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Surchauffe dans le monde des techniciens audiovisuels en Alsace
Société 

Surchauffe dans le monde des techniciens audiovisuels en Alsace

par Pierre France.
Publié le 2 septembre 2013.
Imprimé le 14 août 2022 à 02:24
3 950 visites. 13 commentaires.
Pierre Arditi sur le tournage de "Vengeance Tardive", un épisode de la série "Le sang de la vigne" (Photo PF / Rue89 Strasbourg / CC)

Pierre Arditi sur le tournage de « Vengeance Tardive », un épisode de la série « Le sang de la vigne » (Photo PF / Rue89 Strasbourg / CC)

A partir du 1er octobre, embaucher un preneur de son ou un script dans la production d’un film va coûter plus cher. Du coup, des tournages prévus en 2014 ont été avancés à ces jours-ci. Chez les techniciens, c’est la surchauffe, mais la profession est divisée et on s’inquiète des jours à venir.

L’extension de la convention collective de la production cinématographique est un séisme dans l’industrie du cinéma. Son application à partir du 1er octobre garantit aux techniciens embauchés sur un tournage un salaire minimal, que peu de productions sauf les plus importantes étaient en mesure de payer jusqu’à présent. Depuis la signature de cette extension, le monde du cinéma se divise en deux.


Exemple de tarifs minimaux

Tarifs bruts pour une semaine de 39 heures (35 heures + 4 à +25%).

Habilleuse : 768,68€

Coiffeur, maquilleur, costumier : 985,69 €

Scripte : 1 224,31 €

Régisseur Général : 1 387,21 €

Cameraman : 1 646,32 €

Directeur de Production : 2 586,72 €

Directeur de la Photographie : 2 621,94 €

D’un côté, les producteurs les plus importants (Gaumont, Pathé, MK2, UGC…) réunis au sein du seul syndicat de producteurs signataire, API, et de quelques syndicats de techniciens, se réjouissent que le cinéma sorte d’une zone grise, où chaque tarif était négocié âprement, à -20%, -30% et parfois -50% du salaire minimal. De l’autres, tous ceux qui crient à la mort du cinéma d’auteur en France, arguant que les films aux budgets fragiles n’auraient tout simplement pas vu le jour, s’il avait fallu payer les techniciens aux prix minimaux.

2013, année record des tournages

Du coup, nombre de films qui auraient dû être tournés en 2014 ont été avancés à l’automne 2013. En Alsace, c’est le cas de L’Année Prochaine de Vania Leturq qui sera tourné à partir du 15 septembre jusqu’à fin octobre et de Nuits d’Été, de Mario Fanfani, tourné du 9 septembre au 25 octobre. Au bureau d’accueil des tournages de la Région Alsace, on s’oriente pour 2013 vers un record :

« En 2010 et 2011, la région avait accueilli environ 230 jours de tournages, c’était déjà très important et dû en grande part à la production à Strasbourg de la série Les Invincibles, diffusée sur Arte. En 2013, on terminera probablement l’année avec 260 jours de tournages. Évidemment, l’application de l’extension de la convention du CNC a augmenté le nombre de jours, on espère que 2014 ne pâtira pas trop de ces modifications dans les agendas. »

A cela s’ajoutent 42 jours de tournage pour une série de TF1, Une famille formidable, entre septembre et octobre. Chez les techniciens alsaciens, c’est la surchauffe comme le confirme Estelle Nothoff, président de Kino Factory, l’association qui les regroupe :

« Entre les séries télé, les courts et les longs-métrages en ce moment, on n’arrive pas à suivre. Il y a un gros rush, accentué par l’application de la convention au 1er octobre dans le cinéma. C’est sûr, en ce moment, tout le monde a du boulot mais l’association ne se prononce pas sur la convention collective. Il y a des arguments pour et contre, c’est à chacun de se déterminer. »

Antoine Théron, directeur de production sur Les Nuits d’Été, ne se souvient pas d’avoir autant eu de difficultés à assembler une équipe :

« Personne n’est disponible ! On tourne en Alsace et on a dû faire venir des techniciens de Paris pour combler les manques, ce qui va alourdir nos dépenses en hébergement alors que notre budget est déjà très contraint. On a moins de 3 millions d’euros pour cette production. Je n’ai pas encore évalué l’impact de l’application de la convention sur le tournage de Nuits d’Été, mais nous avons dû modifier nos dates surtout en fonction des disponibilités des acteurs. »

« Les films avec moins de 2,5 M€ n’existeront plus »

Quant à Fabrice Preel-Cleach, directeur de production sur L’Année Prochaine, et membre du syndicat des producteurs indépendants (SPI, non signataire), il regrette de ne pas avoir pu avancer le tournage plus encore :

« On est à cheval sur la période hors-convention et soumise à la convention… Donc on paiera les gens au tarif conventionné à partir du 1er octobre, et on a bien failli ne pas pouvoir faire ce film. On a un tout petit budget, moins d’un million d’euros et je pense qu’on aura un surcoût d’environ 100 000€. Tout le monde cherche à bricoler en ce moment dans la profession pour sauver leurs films… mais en 2014, on verra ce que l’application de cette convention aura changé. Il manquera tous les films qui ont été avancés comme le nôtre, et tous les films qui ne pourront plus se faire. Tous les films qui ne trouvent pas 2,5 M€ de financement ne pourront plus être tournés. Les intermittents vont souffrir, c’est probablement le but. »

Ingénieure du son strasbourgeoise, Aline Huber regrette qu’on en soit arrivé là :

« C’est vrai qu’il y a parfois des abus, une paresse des producteurs pour rechercher suffisamment de financement… Mais les rapports entre les producteurs et les intermittents étaient plus équilibrés, car les techniciens avaient la possibilité de « choisir » pour qui ils allaient travailler et à quelles conditions. J’ai fait trois longs-métrages en temps qu’ingénieure du son, à chaque fois des projets qui m’emballaient, et c’est pourquoi j’ai accepté de travailler en dessous du tarif minimal. A partir du 1er octobre, les producteurs vont être tentés de faire signer des contrats de travail de 20 jours par exemple, pour des durées effectives de 30. Ce sera plus difficile d’obtenir le statut d’ intermittent. C’est triste de constater que la variable d’ajustement pour boucler le budget d’un film, c’est la masse salariale… »

Gontran Froehly est repéreur à Sélestat. Il travaille à -25% du tarif pour Nuits d’Été :

« J’ai toujours pensé que travailler sous le tarif minimal était une espèce de devoir. L’intermittence, c’est une subvention déguisée pour la production de films, donc je pouvais aussi contribuer à l’effort national du financement de la culture. Avec l’application obligatoire de la convention, on peut craindre la disparition de beaucoup de petits films. Ils ne sont pas tous nécessaires, mais ils contribuent au foisonnement français dans ce secteur, et à la professionnalisation des techniciens. »

L’extension de la convention collective est attaquée par plusieurs syndicats représentatifs devant le Conseil d’État.

Aller plus loin

Sur Rue89 : Le droit de renoncer à son salaire pour qu’un film existe (tribune)

Sur Télérama : tous les articles sur la convention collective du cinéma

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Article actualisé le 02/09/2013 à 12h18
L'AUTEUR
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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