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Thierry, taxi strasbourgeois, 2000 euros par mois déclarés qu’à moitié
Economie  Société 

Thierry, taxi strasbourgeois, 2000 euros par mois déclarés qu’à moitié

par Ophélie Gobinet.
Publié le 29 juillet 2015.
Imprimé le 31 janvier 2023 à 11:28
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Pour Thierry, ne pas déclarer une partie de son activité est commun à beaucoup de taxis (photo : Brian Jackson/Fotolia)

Pour Thierry, ne pas déclarer une partie de son activité est commun à beaucoup de taxis (photo Brian Jackson / Fotolia)

En multipliant les actions contre le service de transports Uber, les taxis strasbourgeois ont expliqué qu’ils souhaitaient protéger leur profession. Un discours pas forcément partagé par l’ensemble des taxis, dont certains mettent en avant la volonté de conserver un monopole. Parmi eux, Thierry, taxi depuis une dizaine d’années qui passe presque dix heures par jour au volant. Il a détaillé son porte-monnaie pour Rue89 Strasbourg.

Assis au volant de sa grosse voiture allemande, Thierry (le prénom a été modifié) attend le client. Stationné à l’aéroport de Strasbourg-Entzheim, il tue le temps entre deux courses en pianotant sur son téléphone. Une cliente arrive : il l’emmènera jusqu’au centre-ville. Une « bonne course » à 32 euros. Puis retour à l’aéroport. Dans sa voiture depuis sept heures du matin, Thierry s’agace : malgré la course qu’il vient de faire, les clients ne se bousculent pas aujourd’hui.

« Un jour, j’attendais à l’aéroport. Une dame est montée dans mon taxi. Elle a mis beaucoup de temps avant d’oser me dire sa destination. Elle allait à Lingolsheim, ce qui est une petite course et rapporte peu. Mais elle n’avait pas osé me le dire parce-qu’un jour un collègue l’avait tancée à cause de la trop courte distance. »

C’est ce qui énerve ce chauffeur : le manque d’amabilité et de serviabilité de certains de ses collègues. Une des raisons qui participe selon lui à la mauvaise image des taxis dans l’opinion et pousse les clients à s’orienter vers d’autres modes de transports.

Il ne partage pas les actions des taxis strasbourgeois qui avaient piégé un chauffeur UberPop en juin. La montée au créneau des syndicats de taxis avait même abouti à un arrêté préfectoral interdisant l’application à Strasbourg. En 2008, Thierry avait pourtant participé à l’opération escargot pour protester contre le projet de loi Attali qui proposait de libéraliser la profession, mais plus « pour suivre le mouvement » que par conviction. Aujourd’hui, quand le sujet « Uber » arrive dans les discussions avec ses collègues, il préfère se taire.

Pour lui, la réaction des taxis face à UberPop est hypocrite :

« Ils dénoncent dès que quelque chose leur paraît déloyal, alors que le système qu’ils mettent eux-mêmes en place comporte des pratiques déloyales. Le taxi gruge tout le monde : l’État avec l’argent au black, la CAF et pour certains, Pôle Emploi. Le plus malheureux, c’est que tout le monde est au courant. »

Officiellement 12 heures par semaine, 80 heures en réalité

Thierry sait de quoi il parle : depuis une dizaine d’années qu’il sillonne les rues de la capitale alsacienne, il n’a toujours déclaré que la moitié de ce qu’il touchait.

Il a connu deux statuts de taxi : d’abord salarié, puis artisan-taxi après avoir acheté il y a cinq ans une ADS, autorisation de stationnement, plus souvent appelée licence, 175 000 euros à un collègue qui partait à la retraite. Il avance que ne pas tout déclarer est monnaie courante : « Le taxi est un opportuniste ».

