Strasbourgeoises et voilées : « On ressent une volonté de nous déshumaniser »
Société 

Strasbourgeoises et voilées : « On ressent une volonté de nous déshumaniser »

actualisé le 02/11/2019 à 15h32

Sophia, Ilham et Khedija portent le voile. Alors que les polémiques et les débats ont envahi les médias et les réseaux sociaux, lassées que leur parole soit systématiquement confisquée, elles racontent leur quotidien à Rue89 Strasbourg.

Elles sont trois. Sophia, Ilham et Khedija (le prénom a été modifié) sont musulmanes et ont, à un moment de leur vie, fait le choix de porter le voile. Elles ont des âges et des parcours différents mais toutes les trois vivent à Strasbourg. Elles ne se connaissent pas mais toutes ont en commun des histoires d’agressions physiques, de voiles arrachés, d’insultes, de regards insistants ou de préjugés dans la rue ou dans le tram.

Après la polémique qui a suivi l’agression d’un élu RN contre une maman portant le voile lors d’une sortie scolaire au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, le 11 octobre, elles ont suivi les débats sur les plateaux télé, les réactions politiques ou les tribunes parues dans la presse, sur la place du voile dans la société. Pour un constat : sur plus de 80 débats télévisés sur le voile et 286 intervenants, aucune femme voilée n’a été invitée. Il faudra attendre une semaine après le début de la polémique pour que des musulmanes portant le voile soient présentes sur les plateaux télés (dans « Touche pas à mon poste » sur C8 le 18 octobre et sur CNews).

Khedija : "La femme est directement venue vers moi et a tiré mon voile vers l'avant". (Photo : OG  /Rue89 Strasbourg)
Khedija : « La femme est directement venue vers moi et a tiré mon voile vers l’avant ». (Photo : OG /Rue89 Strasbourg)

Khedija, 19 ans : « Les insultes font partie du quotidien des femmes voilées »

Khedija a 19 ans. Elle porte le voile et une longue jupe qui recouvre ses jambes depuis deux ans. Elle raconte avoir été prise à partie il y a deux semaines, peu de temps après la polémique sur l’agression de la maman par l’élu RN. Khedija raconte une altercation verbale, mais aussi physique :

« J’étais dans le tram, au niveau de l’arrêt Faubourg National. J’étais debout et à côté de moi, il y avait un couple. La femme est directement venue vers moi et a tiré mon voile vers l’avant. Je l’ai poussée et elle s’est cognée contre son mec. La femme a commencé à me parler de mon voile et a déclaré que Hitler s’était trompé de cible mais que ce n’était pas grave : d’autres feraient bientôt le ménage. »

« Ça fait partie du quotidien des femmes voilées », lâche Khedija, fataliste. La jeune femme, étudiante en sciences humaines et sociales, explique avoir choisi de porter le voile après la lecture d’un ouvrage de Freud. « Je ne me souviens plus du titre du livre, mais tout est parti de là. Freud parlait du fait qu’il fallait se chercher, se retrouver ».

Khedija, Ilham et Sophia ont toutes ont en commun des histoires d'agressions physiques, de voiles arrachés ou d'insultes. (Photo OG / Rue89 Strasbourg)
Khedija, Ilham et Sophia ont toutes ont en commun des histoires d’agressions physiques, de voiles arrachés ou d’insultes. (Photo OG / Rue89 Strasbourg)

Sa famille, d’origine marocaine, ne l’a pas soutenue dans sa démarche et tous les jours, Khedija se voile en cachette dans les escaliers, en partant de chez elle. « Je ne peux même pas me confier à eux quand je me fais agresser. Ils considèrent que mon voile est un frein à l’intégration. D’un côté comme de l’autre, je me sens rejetée », explique la jeune femme.

Celle qui aimerait devenir psychiatre raconte une autre agression, une soirée de janvier, alors qu’elle attendait le tram à l’arrêt République :

« Trois hommes qui avaient bu m’ont demandé pourquoi je me couvrais la tête. Ils m’ont dit qu’on était des putes et que ça les excitaient. L’un d’eux a posé ses mains sur mes épaules, j’ai répliqué d’un coup de poing. Ça l’a fait saigner du nez. Ils se sont éloignés. Je fais 1m56, j’avais peur. Il y avait au moins une dizaine de personnes qui attendaient le tram comme moi et personne n’a bougé. »

"La féminité ce n'est pas mettre du rose ou du maquillage", estime Khedija. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
« La féminité ce n’est pas mettre du rose ou du maquillage », estime Khedija. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

Khedija discute régulièrement de ces épisodes difficiles avec d’autres amies, également voilées. Ensemble, elles listent les remarques et les insultes qui rythment leur quotidien : « Connasse », « pétasse ». « Les gens nous disent d’enlever notre “déguisement”. Tout récemment, une amie s’est aussi fait cracher dessus ». Jamais la jeune femme n’a songé à porter plainte ou déposer une main courante, de crainte de ne pas être prise au sérieux ni écoutée. Si tous les trams strasbourgeois sont équipés de vidéo-surveillance, il faut qu’une plainte soit déposée pour que la police ait accès à l’enregistrement (voir encadré).

