Yakup, Bilal, Adam… Ils sont les nouveaux médias des quartiers de Strasbourg
Société 

Yakup, Bilal, Adam… Ils sont les nouveaux médias des quartiers de Strasbourg

actualisé le 19/07/2016 à 13h56

Ils ont entre 17 et 19 ans, habitent les quartiers Neuhof, Hautepierre ou Cronenbourg à Strasbourg et leur audience sur les réseaux sociaux n’a rien à envier à celle de nombreux médias. Voici comment Yakup, Bilal et Adam contribuent à informer les habitants de leur quartier et bien au-delà.

Avec près de 80 000 abonnés et certains commentaires partagés plus de trois millions de fois sur Facebook, l’audience de Yakup Ekici n’a rien à envier à celle de nombreux médias sur les réseaux sociaux. Âgé de 19 ans, le jeune homme qui travaille dans le secteur du bâtiment ne recherchait pourtant pas cette notoriété :

« Tout a commencé à cause d’un commentaire qui a été partagé des milliers et des milliers de fois… Maintenant, dans mon quartier, on me demande parfois : c’est toi Yakup Ekici ? »

Comme une dizaine de jeunes de plusieurs quartiers de Strasbourg, Adam, Yakup et Bilal (les trois premiers en partant de la droite) se sont rendus au Shadok une fois par semaine de mars à juillet, dans le cadre d’un atelier animé par Pose ton flow, une application spécialisée sur le rap. (Photo RB / Rue89 Strasbourg / cc)

Rires du quotidien mais aussi théorie du complot

Depuis, cet habitant de Cronenbourg publie commentaires et vidéos de manière régulière :

« Ce qui me motive à continuer, c’est que beaucoup d’internautes m’envoient des messages de soutien. Ils me disent : “continue de poster des choses drôles, tu mets l’ambiance sur Facebook!” ou “continue de dire des vérités !” comme dans la vidéo sur le complot à Charlie Hebdo… »

Car si Yakup diffuse des publications souvent humoristiques, des scènes du quotidien qui parlent à tous ceux qui vivent leur jeunesse dans les quartiers populaires, il réagit aussi beaucoup à l’actualité, notamment lorsqu’elle concerne le terrorisme, la police ou les Musulmans d’une manière générale. Ainsi après les attentats de janvier 2015, il avait relayé une vidéo soutenant la théorie d’un complot de l’Etat français :

« Comme par hasard, on a retrouvé le passeport des terroristes. Et comme par hasard, les attentats ont eu lieu avant les élections… On cherche à faire accuser les Musulmans. »

Le post a été « apprécié » « liké » plus de 9 000 fois et partagé plus de 33 000 fois. Dans les quelque 1 900 commentaires en revanche, il s’en trouve quand même quelques uns pour ramener les gens sur Terre. Dans un autre post concernant la voiture de police incendiée en marge d’une manifestation à Paris en mai, la majorité des commentaires soutiennent la police et dénoncent les casseurs.

L’expression issue d’un sentiment d’injustice

Maître de conférences à l’Université de Lille, auteur notamment de « La France nous a lâchés ! Le sentiment d’injustice chez les jeunes de cité », le sociologue Eric Marlière analyse pourquoi de nombreux jeunes de quartiers populaires urbains accordent du crédit à de telles idées :

« Ils n’ont plus confiance dans notre système. Ils se disent victimes d’injustices et sont donc beaucoup plus réceptifs à ce type de discours alternatifs. Cela peut être la théorie d’un complot de l’Etat français mais aussi celle d’une prise du pouvoir par les franc-maçons ou par les sionistes. »

Et le sociologue détaille la manière dont naît ce sentiment d’injustice :

« Entre 13 et 20 ans, un certain nombre de jeunes font le cheminement que la société est injuste. Parmi ceux que j’ai rencontrés, certains racontent qu’on leur a refusé un logement, obtenu quelques jours après par une personne avec des revenus inférieurs mais d’une autre origine. D’autres s’être faits insultés de « sale arabe » par des policiers, ou même frappés. Ce sentiment d’injustice est parfois fantasmé mais le plus souvent subi dans leurs relations à l’école, pour trouver un travail ou un logement, dans leurs rapports avec la police ou la justice, mais aussi à travers les promesses non tenues des hommes politiques et des médias… Ce sentiment existe même chez des jeunes bien intégrés. J’ai rencontré un ingénieur à qui on avait demandé de se positionner sur les attentats à son travail simplement parce qu’il a un prénom arabe. Pour ces jeunes, leur origine supposée par leur prénom, leur nom, leur couleur de peau est un vecteur de stigmatisation. Et l’Islam, qui est perçu en France comme un ennemi de l’intérieur, en est un autre. »