Mais pour Haïm Attia, taxi indépendant, ils ne sont qu’une partie à agir de la sorte. Il met en cause le système des « doubleurs », où deux chauffeurs se partagent une même voiture (et donc la même licence) qui tourne 24h sur 24h, et contribue, selon lui, à tirer la profession vers le bas :

« Certains salariés sont déclarés 12 heures par semaine, mais en font en réalité 70 ou 80 heures. Les patrons payent moins de charges et ont moins de frais, mais demandent à leurs employés de faire du chiffre. Du coup, les chauffeurs refusent les petites courses. Et c’est nous, artisans-taxis corrects, qui en payons les frais. Il faut avancer dans le métier, mais il faut assainir la profession. »

Pour Haïm Attia : "S'il y a un taxi qui refuse de prendre quelqu'un à la gare, il n'a rien à faire dans la file et doit la quitter." (photo : FE / Rue89Strasbourg / CC)

Pour Haïm Attia : « S’il y a un taxi qui refuse de prendre quelqu’un à la gare, il n’a rien à faire dans la file et doit la quitter » (photo FE / Rue89 Strasbourg / CC)


Une formation où on apprend à « plumer le touriste »

Thierry a la trentaine quand il décide, au début des années 2000, de changer de vie. Après sept ans passés comme commercial dans l’industrie pharmaceutique, il opte pour le taxi, par goût de la route et des rencontres.

Il entame une formation qu’il paye 2 200 euros étalée sur sept mois, en cours du soir. Celle-ci se décline en deux modules : une partie nationale, qui comprend la législation sur les taxis, le code de la route, le brevet de secourisme, des éléments de comptabilité et de gestion ; et une partie locale avec la tarification en vigueur et la connaissance des routes. L’épreuve finale consiste en une simulation de course « où on regarde comment tu appliques la tarification et trouve ton chemin » avec un moniteur d’auto-école et un fonctionnaire de police.

Mais Thierry se souvient aussi de la manière dont, dès le départ, on lui a appris à « plumer le touriste » :

« Ce qu’on nous disait c’est qu’en devenant taxi « T’as plus qu’à te baisser pour ramasser l’argent ». Le formateur nous expliquait aussi, dans un grand sourire, comment gruger les touristes surtout les asiatiques, en faisant de grands détours. On nous avait conseillé, dès qu’on passait en Allemagne, de passer en tarif de nuit, le tarif « D », comme Deutschland. Même en plein jour. »

Quatre statuts de taxis

Une fois le certificat de capacité professionnelle de chauffeur de taxi en poche, le chauffeur a la possibilité de choisir entre quatre statuts :

  • celui de locataire, c’est à dire de travailleur indépendant qui ne possède ni sa licence ni sa voiture,
  • celui de sociétaire d’une coopérative, un statut mixte entre salarié et indépendant,
  • ou salarié :  son véhicule est fourni par la société, qui prend en charge l’entretien et le carburant. Ça été la première solution de Thierry qui n’avait pas encore suffisamment d’argent pour acquérir une licence. Il avait un contrat à temps plein, mais ne touchait aucun salaire de la boîte. Sa fiche de paie, qui annonçait officiellement un smic, n’existait « qu’en cas de contrôle ».

Chaque jour, la recette s’élevait environ à 250 euros dont 100 euros servaient à payer les charges diverses (sociales, patronales, assurance, etc.). Les 150 euros restant allaient directement dans sa poche. Ainsi, chaque mois, il ramenait environ 3 000 euros à son patron. Il gardait pour lui ce qui allait au-delà de cette somme, soit parfois jusqu’à 4000 euros. Certains mois, beaucoup plus.

Un système qui lui permettait de continuer à percevoir les allocations de la CAF. Revers de la médaille : difficile pour un salarié avec un salaire officiellement au smic de faire des démarches auprès d’une banque, sans compter une cotisation retraite réduite.

  • Dernier statut, celui d’artisan permet d’être totalement indépendant une fois que le chauffeur a réussi à s’acquitter de sa licence.

Revenus : 1500 à 2000 euros net par mois

Artisan depuis près de cinq ans, Thierry annonce gagner jusqu’à 5 000 euros par mois, un montant qui peut même aller au-delà, à raison de dix ou douze heures passées dans le taxi. Mais à 50 ans, il n’a plus la force de tenir aussi longtemps au volant et réduit ses journées à sept ou huit heures. Il ne déclare que 1500 euros net sur les 5 000 gagnés, notamment le liquide, plus difficilement traçable lors de contrôles. Un procédé qu’il explique par les charges, très élevées :

« Qu’ils soient salariés ou artisans, les taxis déclarent au minimum pour récolter le maximum au black. Plus tu fais de chiffre, plus les charges sont élevées et dans le taxi, ça peut monter très vite. »

Il se souvient de sa meilleure course qui l’avait emmené dans une ville allemande dont il a oublié le nom : 900 euros. Pour Thierry, qui a roulé de jour comme de nuit, il reste de bons créneaux à Strasbourg comme le marché de Noël (et ses milliers de touristes), les transports médicaux, les sessions du Parlement européen qui permettent de « belles rencontres avec des politiques ».

