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Champion de slam, Mosde le Baladin porte la « voix des écorchés vifs » à Strasbourg

Champion de France 2025, Mosde le Baladin slame avec ses tripes. Ses textes mettent la lumière sur les aspects les plus sombres d’une vie de poète. Portrait d’un géant qui détonne dans notre ville guindée.

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Champion de slam, Mosde le Baladin porte la « voix des écorchés vifs » à Strasbourg
À 51 ans, Mosde le Baladin le répète : « Le poète n’a pas dit son dernier mot. »

Dernier mardi du mois, c’est scène slam à la Mimine, lieu d’accueil temporaire de la maison Mimir. Pour rien au monde, Mosde le Baladin n’aimerait être ailleurs. Il est 18h passées et le géant en parka orange accueille une mère accompagnée de sa petite. Elle demande si la scène est ouverte aux débutantes. « Bien sûr », lui répond Yann. Son plus grand plaisir : développer le slam à Strasbourg, cet art à mi-chemin entre le rap et la poésie. Mosde préfère ainsi au titre d’artiste celui d’activiste : « Ce qui m’importe le plus, c’est de développer le mouvement du slam. Je veux leur transmettre ma passion. »

Objectif : développer le slam strasbourgeois

Ce mardi 24 février, la petite salle voisine de la Haute école des arts du Rhin (Hear) est pleine d’une trentaine de personnes. Sur une feuille qu’il déchire peu à peu, Mosde note les noms des participants et participantes avant le tirage au sort. Pour son portrait, le poète tient à souligner ses liens avec des artistes comme Peau d’âme, Orphée et Tonton Keupon :

« Je suis arrivé à Strasbourg en 2021. C’est grâce aux ateliers de Peau d’âme au centre socioculturel de la Meinau que j’ai repris l’écriture. Je me suis mis à répéter tous les dimanches avec Orphée. Tonton Keupon était notre coach. On a mangé de la scène slam, à Mulhouse, à Nancy. Ça m’a fait progresser de fou. »

À 51 ans, Mosde reste humble malgré le titre de champion lors de la compétition du Grand Poetry Slam en mai 2025. D’autant que la victoire est collective, le poète a remporté la compétition avec Cartouche, Orphée et Justin Kombo. Car Mosde le Baladin n’est pas un poète solitaire. Le slammeur vit pour partager ses textes sur scène. Parka orange et bob sur la tête, Yann mange un kebab poulet sauce blanche avant d’animer la soirée slam. Malgré l’expérience et le talent, le trac l’empêche de terminer son sandwich : « Je manque toujours de confiance en moi. »

Dans son petit cahier, Mosde a noté quelques citations de chanteurs et autres poètes.

Un blase né à Grenoble

Originaire de Villeneuve près de Grenoble, le poète a d’abord exercé en tant qu’animateur dans une maison des jeunes et de la culture (MJC). Le jeune adulte du quartier de l’Arlequin initie les gamins à la culture hip hop, entre danse, écriture de rap et graff. C’est ici qu’est né Mosde le Baladin. Le « blase » est tiré de la galerie des baladins, à deux pas de chez lui, et d’un surnom lié à une expression de sa cité :

« À l’époque, on disait “J’ai le dem’s” pour dire j’ai le démon, j’ai le seum. Comme je faisais du graffiti et que je graffais Dems partout, on me surnommait Demos. Je me suis dit : Mosde le Baladin, ça sonne bien. »

Fils d’un brancardier et d’une aide-soignante, Mosde le Baladin perd son père très jeune, mort d’une overdose. Le petit est ainsi élevé par sa mère, très investie dans le tissu associatif local. « On m’a inculqué la culture banlieusarde. À l’époque, Mitterrand était au pouvoir. La cité, c’était une utopie socialiste. Mais les quartiers ont fini par se ghettoïser », se souvient Mosde.

Dans ses textes, Mosde veut porter la voix des « écorchés vifs ».