Selon lui, notre société devrait rester attentive à la diffusion d’idées comme la théorie du complot :

« C’est questionnant au niveau de la cohésion sociale. C’est le signe d’un enfermement comme peut l’être la religion dans certains cas. Cela montre en tout cas un écart entre les élites et les quartiers populaires urbains. Ceci dit, cet écart avec les élites en France ne se creuse pas seulement dans ces quartiers. Et pour ce qui est de la cohésion sociale, un fossé a toujours existé : dans les années 1970, les riches ne voulaient pas vivre avec les pauvres. »

(Document remis)

Yakup Ekici voit dans l’actualité des preuves d’une stigmatisation. (capture d’écran)

Quant à Yakup, comme il est de plus en plus suivi sur les réseaux sociaux, il estime faire « de plus en plus attention » à ce qu’il publie. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à commenter l’actualité, comme il l’a fait au cours des derniers mois après les attentats d’Ankara et de Bruxelles, les violences entre policiers et manifestants à Strasbourg… Et parfois en faisant référence à sa religion, comme après les attentats d’Ankara de juin.

Lors de l’attentat à Nice au soir du 14 juillet, Yakup a filmé les chaînes d’informations en continu, en direct sur Facebook, transformant son profil en recueil des réactions à chaud. Plus de 2 000 personnes l’ont suivi ce soir là.

« Je connais tout plein de jeunes de quartiers qui ont trop de talent »

Âgé de 18 ans, Adam précise qu’il préfère faire rire les gens de sa classe qu’étudier. En seconde générale, il rêve de travailler dans le milieu du cinéma, a une page Facebook sur laquelle il publie des vidéos « maison », faites avec son téléphone portable ou depuis peu sa caméra numérique. Adam a commencé tôt :

« Je mets des vidéos sur le net depuis mes 14 ans. Cette passion me vient de mon oncle, tchétchène comme moi, qui fait des sketches. Comme je les aime bien, je me suis lancé ! J’ai commencé par créer ma chaîne YouTube : Adam l’Alsacien. J’ai fait 1 500 vues en une soirée, ce qui était plutôt bien pour l’époque. »

Désormais, ses vidéos se rapprochent plutôt des 100 000 vues.

« Sur les 5 000 personnes qui me suivent sur Facebook, 1 500 sont à Strasbourg. Les autres sont principalement en France, surtout à Paris, et il y a quelques personnes à l’étranger, en Belgique par exemple. »

Dans ces courtes vidéos, Adam aborde des thèmes de son quotidien : les cours, les filles, la famille, la religion musulmane, ses origines tchétchènes, les médias… Et parfois les quartiers. Un thème sur lequel cet habitant du Neuhof trouve qu’il y a « trop de clichés » :

« Les gens se concentrent trop sur ce qu’ils voient dans les médias. Je connais des gens qui ont peur d’y aller alors qu’ils n’y ont jamais mis les pieds ! Moi, je suis tout le temps entre Cronenbourg et le Neuhof. Je ne dis pas que tout est bien, les voitures brûlées, ça existe, mais il n’y a pas que ça, il y a aussi des bonnes choses. Mais les gars de quartiers sont souvent mal vus. On ne leur donne pas trop leur chance. Alors que j’en connais tout plein qui ont trop de talent ! Des footballeurs, des rappeurs, des comédiens… Ils mériteraient qu’on les mette en avant. »

Mais il n’est pas le dernier à surfer sur les clichés, notamment sur son second compte Facebook, Adam Tchétchène, dont l’adresse est facebook.com/adamalors.onsortlakalash.7…

Selon Eric Marlière, le discrédit des médias dans les quartiers a commencé dans les années 1990 :

« Trop souvent, le focus est mis sur les faits-divers avec des reportages stigmatisants. Comme ceux mettant en scène le trafic de drogue, ou celui sur l’agression d’un retraité diffusé en boucle avant la présidentielle de 2002 alors que cette affaire a débouché sur un non-lieu. (…) Ce qui est intéressant, c’est que les jeunes de quartiers populaires urbains ont été avant-coureurs dans la critique des médias, de plus en plus exprimée par d’autres catégories de la population en France. »

Des caméras cachées pour dénoncer le racisme

Comme Yakup, Adam profite également des réseaux sociaux pour donner son avis sur l’actualité. Après le score du Front national aux élections régionales de 2015, le jeune homme d’origine tchétchène a pris la caméra (le résultat est visible ici) :

« Quand j’ai vu les résultats, j’ai été choqué ! Même si cette vidéo, c’est plus un délire qu’autre-chose, je pense que ce score du FN ne devrait pas exister. En 2015… Mais, avec l’influence des médias, les gens ont peur, c’est normal. Après un attentat, sur les chaînes d’info en continu, ils vont dire qu’un témoin a entendu crier « Allahu akbar » alors qu’ils n’ont pas de preuves… Ils disent souvent des clichés sur les Musulmans. Et parfois, ils se trompent. »

Originaire de Tchétchénie, Adam dénonce le racisme dans certaines vidéos. (Document remis)

Le fait que la vidéo ait été réalisée de manière instantanée explique sans-doute son grand nombre de vues. De même, il en avait réalisé une humoristique sur le traitement médiatique des attentats par les chaînes d’infos en continu. C’est un peu hésitant, mais la vidéo a été vue 22 000 fois.

