Centrales biomasse : les ressources alsaciennes n’y suffiront pas
Société 

Centrales biomasse : les ressources alsaciennes n’y suffiront pas

actualisé le 23/01/2014 à 11h49

Automne dans la forêt vosgienne (Icpa / Flickr / Cc)

Oui au chauffage au bois-énergie ou biomasse, une énergie renouvelable peu polluante, mais pas à n’importe quel prix. Alors que trois projets de centrales biomasse sont en cours de montage dans la communauté urbaine de Strasbourg, les pouvoirs publics naviguent à vue sur les conditions d’approvisionnement à moyen et long terme, la filière se montre réticente, tandis que Alsace Nature et les écologistes s’inquiètent.

Elsau, Hautepierre et Esplanade, trois quartiers qui sont aujourd’hui dotés de réseaux de chaleur, des canalisations par lesquelles les immeubles sont approvisionnés en vapeur d’eau chaude. Dans le reste des quartiers de Strasbourg, les copropriétés optent pour divers solutions de chauffage, individuel au fioul, gaz de ville, électricité.

Trois projets de centrales biomasse dans la CUS

Sur les trois grands réseaux existants, deux, ceux de l’Esplanade et de l’Elsau, seront raccordés d’ici 2015 à une toute nouvelle centrale biomasse, fonctionnant grâce à la combustion de granulés de bois, de déchets de scieries, etc., bientôt construite sur des terrains du Port autonome, rue du Rhin-Napoléon. Ce projet privé, porté par Dalkia, une filiale du groupe Véolia, est l’un des plus importants projets alsaciens (sur moins d’une dizaine recensés) avec 110 000 tonnes de bois brûlés par an.

Validé par la CUS en 2011, malgré l’opposition de l’association syndicale de l’ensemble résidentiel de l’Esplanade (ASERE) et les réticences de l’opposition (lire l’intervention de Jean-Emmanuel Robert, conseiller municipal UMP), le projet devrait voir le jour en 2014, assure Dalkia. D’un coût de 50 millions d’euros, cette centrale s’approvisionnera en bois-énergie dans un rayon de 100 kilomètres, conformément aux engagements pris vis à vis de l’Etat, qui en retour rachètera l’électricité produite à un prix bonifié (subventionné). La communication de Dalkia ajoute :

« L’objectif est clairement de favoriser un approvisionnement le plus local possible afin de limiter les flux en distance. Nous avons déjà sécurisé la ressource en bois-énergie avec des fournisseurs locaux bien identifiés. »

« Sécurisé », c’est à dire réservé. Mais pour combien de temps, ça, personne ne le sait vraiment.

Une autre centrale construite sous maîtrise d’ouvrage du bailleur social Habitation moderne (4500 tonnes/an) sera mise en service à la Cité de l’Ill prochainement. Un troisième projet (6200 tonnes/an), validé en conseils municipal (revoir la séquence) et de communauté urbaine en février 2013, devra quant à lui alimenter en chaleur le nouveau quartier du Wacken, le secteur de la place de Haguenau, le lycée Kléber ou le PMC dès la « saison de chauffe 2015-2016 ». Ce dernier projet fera l’objet d’une délégation de service public (DSP) pour sa construction et son exploitation pendant 24 ans. Les candidats pourront proposer des variantes  à l’utilisation du bois-énergie.

Périmètre du futur réseau de chaleur du Wacken (Doc CUS)

Des ressources locales limitées

Problème, ces trois projets mis bout à bout, plus les quelques centaines de petites chaudières bois subventionnées depuis 10 ans par la région Alsace, plus le gros projet UPM d’une centrale chaleur-électricité-biocarburant dont le lancement est souhaité par la CUS sur le site de Stracel au port du Rhin (tous nos articles sur Stracel), plus quelques autres gros projets au niveau régional, à Saint-Louis, Urmatt, Roquette ou Colmar… risquent d’exploser à terme les capacités d’approvisionnement des forêts alsaciennes, d’abord situées et exploitées dans le massif vosgien.

Cette limite de la ressource est pointée dans le schéma régional climat-air-énergie adopté en 2012.

