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Séréni’T, le cauchemar de Bouygues Immobilier à la Robertsau
Société 

Séréni’T, le cauchemar de Bouygues Immobilier à la Robertsau

par Émilie Lamine.
Publié le 19 octobre 2015.
Imprimé le 22 mai 2022 à 22:19
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Présentation du programme Séréni’T (Plaquette commerciale Bouygues Immobilier)

En 2014, le promoteur Bouygues immobilier a construit une résidence d’appartements appelée « Séréni’T » à la Robertsau. Depuis leur installation, propriétaires et locataires se battent entre lettres, appels et fatigue pour que des malfaçons du bâtiment soient réparées, mais les solutions se font attendre de la part du promoteur immobilier. Explication d’un système et de ses risques.

« Bouygues c’est un nom que l’on connait, qui nous rassure. On avait entièrement confiance quand on les a choisi ». Cette phrase, on peut l’entendre à la volée de la part de nouveaux propriétaires qui ont fait confiance au promoteur immobilier pour le programme Séréni’T, à Strasbourg Robertsau. Lors de sa commercialisation, Bouygues décrivait ainsi l’ensemble sur sa brochure : « Votre vie respire le bien-être », « C’est là que votre nouvelle vie vous attend », « L’expertise et la qualité de Bouygues Immobilier », « Réduisez votre consommation d’énergie », etc.

Mais depuis la livraison en juillet 2014, résidents de l’impasse du Hüttwörth n’ont pas l’air si sereins : portes qui ne se ferment pas, parquet mal installé, infiltrations d’eau, chauffage qui ne fonctionne pas, sols brûlants, problèmes d’électricité…

La première propriétaire à s’être installée (en juillet 2014) s’appelle Yvonne Von Zeidler. Après trois semaines dans son nouveau trois pièces de 60 m2, elle décide de quitter les lieux avec sa fille, constatant des défauts d’étanchéité, de l’humidité, des malfaçons, la pente de son terrain inversée, récupérant en cas d’averse, les eaux s’écoulant du toit et des terrasses supérieures et amenant toutes les eaux de pluie terreuse vers son jardin.

Elle se lance alors dans une procédure judiciaire, fait assigner Bouygues Immobilier devant le tribunal de grande instance de Strasbourg, aux fins d’obtenir la résolution de la vente ainsi que la restitution du prix (224 000 euros).

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Yvonne Von Zeidler récoltant l’eau des terrasses supérieures dans un seau, dans son jardin en juillet 2014. (document remis)

En juillet 2014, le promoteur propose de reloger Yvonne Von Zeidler et sa fille dans un hôtel, le temps que les travaux s’achèvent afin de régler ce problème d’étanchéité. Elle refuse et remet ses clés à l’agence, estimant que le contrat n’a pas été respecté et qu’elle ne souhaite plus vivre dans l’appartement, qu’elle juge dangereux pour sa fille asthmatique.

Etat de l'appartement d'Yvonne Von Zeidler après trois semaines. En attente des résultats d'une nouvelle expertise ayant eu lieu le 08 octobre pour connaître les causes de l'humidité excessive, elle loue un autre appartement à ses frais pour vivre depuis plus d'un an. (Crédit Photo : Yvonne Von Zeidler - document remis)

Etat de l’appartement d’Yvonne Von Zeidler après trois semaines. En attente des résultats d’une nouvelle expertise ayant eu lieu le 08 octobre pour connaître les causes de l’humidité excessive, elle loue un autre appartement à ses frais pour vivre depuis plus d’un an. (Crédit Photo : Yvonne Von Zeidler – document remis)

Jean-Louis Archambault, directeur de l’agence Alsace de Bouygues Immobilier et son chargé de projet Lucas Obernesser, considèrent qu’à partir du moment où Yvonne Von Zeidler a refusé les travaux proposés par Bouygues, « il faut laisser faire la justice ». En l’attente des résultats des expertises demandées dans le cadre du procès, et de preuves de sa responsabilité, le promoteur refuse de rembourser la propriétaire.

Cela signifie concrètement que l’appartement vide continue de se détériorer avec l’humidité alors que Bouygues Immobilier somme sa propriétaire de prendre soin du lieu dans lequel elle ne vit plus.