La stigmatisation des Musulmans en France est aussi un thème auquel il est sensible. Dans une autre vidéo, il s’en prend à un musulman en djellaba (son complice de caméra cachée) :

« C’est une expérience sociale pour tester la réaction des passants. C’est quelque-chose qui a déjà été fait par Adam Saleh, un musulman américain, mais je trouve que c’est pertinent de le faire en France. Depuis les attentats, les commentaires racistes se multiplient, surtout sur internet. »

Des sources d’infos multiples dans les quartiers

En une journée, cette nouvelle vidéo comptait plus de 1 000 vues… À ce jour, elle a atteint 15 000 vues et tant pis si elle n’est pas très drôle, ni compréhensible par tout le monde. Adam Mizaev en a réalisé une seconde sur le même thème, toujours en reprenant le concept d’Adam Saleh.

Aux yeux d’Eric Marlière, le fait que des jeunes de quartiers populaires urbains s’expriment à travers des vidéos, surtout si c’est en maniant l’humour, est plutôt une bonne chose. Par ailleurs, le sociologue souligne que l’influence importante sur les réseaux sociaux de jeunes comme Yakup, Adam, Bilal s’explique sans-doute aussi parce qu’ils font partie d’une génération plus connectée que les précédentes.

Et dans les quartiers populaires, ces publications sont loin de constituer la seule source d’information :

« Les sources d’information dans ces quartiers sont multiples. Il y a les médias mainstream français, même si de nombreux jeunes s’en méfient, et internet. Il y a toutes les personnalités comme Dieudonné, pas tellement pour son côté anti-sioniste mais plutôt parce qu’il s’en prend au système… Et comme une majorité d’entre eux ont plus en moyenne davantage voyagé que les jeunes d’autres classes de la population parce qu’ils ont de la famille dans d’autres pays, il y a aussi les chaînes généralistes et d’informations étrangères. »

Des vidéos qui redonnent le sourire

Bilal, lui, ne commente pas l’actualité. Dans ses vidéos amateur, le jeune homme de 17 ans s’inspire de thèmes de son quotidien, souvent avec humour. Pour autant, il n’est pas moins suivi : ses dernières vidéos dépassent toutes les 20 000 vues. Une motivation pour continuer :

« J’aime bien quand les gens aiment ce que je fais ! Le nombre de vues commence à monter. Ce qui me motive, ce sont les encouragements de ceux qui soutiennent mes vidéos. Certaines personnes me disent que, quand elles se sentent tristes, elle retrouvent le sourire après les avoir regardées. Et faire des vidéos, c’est quelque-chose qui m’amuse. »

Quelques-unes abordent sa vie à Cronenbourg, le quartier où il vit depuis 17 ans. Et voici ce que Bilal en dit :

« C’est un quartier que j’aime bien. Je connais beaucoup de gens dans le quartier et il y a toujours quelque-chose à faire. Des fêtes, un foot, discuter… J’aime bien son ambiance. »

(Document remis)

Bilal Idrissi réalise une vidéo par semaine, essentiellement sur des thèmes de son quotidien. (Document remis)

Pour ses prochaines créations, cet élève en bac pro commerce, ne manque pas d’idées :

« J’ai fait un « 24 heures dans le peau de Joséphine Ange Gardien » et je compte en refaire sur le même principe en commençant par Jamel Debouzze. »

À coup sûr, il devrait aussi aborder de nouveau l’un de ses sujets de prédilection : les filles. Le même que celui de son idole sur internet, Wil’Aime :

« C’est celui qui m’inspire le plus! Il tourne avec un iPhone mais ses vidéos marchent trop bien. Tout le monde lui dit qu’il devrait faire du cinéma. Il a eu des propositions mais il a refusé, il a peur de perdre sa liberté ! En plus, à chaque fois, il arrive à trouver une super chute. »

Et le tout lui a permis d’atteindre le million d’abonnés sur son compte Facebook. Le prochain objectif pour Yakup, Adam et Bilal.

L'AUTEUR
Rémi Boulle
Rémi Boulle
Journaliste (presse écrite, radio, TV, web)

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