Près de 45 000 jeunes ont répondu à une enquête de l’observatoire de la vie étudiante (OVE) en 2023. Parmi les questions posées, deux s’intéressaient aux comportements pro-environnementaux : « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes alimentaires ? » et « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos modes de transport ? » Anne Stenger et Magali Grammare, chercheuses à l’Université de Strasbourg, se sont concentrées sur les réponses à ces deux interrogations.
Parallèlement, l’OVE a aussi récolté des informations sur le milieu social, la zone d’habitation, le genre, ou encore le niveau de diplôme des étudiants et étudiantes. Les économistes ont ainsi pu en tirer des statistiques sur les facteurs associés aux comportements écologistes. Leur hypothèse de départ est que l’éducation formelle, c’est à dire liée au cursus scolaire et étudiant, ou informelle, soit les activités extra-scolaires, encouragent les changements d’habitudes.
Une large majorité favorable au changement
Pour les deux membres du Bureau d’économie théorique et appliquée (Beta) de l’Université de Strasbourg, le statut d’étudiant était particulièrement intéressant. Les études constituent souvent une période de transition vers l’autonomie, qui peut entrainer des changements dans les pratiques. Finalement, l’hypothèse se vérifie mais de nombreux autres facteurs ont un rôle dans l’adoption de comportements respectueux de l’environnement. La directrice de recherche spécialisée notamment en économie comportementale et en économie de l’environnement Anne Stenger revient sur les résultats de ses recherches pour Rue89 Strasbourg.

Rue89 Strasbourg : Les étudiants et étudiantes sont-ils nombreux à avoir changé leurs comportements pour des raisons écologistes ?
Anne Stenger : Oui, c’est un résultat assez marquant. Sur les près de 45 000 personnes interrogées, un tiers déclare avoir changé à la fois son alimentation et son mode de transport pour des raisons écologiques. 15% disent avoir changé uniquement leurs comportements alimentaires, et 20% juste leurs habitudes de transport. On arrive donc à 65% qui ont changé leurs pratiques. Et sur les 35% restants, 67% déclarent qu’ils auraient voulu changer mais n’ont pas pu. Cela peut-être pour des raisons financières par exemple. Donc finalement, très peu d’étudiants souhaitent ne rien changer (environ 5 000 sur les 45 000 interrogés, NDLR).
Observez-vous des facteurs qui encouragent ou freinent particulièrement les comportements pro-environnementaux ?
Ce qui encourage le plus les étudiant·es à changer leurs comportements est l’éducation. 45% de celles et ceux qui ont suivi des cours sur l’environnement ont changé leur alimentation et leur transport. Ce chiffre monte à 56% pour celles et ceux qui sont allés à des marches pour l’environnement. Le type de diplôme joue aussi. Ceux qui ont un master sont 39% à avoir changé les deux, contre 18% pour les bacs professionnels.
L’impact de la pratique sportive
Les femmes changent davantage que les hommes (35% des femmes ont changé leur mode de déplacement et de consommation contre 25% pour les hommes, NDLR). Pour celles et ceux qui modifient juste un type de comportement, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à changer juste leur alimentation (18% contre 9% pour les hommes, NDLR). Elles changent moins leurs transports en revanche (18% contre 23% pour les hommes, NDLR).
Les étudiants qui vivent chez leurs parents modifient moins leurs comportements que les autres (46% ne modifient rien, NDLR). Ils en ont certainement moins la possibilité. Le milieu social joue aussi. Les personnes peu aisées et moyennement aisées arrivent plus facilement à changer leur transport que leur alimentation. Les plutôt aisés sont 39% à changer les deux et les peu aisés sont 39% à ne rien changer.
Le sport est également un facteur qui pousse à avoir davantage de comportements écologistes (34% des sportifs ont changé leur alimentation et leur mode de transport, contre 27% des non sportifs, NDLR). C’est peut-être lié aux valeurs environnementales qui sont transmises dans les clubs.
Assez logiquement, les éco-anxieux changent plus leurs comportements que les non éco-anxieux (74% ne changent rien, NDLR). On remarque enfin que les étudiant-es qui habitent en ville changent plus de mode de transport que d’alimentation. Et c’est l’inverse pour celles et ceux qui habitent à la campagne : on observe plus de changements d’alimentation.
Quelles sont les limites de cette étude ?
Nous avons identifié clairement deux limites à cette enquête. La première, c’est qu’on ne sait pas précisément quelles sont les actions mises en œuvre. Est-ce que les personnes mangent moins ou plus du tout de viande ? Est-ce qu’elles consomment plus local ? Est-ce qu’elles ne circulent qu’à vélo ? On n’a aucune information là-dessus. Et on n’a pas non plus les raisons invoquées pour ne pas changer un comportement, ce qui limite l’interprétation qu’on peut faire des résultats.
Réduire les inégalités
La deuxième grosse limite, c’est qu’on n’a pas la temporalité dans le questionnaire : on ne sait pas ce qui arrive en premier, entre le comportement écologiste et le facteur. Par exemple, est-ce qu’une personne commence à aller à des marches pour le climat et c’est ça qui la pousse à changer ses habitudes ou est-ce qu’elle les avait déjà changées ?
Que pouvez-vous conclure ?
L’éducation ressort comme un facteur important. Et c’est intéressant parce que c’est un facteur sur lequel il apparait possible d’agir assez facilement. Continuons à éduquer de manière informelle, formons aux comportements pro-environnementaux dès le plus jeune âge pour que les jeunes deviennent des adultes qui eux-mêmes transmettront ces pratiques. Quand on forme des jeunes, ils peuvent aussi transmettre ces valeurs à leurs parents (on parle de « socialisation inversée »), il ne faut pas négliger ça.
Cette éducation peut se faire à l’école mais aussi à travers les structures associatives comme les clubs sportifs. Et on doit continuer de mettre en place des conférences ou des ateliers qui parlent d’environnement, gratuits et accessibles, dans tous les quartiers.
On se rend compte que la plupart de celles et ceux qui n’ont rien changé auraient voulu le faire. Il est donc nécessaire de repenser l’ensemble des politiques publiques, notamment pour ce qui est des transports, avec des infrastructures adaptées et accessibles financièrement. Toutes les politiques visant à réduire les inégalités sociales pourraient aussi jouer en faveur de comportements pro-environnementaux.


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