« Conforme aux règles de l’art »

Pour les autres propriétaires qui ont fait le choix de rester sur place ou de louer leur appartement, le quotidien est fait d’attente et de réclamations régulières auprès de Bouygues Immobilier. Le promoteur enchaîne pourtant les travaux, mais au compte-gouttes et à un rythme incertain.

Un an pour une gouttière

Après plusieurs réclamations, Olivier Lindelser, de la société AEA Architectes, en charge de la conception et de l’exécution de la résidence Séréni’T, s’est rendu sur place le 5 octobre, pour constater les dégâts, comme par exemple des problèmes d’eau de pluie sur les balcons. Pour lui, « on ne parle pas de malfaçon, toute la construction est aux normes, on parle plutôt de nuisances imprévues comme le son de la pluie et pour les fissures, c’est normal, un immeuble travaille, surtout la première année ».

Fatigués d’écrire à Bouygues depuis un an pour régler le problème, un couple a dû installer une gouttière à ses frais sur sa terrasse. L’architecte conclut alors sur le délai d’attente : « Je suis d’accord que ça a été long… La solution sera surement d’installer des gouttières sur le toit et nous allons le faire dans les quinze prochains jours. » Un an d’attente pour se rendre compte qu’il manquait des gouttières.

La loi veut que le promoteur respecte les garanties mises en place : parfait achèvement et garantie décennale. Dans le cadre de la procédure avec Yvonne Von Zeidler, Bouygues Immobilier réfute l’invocation de la garantie décennale au vu des désordres et souhaite engager la responsabilité des différentes entreprises intervenues sur le chantier ainsi que leurs assureurs.

À savoir, la société Soprema, titulaire du lot d’étanchéité, Beyer, titulaire du lot plomberie-sanitaires, les Établissements Falières, pour le chauffage et la ventilation, Pontiggia qui s’est chargé des espaces verts, le contrôleur technique Qualiconsult et même AEA Architectes, l’agence maître d’œuvre de la conception et de l’exécution ! Mais en attendant que tout ce petit monde ne se retrouve devant un juge, les conditions de vie des résidents de Séréni’T continuent de se dégrader.

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La cour collective où les installations pour vélos ne sont pas terminées et laissent à leur sol une étrange trace marron. L’architecte constate l’état du parking à vélo : « Ca doit être de la terre qui tombe du jardin au-dessus, ça n’est rien, on va nettoyer ça. Et pour les trous béants je ne sais pas c’est étrange. »


Une défaillance imprévisible ?

Jean-Louis Archambault tient à rappeler que les différents problèmes découverts dans le programme Séréni’T sont rares et que Bouygues Immobilier met tout en œuvre pour les régler :

« Nous tenons à notre réputation et à la qualité de nos constructions pour nos clients. On l’a reconnu, il y a eu une défaillance d’une des entreprises avec laquelle nous avons travaillé sur ce chantier. Ils n’ont pas respecté les délais ce qui a perturbé l’enchaînement des tâches. Disons que le contrôle du chantier a été plus mobilisé sur le planning que sur un réel contrôle de la construction. Nous avons arrêté de travailler avec eux. »

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Seuil de porte d’un appartement pour personne handicapée, où l’eau s’infiltre. Lucas Obernesser, affirme que Bouygues « s’engage à tout reprendre, c’est un loupé. ». L’architecte, Olivier Lindelser, découvre pour sa part la planche de bois : « Ça n’était pas comme ça dans mes plans. Il devait y avoir du métal dessus. Après je ne suis pas là tous les quatre matins pour tout vérifier. » (Photo Emilie Lamine / Rue89 Strasbourg)

Bouygues mis en cause ailleurs aussi

Séréni’T, un cas isolé ? Pas si sûr. À Bordeaux, un éco-quartier construit en 2012 par Bouygues Immobilier a vu un de ses balcons s’effondrer en août 2015. On retrouve alors le même scénario qu’à la Robertsau avec des conséquences plus graves : réclamations à répétition contre les malfaçons et des réparations qui traînent. La qualité de la construction est alors remise en question et toujours dans la même logique, le promoteur rappelle qu’il s’agit d’un cas isolé mais prend les mesures nécessaires pour reloger les familles.

