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Ces Strasbourgeois radiés des listes électorales, qui ont tout tenté pour voter
Politique 

Ces Strasbourgeois radiés des listes électorales, qui ont tout tenté pour voter

par Thibault Vetter, Danae Corte et Jean-François Gérard.
Publié le 11 avril 2022.
Imprimé le 18 août 2022 à 21:32
5 041 visites. 6 commentaires.

Des Strasbourgeois ont eu la mauvaise surprise, en se présentant à leur bureau de vote dimanche 10 avril, jour du premier tour de scrutin, de découvrir qu’ils avaient été radiés des listes électorales. Certains ont tout tenté pour voter quand-même, jusqu’à demander leur réinscription expresse au tribunal judiciaire. Reportage.

À 19h, au centre administratif de la mairie de Strasbourg, deux jeunes hommes passent en courant. Ils suivent l’affichage « radiations électorales », qui doit les mener dans une salle où quatre agents accueillent les personnes dans leur situation. « On vient d’essayer de voter mais on n’était pas sur la liste, on va tout donner là », glissent-ils, essoufflés.

Des dizaines de Strasbourgeois radiés des listes électorales ont fait la course contre la montre au dernier moment pour voter. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Au moins 200 personnes se sont présentées à la mairie de Strasbourg afin de contester leur radiation de la liste électorale et réclamer leur réinscription ce dimanche 10 avril pour voter au premier tour de l’élection présidentielle. Et beaucoup d’autres se sont probablement résignées en apprenant leur éviction. Selon Léo-Paul Latasse en charge des opérations électorales pour la France insoumise, au bureau de vote 311 à Hautepierre où il était présent, une centaine de citoyens se sont présentés et n’ont pas pu voter parce qu’ils étaient radiés. Soit environ 10% des effectifs du bureau de vote. D’après l’Insee, depuis le 24 mai 2021, 227 000 français ont été radiés à l’initiative des communes.

« J’ai l’impression qu’on me vole ma voix »

« C’est scandaleux ! Je ne pourrai pas voter alors que j’étais certain d’être inscrit. Pourquoi on ne m’a pas prévenu ? », s’énervait Arnaud dimanche à 18h au bureau de vote de l’école Schoepflin. « C’est vraiment un choc pour moi, je vais essayer de trouver une solution », déclarait-il, en sortant son téléphone. Il dit avoir déménagé il y a 15 ans dans un autre quartier de Strasbourg, mais être resté inscrit au bureau de vote de l’école Schoepflin « sans que ça ne pose jamais de problème » :

« Apparemment, ils ont essayé de m’envoyer une nouvelle carte d’électeur à mon adresse d’il y a 15 ans. Comme il n’y avait pas mon nom sur la boite aux lettres, ils m’ont radié. Je ne savais pas que c’était possible. J’ai vraiment l’impression qu’on me vole ma voix. »

Nikita, avec ses deux jeunes filles, tente tout pour voter également. Inscrite à Cronenbourg en théorie, les assesseurs lui ont indiqué qu’elle n’était pas sur leur liste et qu’elle devait se rendre au centre administratif. Sauf qu’au guichet, on vient de lui annoncer qu’elle est bien sur la liste et qu’il s’agit d’une erreur. Elle est invitée à retourner sur place. « Je n’y comprends rien. Je vais essayer de m’y rendre mais ça va être compliqué, je n’ai plus beaucoup de temps ! », souffle-t-elle.

Nikita ne sait pas si elle atteindra son bureau de vote à temps. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Des Strasbourgeois qui tentent tout pour voter au dernier moment

Stéphane, la soixantaine hausse le ton : « Mais vous trouvez ça normal ?! » Il est exactement dans la même situation qu’Arnaud : « J’ai toujours voté au même bureau de vote. J’ai déménagé il y a un an et demi. Là ils me disent que c’est impossible. » Idem pour Farida, qui a déménagé en 2017. Les agents de la Ville analysent chaque situation et expliquent la démarche à suivre pour s’inscrire aux prochaines élections.

D’après la maire Jeanne Barseghian (EELV), les personnes radiées pour le premier tour ne pourront pas voter au second, mais s’ils actualisent leur situation avant le 4 mai, ils pourront mettre leur bulletin dans l’urne aux élections législatives le 12 juin. Des problèmes similaires avaient déjà causé l’énervement de Strasbourgeois en 2017.