Une écriture vitale

En rap ou en slam, Mosde s’exprime avec les tripes. L’écriture fait office de « freestylothérapie » : « Je parle du fait d’être orphelin, de drogue, de rue, de prison et de suicide. Dans l’un de mes slams, le refrain dit : « Pour certains c’est juste un kiff, moi c’est la voix des écorchés vifs. » Il n’y a pas de fiction dans les textes de Mosde. Que du vécu. Et des textes pour se soigner : « Ce sont les docteurs qui me disent de continuer à écrire et jouer aux échecs. J’ai vécu tellement de galère que c’est vital pour moi. »

Sur le milieu carcéral notamment, Mosde offre des textes documentaires :

« Jouer le bandit c’était pas le bon rôle
Moi je suis fier d’en être sorti, pas d’être allé en taule
Premier jour dans la cour, je te jure je flippe qu’un type m’étripe juste pour une clope
Ça te paraît glauque mais c’est de notre époque.
Les jeunes veulent plus de shit mais de la coke et un glock et tout ton fric tout de suite.
Alors méfiance en promenade, tout le monde se regarde l’air aigri
C’est tout gris, c’est tout crade. »

« Ma sœur m’appelle le dinosaure »

Mosde le Baladin revendique son côté « old school », loin des rappeurs qui s’inventent des vies de gangster. « Ma sœur m’appelle le dinosaure », rapporte-t-il en décrivant son rapport aux lettres : « En détention, j’écrivais beaucoup à ma sœur, des lettres d’amour aussi. Une lettre, c’est magique. Tu peux la lire et la relire des années plus tard, tu peux la sentir, la décorer. C’est dommage que plus personne n’écrive de lettres. »

Il est 20h. Mosde se tient devant le public. Il annonce le premier slammeur tiré au sort, Tonton Keupon. Une cannette de Fanta à la main, le Baladin écoute avec attention. Il claque des doigts lorsqu’une phrase percute plus encore qu’une autre. Il encourage une mère venue exprimer son amour pour sa fille. Il hoche la tête devant les textes engagés, tranchants, de Peau d’âme et puis de Daliberté. En dehors de la Mimine, la slammeuse est chimiste, spécialiste en réglementation sur les polluants éternels. C’est un autre aspect du slam que Mosde adore, l’ouverture sur d’autres mondes :

« Ce que j’aime avec les soirées slam, ce sont les rencontres. Tu arrives, tu écoutes les slammeurs sur scène. Et grâce à la poésie, tu as l’impression de les connaître. Dans la vie de tous les jours, tu ne les aurais jamais rencontrés. Puis grâce à cette passion commune, tu te trouves tout à coup une tribu. »

« Trop fort », réagit Mosde devant le slam anticolonial de Daliberté.Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Une nouvelle asso : L’engage

La soirée touche à sa fin. Demain, Mosde le Baladin passera la journée à travailler à la Meinau. Paysagiste, il gère une petite équipe de personnes en réinsertion. « Mon métier, c’est d’arranger les espaces verts, explique-t-il, mais ce que j’aime le plus, c’est transmettre ce métier à des personnes qui galèrent, des migrants, des anciens détenus… »

Pour la suite, Mosde le Baladin n’a qu’un seul objectif : continuer de développer la scène slam strasbourgeoise. Il organise ainsi une tournée de slammeurs et slammeuses (Kandid, Peau d’Âme, Onze Sacharivari, Klar Obscur, Tonton Keupon et Mose le Baladin) intitulée « Les mots roses mobiles ». Avant de passer par Nancy, Paris ou le Havre, les poètes seront à Strasbourg dans la soirée du 31 mars. Avec quelques camarades, Mosde le Baladin a aussi monté une association pour organiser d’autres événements. « Tu le mettras dans ton article, l’asso L’engage cherche des gens motivés ! » Comme il le dit si bien, « à cinquante ans, passé si près de la mort, le poète n’a pas dit son dernier mot ».

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#poésie

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