Le tatouage, seul espoir esthétique après un cancer du sein
Société 

Le tatouage, seul espoir esthétique après un cancer du sein

Pour se reconstruire après une mastectomie, qui laisse d’importantes cicatrices sur les seins, de nombreuses femmes se tournent vers le tatouage. Mais cette intervention n’est pas prise en charge par l’Assurance maladie…

« Après le cancer du sein, je me sentais mutilée », confie Catherine Foucat, 53 ans. Assise sur le canapé gris de son appartement à Hoenheim, elle regarde ses deux petites-filles de 9 et 6 ans jouer dans le salon en souriant : « J’ai eu de la chance, j’ai été soignée à temps, mais les cicatrices sont là. »

En février 2014, Catherine Foucat a subi une mastectomie totale, une ablation du ou des seins malades pour retirer des tumeurs. Après l’opération, certaines femmes décident d’avoir recours à une reconstruction du mamelon. Une étape « essentielle » pour Catherine, qui se souvient du violent choc psychologique qui a suivi l’opération :

« J’ai perdu mes deux seins, j’étais couverte de cicatrices. Je ne supportais plus de me regarder, ça m’a plongée dans une déprime totale. J’avais des pensées suicidaires. Quand je me suis faite tatouer les aréoles mammaires, ça a été une délivrance pour moi. »

Les limites de la dermopigmentation

Après l’opération, les femmes ont la possibilité d’avoir recours à une dermopigmentation médicale pour redessiner une aréole mammaire avec des pigments de couleur. L’ablation a souvent enlevé complètement le mamelon du sein, cette intervention permet de créer une illusion d’aréole. Elle est prise en charge à hauteur de 125€ par la Sécurité sociale lorsqu’elle est réalisée par un chirurgien plasticien ou un infirmier à l’hôpital. Dans une clinique, les tarifs varient et le remboursement n’est que partiel, les dépassements d’honoraires pouvant coûter plusieurs centaines d’euros aux patientes.

Mais la dermopigmentation est souvent bâclée par les personnels médicaux, comme l’explique Delphine, 43 ans, qui a dû subir une ablation de la poitrine en janvier 2019 à Strasbourg :

« Je n’ai même pas voulu essayer la dermopigmentation. L’infirmière m’a dit : “Je vous préviens, je fais ce que je peux avec ce que j’ai”… Et ensuite, elle m’a dit qu’il faudrait que je revienne tous les ans pour refaire la couleur. Mais c’est juste atroce de se faire rappeler sa maladie comme ça tout le temps. Pour moi, c’était inconcevable, alors j’ai refusé. »

Catherine Foucat, quant à elle, s’était renseignée sur la dermopigmentation médicale mais a vite laissé tomber face à la difficulté pour obtenir un rendez-vous :

« Dans la clinique que j’ai contactée à Strasbourg, il y avait une liste d’attente de quatre mois pour une dermopigmentation qui ne prend seulement quelques minutes. »

Face à ces blocages, plusieurs femmes choisissent de réparer leurs seins avec un tatouage. La technique consiste à dessiner un mamelon ou à gommer une cicatrice chez un tatoueur.

Manque de personnel qualifié dans les hôpitaux et cliniques

Pour Alexia Cassar, tatoueuse spécialisée dans la reconstruction mammaire à Marly-la-Ville (Île-de-France), les personnels médicaux ne sont pas qualifiés pour réaliser une telle technique. C’est pourquoi elle souhaite la professionnaliser. Mardi 4 juin, elle s’est rendue à l’Assemblée nationale pour présenter un projet auprès d’une députée :

« Je vais d’abord expliquer en quoi consiste la reconstruction mammaire en 3D pour demander une prise en charge, et je vais demander que cette technique soit reconnue et professionnalisée. Actuellement, aucune formation spécialisée n’existe en France. Moi, pour me former, j’ai dû partir aux États-Unis ! Il faut vraiment encadrer la reconstruction, car il m’arrive très souvent de rattraper des catastrophes sur les poitrines des femmes après qu’elles aient été reconstruites par un personnel non qualifié. »

Dessins d’aréoles mammaires réalisés par Alexia Cassar pour les tatouages de reconstruction. (Photo : Alexia Cassar)

Catherine Azzaoui, qui réalise également des tatouages des aréoles mammaires dans son cabinet à Forbach, déplore elle aussi le manque de qualification des infirmiers et chirurgiens :

« Je connais un chirurgien à Strasbourg qui n’osait même plus envoyer sa clientèle faire une dermopigmentation à l’hôpital ou en clinique tant le résultat était catastrophique… C’est juste hallucinant que ce soit remboursé quand les infirmiers le font alors qu’ils ne sont pas formés, alors que mes prestations à moi, spécialiste, ne le sont pas. »

Après la maladie, des frais de plusieurs milliers d’euros

Une aberration d’après Catherine Azzaoui :