L’ambiance est tendue au centre administratif, en ce jour d’élection présidentielle. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

De nombreuses personnes, déterminées à voter coûte que coûte, tentent de contester leur radiation au tribunal judiciaire, après leur passage à la mairie. C’est le cas de Dominique, qui quitte le centre administratif en trombe pour se rendre au tribunal. Il est environ 19h15, elle a peu d’espoir pour que ça marche, sachant que son bureau de vote est à Cronenbourg, et qu’elle doit parcourir la distance à vélo.

Radiées pour leur nom de jeune fille

Son problème : elle était inscrite avec son nom de jeune fille sur la liste électorale. « Je suis mariée depuis 17 ans, ça ne m’est même pas venu à l’esprit que cela pouvait poser problème d’un seul coup aujourd’hui », assure-t-elle. Comme pour Arnaud et Stéphane, la carte d’électeur qui devait lui parvenir a été retournée à la mairie comme il n’y avait pas son nom de jeune fille sur la boîte aux lettres. Elle a donc été radiée directement. Cette impossibilité de voter touche donc davantage de femmes concernées par un éventuel changement de nom.

Devant le tribunal judiciaire, quelques minutes plus tard, une dizaine de personnes tentent d’obtenir une autorisation de vote, justificatifs de domicile et carte d’électeur à la main. Jagathem Arlette est là depuis 16h. Elle aussi, elle a encore son nom de jeune fille sur sa carte : « Les femmes se sont battues pour le droit de vote et on nous l’enlève pour un nom de jeune fille, ça fait drôle ! » À quelques mètres, Cécile Paradon et Jeanne Madembo sont dans la même situation. La première déclare : « Je suis mariée depuis 1989. Depuis, je suis inscrite avec mon nom de jeune fille. C’est la première fois que cela pose problème. » Jeanne Madembo a ramené tous ses documents liés aux élections depuis qu’elle a commencé à voter : « C’est la première fois, j’ai jamais vécu ça. »

Au tribunal, Farida ne parviendra pas à voter, « alors qu’il n’y a jamais eu de problème aux dernières élections ». (Photo DC / Rue89 Strasbourg)

Selon Léo-Paul Latasse, certaines personnes n’ont pas pu aller voter à cause du changement de nom de leur rue. L’adresse indiquée sur leur carte électorale n’était donc plus valable. Pour d’autres, c’est simplement la numérotation de leur immeuble qui avait changé. « C’est un problème lié à l’urbanisme qui touche davantage les quartiers populaires », commente le jeune militant. Tout en estimant ces situations injustes, il estime qu’elles ne sont « pas de nature à contester le score » de l’élection pour son mouvement, car limitées par rapport au nombre total de voix.

« On nous dit que l’abstention est un fléau, et après on nous empêche de voter »

Abdelkarim Ramdane (EELV), adjoint à la maire en charge des élections, reconnait des dysfonctionnements concernant les noms de jeune fille et les changements de noms de rue. D’après lui, depuis les municipales en juin 2020, environ 14 000 Strasbourgeois ont été rayés des listes :

« Nous envoyons plusieurs courriers recommandés aux personnes concernées (mais souvent pas à la bonne adresse vu que c’est l’une des principales raisons des radiations, NDLR). Si les lettres nous sont retournées, retirons les personnes des listes électorales. Nous avons communiqué sur des affiches, à la radio et sur les réseaux sociaux. Ainsi, plus de 18 000 Strasbourgeois ont été réinscrits ces derniers mois. »

« Tout ces dysfonctionnements posent vraiment question. On nous dit que l’abstention est un fléau, et après on nous empêche de voter », observe Stéphane. Dominique abonde : « Il devrait y avoir une sensibilisation là-dessus. S’ils disent juste qu’il faut être inscrit sur les listes, ça ne suffit pas, parce qu’on était plein à penser que tout était en règle aujourd’hui. C’est frustrant. »

Parmi toutes les personnes interrogées, à priori, aucune n’a pu voter ce 10 avril, malgré les démarches engagées. Selon Abdelkarim Ramdane (EELV), en tout, 7 personnes qui en ont fait la demande ont pu finalement exprimer leur vote, en passant par le tribunal. Il s’agit uniquement de personnes dont le nom de rue avait changé et n’a pas été pris en compte.

Article actualisé le 12/04/2022 à 09h41 : Pour ajouter des éléments parvenus lundi par la mairie
L'AUTEUR
Thibault Vetter, Danae Corte et Jean-François Gérard

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