Après Mulhouse au printemps 2024 et Colmar à l’automne 2025, le spectacle Terra Alsatia se présente à Strasbourg à partir du 28 février 2026. La formule son et lumières a été créée par Damien Fontaine, qui utilise les mêmes procédés techniques et plus ou moins sur les mêmes ingrédients narratifs. Il a par ailleurs été condamné le 15 janvier 2026 pour recel de favoritisme lors de sa candidature à la fête des Lumières de 2018 à Lyon.
Damien Fontaine s’est associé pour Terra Alsatia à la société mulhousienne TSE (Technique spectacle événement), une PME de 50 collaborateurs spécialisée dans l’offre de services techniques à la réalisation d’événements, notamment en direction des entreprises. Des partenariats avec les médias, les collectivités locales et les entreprises assurent le succès des spectacles, à travers le sponsoring et à grands renforts de publicité.
Dans ses déclarations, Damien Fontaine affirme vouloir rester « au plus proche de l’histoire », et faire partager aux figurants et aux spectateurs « leur patrimoine, leur culture et leur identité locale […] qui leur donnent encore à réfléchir chez eux ». Critiqué pour avoir ignoré le rôle du patronat protestant dans l’histoire de Mulhouse, il a affirmé avoir pris ses précautions pour Terra Alsatia à Colmar, en faisant appel à un « conseiller historique », Joseph Stampfler, retraité de l’enseignement catholique.
Et pour avoir vu le spectacle à Colmar, il faut reconnaître au splendide mapping la transfiguration de la triste église néo-gothique Saint-Joseph. Les couleurs dominantes du spectacle étaient le bleu, le blanc et le rouge. Et c’étaient bien aussi les mêmes couleurs qui dominaient l’histoire racontée, une niaiserie directement inspirée de la littérature revancharde française du début du XXe siècle.
De la viticulture à la résistance
Damien Fontaine choisit de raconter l’Histoire à partir d’une trajectoire familiale. À Colmar, c’était celle de propriétaires d’un domaine viticole, qui, de 1870 à 1914, faisaient de la production de vin de qualité un acte de résistance à la germanisation de nos plaines, face à des Allemands au goût grossier, amateurs de bière et de piquette. Si on en croit le spectacle, du temps du Reichsland (1871-1918) les Alsaciens étaient tous hostiles aux Allemands et vivaient dans la nostalgie de la France. Le seul qui y penche pour l’Allemagne est un intendant de domaine oppressif, lequel tente même de violer une jeune vendangeuse italienne contre laquelle il profère une injure raciste ! Une image qui puise directement dans la propagande germanophobe.
Terra Alsatia se coule sans aucun recul critique dans le narratif nationaliste selon lequel les Alsaciens sont toujours restés profondément français dans leur cœur, même sous l’uniforme ennemi. Pendant la guerre de 14, le spectateur est placé du côté du brave poilu. Le seul Alsacien présentable, c’est celui qui est allé s’engager volontaire dans l’armée française. C’est l’image d’Épinal colportée par la littérature patriotique française après 1918. Tant pis pour l’immense majorité des jeunes Alsaciens qui ont servi et sont morts sous l’uniforme Feldgrau.
Sur l’entre-deux guerres, le spectacle n’a rien à dire. Car dans la vision nationaliste, tout est redevenu normal. Tout va bien : l’Alsace est à nouveau française. Celui qui préfère alors l’Allemagne a perdu sa tête dans les tranchées et finira immanquablement nazi. Pas un mot sur les procédures de réintégration, sur les difficultés linguistiques et scolaires des Alsaciens, sur leur défense du Concordat et leur vote autonomiste. D’ailleurs, ils parlent tous le français sans accent. Pas un mot d’alsacien ni d’allemand pendant toute la représentation.
Une Libération bleu-blanc-rouge
Pour Damien Fontaine et son « conseiller historique », la différence de situation entre l’Alsace annexée au Reich et la France occupée entre 1940 et 1945 était sans doute trop difficile à expliquer au public. Les Colmariens sont tous gaullistes de la première heure, aucun n’a été attiré par le nazisme ou le collaborationnisme pétainiste. Des résistants posent même une bombe à Colmar… contre une brasserie, bien sûr ! Les juifs sont accueillis dans un couvent de religieuses, alors que dans la réalité, les israélites alsaciens ont été expulsés vers la France dès l’été 40. Qu’importe ? Il s’agit avant tout de faire oublier l’antisémitisme catholique !
À la Libération, des dizaines de drapeaux tricolores s’agitent. Un seul drapeau américain. Et pas la moindre allusion aux soldats d’Afrique du nord qui ont versé leur sang pour libérer Colmar, enterrés nombreux sur la colline de Sigolsheim surplombant la ville. Ils ont d’ailleurs été oubliés de la même manière en février 2025, lors des fêtes de la Libération de Colmar.
Le spectacle se termine par un raz-de-marée bleu-blanc-rouge sur fond d’hymne européen. Il est peu probable que cette production germanophobe, au goût de nationalisme frelaté, œuvre, comme elle le prétend, pour la paix ! Terra Alsatia puise aux mêmes stéréotypes historiques que Philippe de Villiers au Puy du Fou, ou que Pierre Edouard Stérin à Moulins, dans ce fonds nationaliste identitaire qu’on croyait oublié, mais qui garantit le succès commercial de l’entreprise, et s’inscrit parfaitement dans l’air du temps idéologique actuel.
Bernard Heyberger


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