Mais en quelques années, il a aussi vu le travail rogné par l’arrivée du TGV qui « a flingué l’aéroport. Les trois-quarts des gens prennent le train qui les amène directement dans Strasbourg ». Sans compter l’extension du réseau de tram et le bus de nuit, actif jusqu’à 5h30. « Le tram reprend vers six heures, ça laisse peu de marge aux taxis… »

Il se souvient de l’arrivée à Strasbourg des VTC, voitures de tourisme avec chauffeur, et déjà, la levée de boucliers de ses collègues :

« Certains sont d’anciens taxis qui, à l’arrivée des VTC, ont revendu leurs licences. De cette manière, ils gardaient toute leur clientèle, excepté les transports médicaux. Les VTC n’ont pas changé grand chose, mais les taxis aiment bien se plaindre. »

Dépenses fixes :  4145 euros par mois

Pour le taxi : 2495 euros avec entretien

  • Licence : 175 000 euros dont 35 000 d’apport et 140 000 euros de crédit (remboursé 1650 euros par mois pendant sept ans).
  • Voiture : achetée neuve à 40 000 euros, il rembourse un crédit à hauteur de 650 euros par mois.
  • Assurance : près de 250 euros par mois.
  • Entretien : garantie deux ans, c’est une « bonne voiture qui roule sans problèmes ». Il faut toutefois compter l’entretien usuel des pneus (environ 100 euros le pneu) et chaque hiver, monter les pneus neige pour pouvoir rouler en Allemagne. Les plaquettes de freins lui reviennent à près de 300 euros.
  • Radio : l’abonnement de Thierry lui revient à près de 350 euros par mois et lui ramène une dizaines de courses par jour. En passant de salarié à artisan, il a pu conserver certains clients et connaissait déjà le métier.

« C’est dur de débuter sans radio. Il faut créer sa propre clientèle, démarcher les hôtels. Quand quelqu’un n’a pas de radio, tout ce qu’il peut faire c’est les stations taxis, la gare et l’aéroport. Et compter sur sa patience et sa chance.»

  • Carburant : entre 15 à 20 euros par jour.
  • Cotisations sociales : il cotise au RSI, régime social des indépendants, soit 500 euros par mois.
  • Frais bancaires : il a acheté son terminal de carte bancaire à 1160 euros.
  • Comptable : qu’il paye 150 euros par mois.
  • Téléphone : pendant un temps, ses facture s’élevaient à 120 euros par mois, malgré l’illimité. Avec les nouvelles offres, il paie désormais 20 euros en illimité.

Autre frais fixes :  1650 euros par mois

  • Loyer : il continue à toucher les APL, allocations personnalisées au logement, versées sur son compte (250 euros mensuels). Il paye en liquide son propriétaire 850 par mois.
  • Enfants : lui et sa femme (qui ne travaille pas) ont deux enfants. Il faut leur payer les affaires scolaires, les vêtements, les loisirs, les abonnements de téléphone, etc. Mais Thierry touche encore l’allocation rentrée (environ 300 euros par enfant) ce qui lui permet de faire considérablement baisser sa facture. Il débourse en moyenne 200 euros par mois.
  • Électricité : chauffé à l’électrique, il débourse environ 300 euros tous les deux mois.
  • Alimentation : environ 450 euros par mois, à raison de 15 euros dépensés par jour.

Thierry explique qu’il va suivre avec attention l’évolution du dossier Uber, notamment UberX, réservé aux VTC, à Strasbourg. Il assure qu’on n’a pas fini d’entendre parler des taxis qui n’apprécient pas vraiment qu’on s’immisce dans leurs affaires : « Les problèmes de taxis se règlent entre taxis ».

Article actualisé le 11/09/2015 à 10h40
L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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