« À l’hôpital, les femmes ont le choix entre quelques teintes. Avec le tatouage, on fait du cas par cas : je travaille sur les détails pour qu’il y ait un effet 3D, que ce soit naturel, que ça ressemble à l’autre sein s’il reste une aréole… L’autre différence, c’est qu’on utilise des encres qui ne décolorent pas avec le temps. »

D’après le site spécialisé Rose Up, une aréole mammaire chez le tatoueur coûte entre 400 et 600€, et entre 600 et 800€ les deux. Catherine Azzaoui demande entre 180 et 300€ pour une aréole mais reçoit fréquemment des femmes qui souhaiteraient pouvoir se faire tatouer les aréoles sans en avoir les moyens :

« J’ai mal pour ces femmes. Il n’y a pas longtemps, une femme est venue en pleurs dans mon cabinet parce qu’elle ne savait pas comment reconstruire son aréole, j’ai décidé de lui faire gratuitement. Quand les femmes n’ont pas les moyens de se le payer, je ne peux pas les laisser comme ça. Il n’y a pas que l’argent dans la vie. »

Jacqueline a été tatouée gratuitement par Catherine Azzaoui. Un cadeau qui lui a fait économiser plusieurs centaines d’euros, alors qu’elle n’avait pas les moyens de se payer la reconstruction mammaire. (doc remis)

À l’occasion d’Octobre rose, Catherine Azzaoui va justement réaliser gratuitement le tatouage des aréoles mammaires à Delphine. Une « chance incroyable » à ses yeux :

« Avant la maladie, j’étais intérimaire. Je suis en arrêt depuis janvier et je touche moins de 700€ par mois. Je n’aurais jamais pu me le payer, je n’arrive déjà pas à finir le mois. Mais grâce à Catherine, je vais pouvoir avoir un vrai sein. »

Jacqueline, 50 ans, a elle aussi été tatouée gratuitement par Catherine Azzaoui. Un « cadeau inestimable », alors que la maladie lui a coûté plusieurs milliers d’euros :

« À la clinique de l’Orangerie, j’ai déjà payé 3 000€ de dépassements d’honoraires liés aux opérations de ma poche. Sans compter tout ce qu’il y a à côté : les crèmes pour les cicatrices, les soutiens-gorge post-opératoires, les perruques… Tout ça sans remboursement. J’ai dû en avoir pour 7 000€ au total. Je n’avais pas les moyens, ce sont mes parents qui m’ont aidée financièrement à 40 ans… »

« C’est dégueulasse qu’on ne soit pas remboursées »

En 2018, Catherine Foucat a créé l’association “Tourner la page” à Strasbourg, qui a notamment pour objectif d’aider les femmes qui n’en ont pas les moyens pour qu’elles puissent avoir accès à la reconstruction mammaire par le tatouage. Une « étape essentielle pour se remettre de la maladie », d’après la fondatrice de l’association :

« Tant que je n’étais pas reconstruite, le miroir me renvoyait constamment à ma maladie. Quand je me suis vue avec le tatouage, j’ai pleuré, je me réappropriais enfin mon corps. Maintenant, j’ose porter des décolletés alors qu’avant j’avais honte qu’on voit ma poitrine. Sans ça, je n’aurais jamais pu avancer. »

Avant/après une reconstruction mammaire par le tatouage suite à une mastectomie (tatouage par Catherine Azzaoui / doc remis) :

Delphine vit l’absence de remboursement par l’Assurance maladie comme une profonde injustice :

« C’est dégueulasse qu’on ne soit pas remboursées. Ce n’est pas juste un tatouage esthétique. C’est important pour nous, ça change nos vies et on ne nous aide même pas à nous reconstruire après cette saloperie de cancer. En plus, on ne nous informe pas sur la reconstruction, on ne nous dit pas ce qui existe. On est lâchées dans la nature après l’opération. C’est une honte. »

La prise en charge demandée au ministère de la Santé

En 2018, Catherine Azzaoui a lancé des démarches auprès du ministère de la Santé pour mettre en place un remboursement par l’Assurance maladie de la reconstruction par tatouage pour toutes les femmes victimes d’un cancer du sein. Le 26 décembre 2018, elle a reçu une réponse indiquant que sa demande allait être examinée par la directrice de la Sécurité sociale “dans les plus brefs délais.” Mais, depuis, pas de nouvelles. Catherine Azzaoui regrette cette lenteur :

« J’espère avoir une réponse avant Octobre rose 2019… La Sécurité sociale est en retard. Une femme qui ne peut pas avoir son aréole reconstruite, c’est une femme qui n’arrivera pas à reprendre le cours de sa vie, qui va être déprimée et qui va devoir prendre beaucoup de médicaments. Ça coûte aussi cher en termes de remboursements. »

L'AUTEUR
Cassandre Leray
Cassandre Leray
Journaliste stagiaire à Rue89 Strasbourg d'avril à juin 2019.

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