Mickaël Labbé : « Qu’il est vieux le monde de demain ! »
Tribune 

Mickaël Labbé : « Qu’il est vieux le monde de demain ! »

actualisé le 23/06/2020 à 13h04

Philosophe de l’Université de Strasbourg, Mickaël Labbé réagit à la manière dont se sont constituées les listes présentes au second tour des élections municipales et dénonce l’absence de dialogue avec les habitants.

Qu’il est vieux le monde de demain ! Qu’il semble déjà lointain le monde d’après ! À moins d’une semaine du second tour des élections municipales, et après que nous ayons collectivement traversé une crise à de nombreux égards inédite, je fais partie de ces nombreux Strasbourgeois pour lesquels le retour en force de la politique « à la papa » est une pilule décidément difficile à avaler. 

Confirmation de l’adage suivant lequel l’histoire se répète une première fois comme une tragédie et la seconde comme une farce, nous avons encore une fois assisté au spectacle des manœuvres politiciennes les plus éculées, à droite comme à gauche. Parmi de nombreux propos hilarants, notons par exemple la boutade suivante : « Il y a ceux qui ont pensé à eux, nous on a pensé à Strasbourg. » Très drôle, non ? Sauf que nous n’avons plus envie de rire cette fois. Et que nous sommes nombreuses et nombreux à ne plus supporter ce qu’il faut à bon droit appeler une « politique du mépris. » 

L’intelligence des électeurs méprisée

Mépris envers l’intelligence des électeurs tout d’abord. Dans une situation politique telle que la nôtre, qui est celle d’une crise majeure de la représentation politique, sur fond de catastrophe écologique, économique et sociale, comment encore oser croire que les citoyens seront dupes de l’insincérité foncière de propositions politiques qui ne tentent même plus de masquer la réalité de leur pur et simple opportunisme ?

Entre affichage d’engagements écologistes ou promesses d’une démocratie plus participative, qui s’avèrent n’être rien d’autre que du greenwashing électoral à la sauce participative ; alliances réussies ou ratées que l’on cherche à faire passer pour des tentatives de dépassement des clivages et de l’idéologie au service du bien commun, alors qu’il ne s’agit que d’autant de reniements des « valeurs » que l’on nous a présentées durant toute la campagne comme des points non négociables (mais si, vraiment !) ; instrumentalisations de la crise qui ne sont qu’autant de stratégies pour arriver mordicus aux commandes de la ville ou de la métropole ; recours à des arguments vieux comme le monde et dignes de Trump ou des régimes autoritaires (attention, v’là les rouges !)… Qu’il ressemble tristement au monde d’avant, le monde d’après ! 

Strasbourg (dessin Vincent Desplanche / FlickR / cc)

Mépris envers le sens même du processus démocratique ensuite. Une élection, ce n’est pas un casting dans lequel les candidats décident en catimini quelle sera l’issue du scrutin, tout en comptant sur le fait que les citoyens suivront mécaniquement, telle l’intendance chère au général de Gaulle. Ce ne sont pas les candidats qui font l’élection en se répartissant les rôles, tout en attendant (im)patiemment que leurs dociles administrés valident une histoire écrite d’avance. Quand elle prétend n’être que le fait du prince, peut-être l’élection n’est-elle rien d’autre que le piège à cons du célèbre slogan. Mais il n’y a que le prétendant à la principauté qui tient ses électeurs en si faible respect. 

Une élection, c’est un rendez-vous des habitants avec eux-mêmes

Tout à l’inverse, une élection, c’est l’un des rendez-vous que la communauté des citoyens-habitants doit tenir avec elle-même pour définir les modalités de son être ensemble. Et cela au moyen d’hommes et de femmes qui ne sont rien d’autre que ses représentants. Pour cela, encore faudrait-il que les aspirants à la mairie ne préemptent pas la capacité de décision des citoyens en recourant à ces stratégies qui s’apparentent à des tentatives de priver les électeurs de leur puissance de choix.

Réaffirmons par conséquent que cette élection est la nôtre, quelles que soient nos divergences et nos différences d’opinion. Ne nous laissons pas déposséder de nos désirs et de nos aspirations à faire notre ville autrement. Dimanche 28 juin, réaffirmons par conséquent notre droit à la ville, notre droit à définir nous-mêmes la ville que nous voulons. 

On me dira que je suis bien naïf. Que tout cela, c’est de la politique. Qu’il s’agit d’un contexte national. Qu’une fois la nouvelle équipe municipale en place, tout cela sera rapidement oublié. Qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Un soleil néanmoins toujours plus brûlant. Mais justement, c’est bien là le problème : nous ne voulons plus de cette manière de faire de la politique. Cette vieille manière de pratiquer la politique, par le haut et dans les coulisses, qui est précisément celle qui est rejetée par tant de Françaises et de Français, qui sape la confiance en la démocratie, fait le lit de l’abstention et du vote protestataire. 

Après la crise, le rôle des métropoles est plus essentiel que jamais

Le plus affligeant dans tout cela, c’est que pendant que nous sommes une nouvelle fois accaparés par ce petit jeu politique, pour lequel il ne s’agirait au final que de choisir une personnalité sur le marché des produits politiques, nous perdons de vue les vrais enjeux du scrutin municipal. Alors que nous sommes encore en plein dans une crise sanitaire mondiale, que cette crise aura plus que jamais rappelé à quel point nos sociétés et nos villes sont inégalitaires (voire radicalement coupées en deux mondes) et à quel point nous sommes dépendants de certains services essentiels, que les prévisions climatiques relèvent d’ores et déjà du scénario catastrophe, le rôle des métropoles est plus essentiel que jamais. Pour ne parler que de la question écologique, nous savons que nos modes de vie urbains actuels ont une responsabilité énorme dans le réchauffement climatique. Nous savons également que, nous autres habitants des villes, sommes déjà frappés de plein fouet par les dérèglements du climat. L’été commençant ne manquera pas de nous le rappeler. L’heure n’est plus à chercher à culpabiliser qui que ce soit, mais à amorcer une transformation véritable à partir des lieux qui sont les nôtres, nos rues, nos places, nos quartiers. 

C’est là l’enjeu d’une politique municipale : lutter pour faire en sorte qu’il y ait demain encore un après habitable pour toutes et tous. C’est pourquoi, plutôt que ces tristes rémanences du monde d’avant, les habitants de Strasbourg attendent de leurs élus qu’ils se placent à la hauteur du présent. 

Mickaël Labbé

L'AUTEUR
Mickaël Labbé
Maître de conférences en esthétique et philosophie de l’art Directeur du Département de Philosophie de l'Université de Strasbourg

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