Comment se prémunir d’éventuelles malfaçons

  • La plus grande arme est la connaissance de ses droits avant, pendant et après l’achat d’un bien immobilier.
  • Ne pas signer sous pression, prendre son temps et dem.ander à un spécialiste de lire le contrat et de le valider
  • S’assurer de connaitre toutes les garanties concernées.
  • Bien vérifier que l’assurance dommages et ouvrage est fonctionnelle de la part du promoteur et des entreprises en charge du chantier.
  • Contacter l’ADIL pour toute question avant-pendant ou après l’achat (mais s’y prendre à l’avance pour un rendez-vous, environ un mois d’attente)
  • Ne pas négliger les détails invisibles à première vue, s’épauler d’un expert.
  • Ne pas se fier aveuglément aux labels.
  • Discuter avec d’anciens clients.

Une basse consommation d’énergie qui multiplie les frais

Les propriétaires de la résidence Séréni’T à la Robertsau sont également confrontés à des charges plus élevées que celles qui étaient présentées sur la brochure de Bouygues Immobilier (électricité, chauffage collectif au bois à granulés, entretien…). Le promoteur y mettait en avant le concept de logements à basse consommation grâce au label BBC-Effinergie. Selon le représentant du syndic de copropriété, Gest’Home, en charge à la Robertsau, cette estimation peut poser problème :

« Bouygues a vendu un BBC qui ne doit pas consommer beaucoup. Mais lorsqu’on a dû effectuer le budget des charges pour les résidents, on s’est rendu compte qu’il était presque trois fois plus lourd que prévu. La conséquence, c’est que les travaux qui doivent être effectués tardent puisqu’il n’y a pas le budget : l’entretien, le problème de pompe, d’électricité ou de chauffage. Les charges devraient être régulées autrement et le budget rehaussé à la prochaine assemblée générale, ce qui veut dire plus de charges à payer malheureusement ».

M. Archambault explique l’écart du montant des charges collectives :

« Le problème, c’est qu’on s’engage dans le cadre des conditions du label. Ce qu’il faut savoir, c’est que les données sont calculées sur une base de 19 degrés dans un appartement. Bien sûr que personne ne se chauffe à cette température. C’est pour cela qu’il y a un écart dans le montant des charges la première année car nous avons fait une simple estimation. Après, nous n’avons pas communiqué sur des montants de charges, nous sommes très transparents là-dessus, nous respectons seulement les conditions du label ».

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Impression écran de la plaquette commerciale de Bouygues Immobilier. La basse consommation est mise en avant grâce au label BBC-Effinergie

En 2012, dans un autre éco-quartier du Havre, des habitants se retrouvent confrontés à des problèmes similaires  : Bouygues construit des logements neufs, sur la vague écologique, avec un label de performance énergétique semblable à celui de la Robertsau et pour les résidents, les malfaçons s’enchaînent.

À Metz, une propriétaire créé même un blog répertoriant les problèmes encourus avec Bouygues immobilier dans son appartement acheté sur plans et le suivi de ses requêtes.
Aujourd’hui, Bouygues immobilier a assuré aux résidents de l’impasse du Hüttwörth à la Robertsau que les travaux nécessaires sur les balcons allaient être effectués et que Jean-Louis Archambault allait se rendre sur place en réunissant tous les propriétaires pour faire le point sur les réclamations.

Quant à Yvonne Von Zeidler, elle devra encore attendre les résultats de la dernière expertise du 8 octobre pour savoir si Bouygues Immobilier ou les entreprises en charge du chantier feront appel à leurs garanties pour le remboursement de son appartement.

Aller plus loin

Sur Rue89 Bordeaux : Gincko, l’éco-quartier qui essuie les plâtres

Le site de l’ADIL Bas-Rhin

Article actualisé le 14/12/2015 à 17h39
L'AUTEUR
Émilie Lamine
Émilie Lamine
Journaliste indépendante, passionnée des mouvances artistiques, des espaces de vie, du mot communauté, des questions sociales et de la rencontre des cultures.

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