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Censure, zones et photos interdites… L’enfer du reporter, c’est le stade de foot
Sports 

Censure, zones et photos interdites… L’enfer du reporter, c’est le stade de foot

par Guillaume Krempp.
Publié le 6 octobre 2020.
Imprimé le 04 août 2021 à 15:48
2 489 visites. 6 commentaires.

En reportage pour la première fois au stade de la Meinau, j’ai découvert le journalisme en milieu ultra-réglementé. Entre droits de diffusion, directives des associations de supporters et contrôle de la communication, l’enfer du reporter, c’est le stade de foot.

J’étais bien trop naïf. Vendredi soir, j’apprends que je pourrai me rendre au stade de la Meinau dimanche 4 octobre, au moment de la rencontre entre le Racing et le Losc. Le club strasbourgeois m’accepte, une exception car je ne suis pas inscrit à l’Union des journalistes de sport en France, seule autorité à réguler les accès de la presse dans les stades.

Ainsi je pensais bêtement que les problématiques de formalités étaient derrière moi. Je me réjouissais déjà d’un reportage plein d’action, au cœur de la cathédrale du football strasbourgeois, au milieu des ultras chantant leur retour auprès des joueurs. Mais ça n’allait pas se passer aussi simplement et je l’ai compris dès mon arrivée au stade.

Le kop, sujet du reportage, inaccessible au journaliste. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Cantonné à la zone presse

Il est près de 15 heures. L’arbitre est sur le point de lancer le match entre Strasbourg et Lille. Je m’approche de la tribune Ouest, espérant m’imprégner de l’ambiance du kop, qu’on m’a déjà tant vantée. Sauf que mon badge presse ne me donne accès qu’à une seule zone : le bien nommé « espace presse. » C’est donc la mort dans l’âme que j’assiste au match entre les journalistes sportifs et les personnalités locales. Grosse ambiance pour mon reportage sur le retour des ultras au stade…

Le temps passe. Le Racing pousse. Je ne tiens pas en place et cherche mon appareil photo. Il me faudra bien quelques images d’illustration pour cet article. Autant profiter de cette mi-temps perdue. Jusqu’au moment où le responsable communication revient vers moi : « Il faut que je vois pour les autorisations de photographier et de filmer. »

Malgré moi, mes yeux montent vers le ciel. Je pense très fort : « Mieux vaut me dire ce que j’ai le droit de faire, ça ira plus vite… » S’ensuit une négociation avec deux responsables des droits télévisés. Je leur explique que je m’intéresse au retour des ultras, à l’ambiance dans le stade, pas au match. Ils finissent par m’autoriser à photographier la tribune Ouest. Mais attention : pas de vidéo !

« Pour l’instant, mon reportage est un foirage total »

Comme une sorte de compensation, le responsable communication du club me propose d’aller voir le référent supporters du Racing. Je reprends espoir. Enfin une porte semble s’entrouvrir sur la tribune ouest, où le kop bouillonne. Mais je suis vite déçu : Arnaud Szymanski annonce que les associations de supporters n’ont « pas souhaité communiquer. » Nouvelles négociations.

J’ai un rendez-vous pris auparavant avec un ultra, qui souhaite s’exprimer anonymement. Même refus catégorique de la part du Racing, qui ne voit aucun problème à s’ériger en barrière entre une personne et moi. Je retourne en zone presse. On me promet une interview en fin d’après-midi avec le secrétaire général du club. La promesse sera tenue.

Le port du masque est obligatoire. Et le port de la visière aussi ? (Photos GK / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour l’instant, mon reportage est un foirage total. Je m’en rends compte en même temps que j’aperçois le score : je n’ai même pas pu voir le premier but de Lille. Quel dimanche de merde.

Interview sous surveillance

À la mi-temps, je retrouve un ultra strasbourgeois près de la buvette. Comme je suis empêché de le rejoindre en tribune, je l’appelle du parvis pour qu’il descende à ma rencontre. Mais l’interview n’a pas encore commencé que le responsable communication refait son apparition… Direct, il explique au supporter que les associations d’ultras comme UB90 auraient refusé notre demande d’interview. En d’autres termes : « Ne parle pas au journaliste. »

Mais apparemment, le supporter en sait plus que le Racing sur la liberté d’expression individuelle. Il ne se démonte pas et répond à mes questions sur ces matchs sans kop, le sentiment d’un fan privé de stade, etc. En fin d’entretien (cinq minutes top chrono), je lui propose l’anonymat. Mais Robert (le prénom a été modifié) ne voit pas où serait le problème dans ses réponses. Elles n’ont rien de polémique. Il me rappellera dans la soirée en indiquant que le club l’a contacté… en lui demandant de répondre de manière anonyme.

La seconde mi-temps est sur le point de commencer. J’appelle mon rédacteur en chef, désespéré : « Je veux faire un reportage sur les ultras, je peux pas aller les voir, et quand je les interviewe, un responsable comm’ reste derrière moi… » « Débrouille toi » me répond Pierre France. Je m’exécute.

« On ne vous a pas vu en zone presse en deuxième-mi temps. Vous étiez où ? »

Le responsable comm’

Alors je me débrouille : j’ai berné les surveillants à l’entrée de la tribune ouest. Dire « je suis journaliste » et montrer très vite sa carte, ça marche parfois. Mais à peine en haut des escaliers, je fais face à mon échec. Le responsable supporters est là. Il me voit et me demande ce que je fais là. « Mon métier, » ai-je envie de lui répondre. Mais je bredouille « je me suis perdu » et je fais demi-tour.

Toute la deuxième mi-temps, j’ai pu exercer le journalisme que j’aime… dans les couloirs du stade. J’ai échangé avec quelques membres de la protection civile, une serveuse à la buvette et un stadier. Leurs témoignages ont aussi été utiles pour mon article. Pour parler à d’autres supporters présents dans le kop, il me faudra attendre le coup de sifflet final.

La police du Racing ne semble pas avoir préempté le droit d’interviewer quelqu’un sur le parvis du stade. Au milieu des fans de foot pressés de sortir, je tente d’arrêter l’un ou l’autre. Les échanges ne durent jamais plus de cinq minutes. Alors que je m’approche d’un « bon client », tout vêtu de bleu et blanc et équipé d’un mégaphone et d’un tambour, je sens mon portable vibrer. Le responsable communication, encore… Je décroche et entends : « On ne vous a pas vu en zone presse en deuxième mi-temps, vous étiez où ? »

Article actualisé le 06/10/2020 à 11h25
L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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