moins de femmes accueillies en centres d’hébergement collectif à Strasbourg que lorsqu’il y avait deux associations. Les coupes budgétaires risquent de forcer l’institution à poser de plus en plus de conditions à l’accueil. On n’accueillera plus que les femmes avec enfants, après ce sera limité aux femmes avec trois enfants… Tout le temps, on repousse les limites de l’inacceptable. »

Christian Krieger reconnaît que l’avenir pourrait être périlleux :

« Depuis 2011-2012, nos rapports d’activités font le constat d’une augmentation régulière des accueils de femmes victimes de violences dans nos centres d’hébergement. La pression économique s’est aussi traduite par des tensions au sein des familles. Les contraintes économiques de nos financeurs sont tendues : il nous a d’abord fallu faire plus à moyens constants, puis avec moins de moyens… Nous cherchons à comprendre les contraintes de nos financeurs et à agir de manière responsable mais en même temps, face à un avenir qui s’annonce compliqué, il nous faut aussi exprimer nos convictions et dire les limites à la rationalisation. »

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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