Khedija ajoute qu’elle sature des débats et des émissions autour du voile. Et ne supporte plus que voile et féminisme soient souvent opposés :

« Je suis une femme, pas un “sac poubelle qui marche”… C’est une expression qu’on m’a déjà sortie. La féminité ce n’est pas de mettre du rose ou du maquillage. C’est se sentir épanouie et belle, peu importe comment. »

Sophia, 18 ans : « Une copine m’a demandé comment je faisais face à tout ça »

Sophia porte son voile depuis le mois de mai. Inscrite en droit à l’Université de Strasbourg, elle a attendu de pouvoir aller à la fac pour porter le voile sans avoir à l’enlever avant les cours (la loi du 15 mars 2004 sur le port des tenues et signes liés à l’appartenance religieuse n’interdit pas le voile dans l’enseignement supérieur, ndlr). « J’y pensais depuis des années et un jour j’ai sauté le pas. Ma mère porte le voile, une de mes tantes aussi », explique la jeune femme qui vit à Hautepierre :

« Ma famille n’était pas trop pour et me disait que je me mettais des bâtons dans les roues toute seule. J’ai toujours essayé de garder la tête froide. Moi, ça me fait du bien de le porter. »

Sophia a fait le choix de se couvrir la tête depuis le moi de mai. En sept mois, elle comptabilise six agressions. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
Sophia a fait le choix de se couvrir la tête depuis le moi de mai. En sept mois, elle comptabilise six agressions. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

L’étudiante décrit au moins six agressions, depuis sept mois qu’elle porte son voile. Dont celle-ci, au mois de juin, en plein centre-ville, à l’arrêt de tram Homme de Fer :

« Une jeune fille m’a violemment tirée hors du tram. Elle a pris ses clés et a déchiré mon voile. Tout le monde me regardait et était abasourdi. Je me suis tue. J’étais choquée. J’ai regardé l’immense trou dans mon voile. Je n’ai même pas pensé à porter plainte. Je n’en voulais pas à cette fille, mais à ses parents. C’est un problème d’éducation. »

Débats télé, émissions, chroniques : Sophia a tout voulu regarder, tout écouter de ce qu’il se disait sur les femmes voilées et sur l’islam :

« Sans mentir, j’ai eu très mal au coeur de voir des hommes, la plupart du temps, prendre la parole à la place des femmes, et bien souvent les entendre réduire une mère, une soeur, une femme, à un voile. »

De ses amies, Sophia explique que celles qui ne sont pas musulmanes sont les plus choquées par l’islamophobie latente à laquelle la jeune femme est confrontée. « Une de mes copines, qui n’est pas musulmane, m’a avoué qu’elle ne savait pas comment je faisais au quotidien face à tout ce qui se dit. Heureusement, il y a énormément de solidarité entre nous. »

Ilham, 37 ans : « Le coach m’a dit que s’il me laissait m’entraîner, il risquait sa place »

Ilham porte le voile depuis un peu moins de dix ans. Après avoir été aide à domicile, l’Alsacienne de 37 ans a repris les études et est actuellement inscrite en deuxième année de master de sociologie à l’Université de Strasbourg. Alors que le port du voile est autorisé dans l’enseignement supérieur, l’étudiante raconte avoir fait face à quelques réticences lorsqu’elle a voulu s’inscrire à un cours de boxe anglaise :

« Le coach m’a dit que s’il me laissait m’entraîner avec mon voile et que si ça se savait, il risquait sa place. J’ai eu un sentiment d’humiliation. Être mise à la marge, ça fait mal, et pour peu qu’on ait pas trop confiance en soi, on peut facilement sombrer et tomber au même niveau que ceux qui excluent les femmes voilées. »

Le règlement général d’utilisation des installations sportives de l’Université de Strasbourg, daté de mai 2019, indique en effet que « le port de tout couvre-chef, d’insigne ou de bijou est interdit dans les activités ». Le règlement intérieur de l’Université en revanche, ne spécifie rien sur les signes d’appartenance religieuse ou le foulard islamique. De cette situation, Ilham dit regretter de ne pas pouvoir accéder aux équipements du campus, en raison, selon elle, de son choix religieux.

« Au lieu de s’unir contre les violences faites aux femmes, certaines féministes nous font violence à nous », regrette Ilham. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

La Strasbourgeoise explique que c’est notamment son étude approfondie de l’islam qui l’a décidée à sauter le pas. Elle fustige un certain féminisme qui peut s’avérer excluant envers les femmes ayant la tête couverte pour des raisons religieuses :

« Au lieu de s’unir contre les violences faites aux femmes, certaines activistes font l’inverse de ce contre quoi elles luttent. Elles nous font violence. »

Dans un contexte de crispation autour de la question du voile, Sophia, Ilham et Khedija ont décidé de faire valoir leurs points de vues. (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

Lorsqu’elle exerçait son activité d’aide à domicile, Ilham précise n’avoir rencontré aucun souci jusqu’à ce qu’une bénéficiaire lui exprime son malaise. « Par la suite, elle a regretté et voulait que je revienne travailler chez elle, mais j’ai refusé », se souvient-elle.

Dans un contexte où le Sénat vient de voter l’interdiction des signes religieux aux parents lors des sorties scolaires, Ilham exprime un sentiment de rejet :

« On ressent comme une volonté de déshumaniser ou de rabaisser les femmes voilées, une injonction d’être un modèle “unique” de femme. Alors que ce qui compte au final c’est la façon dont la personne se comporte ».

« Pour que la vidéo-surveillance soit exploitée, il faut porter plainte », recommande la CTS

Khedija et Sophia ont évoqué des agressions dans le tram ou aux abords du tram mais n’ont pas souhaité entamer une procédure judiciaire. « Le meilleur conseil à leur donner est de porter plainte », indique la Compagnie des transports strasbourgeois (CTS). Les images de la vidéo-surveillance des transports en commun ne sont conservées que 48 heures en moyenne. « Lorsqu’une plainte est déposée, la police réquisitionne l’enregistrement et sa durée de conservation varie selon la durée de l’enquête », complète la CTS.

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L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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