Mardi 10 mars, trois meetings se tiennent en même temps à Strasbourg : ceux de la maire sortante Jeanne Barseghian (Les Écologistes), de Jean-Philippe Vetter (Les Républicains) et de Mohamed Sylla (Utiles). Pourtant, au Palais des fêtes, Catherine Trautmann remplit la salle sans forcer. Le public arrive nombreux, par grappes. Les fauteuils se remplissent rapidement. Les conversations bruissent sous le haut plafond du Palais des fêtes. À cinq jours du premier tour des élections municipales, c’est le premier meeting de l’ancienne maire socialiste depuis le début de la campagne électorale.
Du Aya Nakamura pour l’ex-ministre de Jospin
À l’image de sa campagne, où la candidate est presque toujours intervenue seule, cette mise-en-scène a quelque chose de très personnel. Ses colistières et colistiers sont bien présents. Mais ils attendent assis aux premiers rangs, reconnaissables à leur petit pin’s. Sur scène, rien encore. Deux vidéos sont projetées pour faire patienter le public. Sur chacune d’elles, une musique évocatrice : Immensità d’Andrea Laszlo De Simone, puis une version orchestrale, par la Garde républicaine de For Me… Formidable, popularisée par Charles Aznavour. Le message est déjà là, dans la bande-son.



Puis Catherine Trautmann apparaît. Elle entre par l’arrière de la salle et remonte l’allée centrale vers la scène. Autour d’elle, une cordée de journalistes avance en jouant des coudes pour décrocher le meilleur cliché. Elle progresse lentement, saluant de la main, avec cette démarche très ministérielle qu’elle a gardée de son passage au gouvernement, lorsqu’elle était ministre de la Culture entre 1997 et 2000 du gouvernement de Lionel Jospin, sous la présidence de Jacques Chirac. La musique change à nouveau. Dans les haut-parleurs résonnent Pookie puis Djadja de Aya Nakamura. L’image amuse dans la salle : la candidate de 75 ans remonte l’allée sous un tube de pop urbaine pendant que les flashs crépitent.
Une heure seule sur scène
Une fois sur scène, Catherine Trautmann prend le temps. Elle salue le public à droite, puis à gauche. Elle remercie l’interprète en langue des signes qui traduira une partie de la soirée. Puis elle commence. « Je mesure la responsabilité qui est la mienne », lance-t-elle gravement. Pour elle, ce retour sur le devant de la scène est une nécessité. « Le moment est plus grand que moi. Que nous. Les Strasbourgeois vont décider de la personne qui sera élue. […] Je suis là par fidélité pour ceux qui font tenir Strasbourg debout. »
Pendant près d’une heure, Catherine Trautmann reste seule sur scène et déroule un discours fleuve. Voter dimanche, explique-t-elle, c’est choisir entre « subir encore ou se remettre en mouvement, retrouver la fierté ». Une fierté que Strasbourg aurait perdue. Car aujourd’hui, dit-elle, « on aime Strasbourg mais on ne la reconnaît plus ».



Seule sur scène, Catherine Trautmann déroule un programme qui ratisse large. À gauche d’abord, lorsqu’elle rappelle que le social sera l’une de ses priorités et qu’elle mesure « le défi immense face à l’urgence climatique ». Elle promet de planter 80 000 arbres — « pendant deux ou trois mandats », précise-t-elle sur un ton qui oscille entre sérieux et humour. La candidate évoque aussi un renforcement de « l’espace égalité », la création d’un « plan de lutte contre toutes les formes de discriminations, le racisme et l’antisémitisme » et « une campagne de sensibilisation pour faire reculer les préjugés partout ». Elle promet également une grande votation citoyenne chaque année, ouverte aux habitants à partir de 16 ans mais aussi aux résidents étrangers :« Ceux qui travaillent, payent les taxes, ont le droit de se prononcer sur l’avenir de la ville. »
Sécurité, propreté, économie
Mais le discours lorgne aussi vers le centre et la droite. La sécurité, la propreté et les intérêts économiques occupent une place importante dans son intervention. « L’attractivité doit être une priorité », affirme-t-elle. Les enfants doivent aller à l’école « en sécurité » et les personnes âgées pouvoir sortir « sans avoir peur ». Elle insiste : « La sécurité n’est pas un thème réservé à la droite et l’extrême droite. C’est d’abord un droit pour les plus faibles. »
Au fil de son discours, Strasbourg apparaît comme une ville « fragilisée », « abîmée ». Une ville dont on parle trop souvent « au travers de ses polémiques, comme celle de la rue Mélanie », qui aurait intéressé « le monde entier ». Elle refuse aussi que Strasbourg devienne « une ville de renoncements, trop nombreux [durant le mandat actuel] pour les citer tous ».

L’espace politique « communautarisé »
La critique vise directement la maire sortante, Jeanne Barseghian, sans jamais la nommer. Selon Catherine Trautmann, « l’espace politique s’est communautarisé, lentement, par calcul électoral ». Elle promet de rendre à Strasbourg sa « fierté », un mot qu’elle prononce souvent au cours de la soirée. Elle tient également à marquer une ligne politique claire : elle n’envisage aucune alliance avec les Écologistes ni avec les Insoumis, qui ne semblent de toute façon pas la proposer. « Nous n’avons pas le même rapport à la République. » Et elle poursuit : « Nous, la laïcité n’est pas une variable. Quand la gauche abandonne la République, c’est la droite extrême qui ramasse. Je suis une républicaine. »
Une affirmation qui résonne étrangement quand on se souvient de la polémique déclenchée par Anne-Pernelle Richardot, colistière socialiste, cinquième sur sa liste, qui avait accusé la mairie de « clientélisme » et de « prosélytisme » après une campagne d’affichage municipale mettant en avant des aînés de Strasbourg, dont une femme voilée en 2025.
La maire du passé… et du futur
Dans son discours, Catherine Trautmann convoque aussi son passé, forcément. À plusieurs reprises, elle rappelle qu’elle est celle qui a lancé le tramway à Strasbourg. Les plans de circulation, affirme-t-elle, avaient été pensés par elle, pour les trams, les vélos, les piétons et les voitures. Elle promet d’ailleurs d’étendre la ligne C jusqu’au Stockfeld lors d’un prochain mandat. « On ira peut-être aussi au Nord », glisse-t-elle avec ironie, en référence à l’échec du projet de tram nord défendu par la municipalité sortante.
« La Trautmann du futur serait pas mal pour continuer de construire des trams », lâche-t-elle même. Elle assure également ne pas être hostile au vélo : « Je défends seulement la sécurité des piétons, des personnes âgées, des personnes handicapées. » Les propositions s’enchaînent, allant de consultations vétérinaires solidaires au renforcement des jumelages actuels — notamment avec Ramat Gan en Israël, dont LFI veut la fin — pour affirmer la vocation européenne de Strasbourg.




Une équipe évoquée à la fin
Puis, après 56 minutes de discours, elle évoque enfin ceux qui l’entourent : « Je ne serai pas seule. Je suis engagée avec une équipe. » Ses colistiers montent alors sur scène. Mais pendant près d’une heure, le meeting qui a réuni environ 700 personnes aura raconté autre chose : une campagne largement construite autour d’une figure. Une forme de « Trautmania », où l’ancienne maire se présente comme la personnalité capable de rassembler au-dessus des partis. Une femme d’expérience, providentielle, revenue pour « remettre Strasbourg en mouvement » et lui rendre, promet-elle encore une fois, sa « fierté ».



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