Extrait du schéma, p. 147

A la DREAL (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), partie prenante de la « cellule biomasse » régionale composée de représentants des collectivités, de la filière bois (Fibois) et de la DRAAF (direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt), on précise :

« Sur la base des informations de la cellule biomasse, on peut dire aujourd’hui que si tous les projets se font, on atteindra les limites de la ressources en Alsace, même si c’est difficile à mesurer, et il faudra ensuite aller chercher le bois ailleurs. Ce sera le cas pour le projet UPM (1 million de tonnes par an) s’il se fait. La question pour l’avenir : est-ce que dans 10 ans il y aura suffisamment de bois disponible pour alimenter toutes les chaufferies ? Aujourd’hui, on ne peut pas interdire à un projet de se faire sur la base de la provenance de son approvisionnement, mais il y a de toute façon une prise de conscience sur l’importance de cette problématique dans le montage d’un projet… »

Le directeur adjoint de la DRAAF, Paul Reichert, confirme :

« Il y a une vraie difficulté à évaluer les capacités en bois-énergie de la forêt. Depuis 2009, l’Etat a pointé le déséquilibre de la balance commerciale française en matière d’exploitation forestière et demandé à ce que le potentiel soit mieux valorisé économiquement. Nous avons répondu qu’en Alsace, où la forêt est plus productive qu’ailleurs, il y a des marges de manœuvres supplémentaires, mais elles sont limitées. Le projet UPM n’aurait pas reçu d’avis favorable de la part de la cellule biomasse s’il n’avait pas été prévu que 50 000 tonnes seulement soient prélevées dans la région, sachant que le reste de la ressource est déjà réservée pour des projets comme Dalkia ou Roquette… »

« Pas d’idées claires » sur la part de la biomasse dans le « mix énergétique » futur

A la CUS, on n’est guère plus avancé. Serge Foresti, directeur du service environnement, insiste sur l’importance du « mix énergétique » et la priorité pour la collectivité « de ne pas mettre tous [ses] œufs dans le même panier ». Si le recours à la biomasse permettra, espère-t-il, de « garantir aux clients un prix de l’énergie le plus stabilisé possible, contrairement à celui des énergies fossiles qui ne cesse d’augmenter », les conditions d’approvisionnement en bois-énergie sont floues :

« Pour l’attribution de la DSP du Wacken, nous prendrons en compte le bilan carbone du projet et donc la provenance du bois. On a bien compris que la biomasse a un potentiel important, qu’on peut y avoir recours, mais pas trop. On explore aujourd’hui beaucoup de pistes en énergies renouvelables, le biogaz avec la station d’épuration, la géothermie profonde ou l’énergie produite par l’usine d’incinération des ordures ménagères… On ne peut pas dire quelle sera la part de la biomasse dans 20 ans. Ce sera une partie de la consommation locale, mais pas prépondérante. On n’a pas encore d’idées très claires. »

Et c’est cela qui est reproché aux pouvoirs publics, notamment par la fédération d’associations de protection de l’environnement Alsace nature. Son directeur, Stéphane Giraud, s’agace :

« La biomasse, c’est bien sur des petites unités, une salle polyvalente ou une mairie… Mais sortir assez de bois pour alimenter toutes ces centrales, c’est mécaniser toujours plus la récolte et tasser des sols très sensibles. C’est un coup à ce que dans 10 ans les forêts ressemblent à des champs d’arbres ! C’est surtout privilégier le volet production sur les volets récréatifs et écologiques. Le danger, c’est aussi que demain, quand l’outil industriel (les centrales) sera construit, si la ressource s’épuise, il y aura chantage sur l’emploi et les tarifs. Les collectivités et l’Etat lâcheront alors sur la productivité et/ou les zones d’approvisionnement… »

NégaWatt, rénover avant de passer aux renouvelables

Sa solution : réduire d’abord la consommation d’énergie. C’est aussi celle privilégiée par les élus écologistes qui s’appuient sur le scénario NégaWatt. Eric Schultz, conseiller municipal strasbourgeois, embraie :

« La biomasse, on n’est pas contre, mais commencer par mettre en place une nouvelle source d’énergie avant de travailler sur la sobriété et l’efficacité énergétique, ça n’a pas de sens. L’argent mis dans les centrales, on voudrait le voir investi d’abord dans les rénovations thermiques des bâtiments [60% de consommation économisée selon les calculs de l’association NégaWatt]. C’est ce que demande l’ASERE à l’Esplanade par exemple. De plus, sans vision d’ensemble sur la ressource locale, on ne sait pas exactement ce que ces projets auront comme impact sur l’exploitation de la forêt. C’est pour cela notamment que j’ai voté contre le projet Dalkia. »

Les trois piliers du scénario NégaWatt : sobriété, efficacité, renouvelables (Capture MM)

Encore un bémol à la multiplication des projets biomasse, les réserves formulées par la filière bois, soit environ 600 acteurs, dont l’Office national des forêts (ONF) et les communes qui gèrent 75% des forêts alsaciennes. Thibaud Surini, chargé de mission bois-énergie pour Fibois, le représentant de la filière, finit d’enfoncer le clou :

« On ne fait pas pousser des arbres pendant 100 ans pour les faire brûler ! Ce serait une hérésie que le bois-énergie devienne le débouché prioritaire de la filière. C’est un complément, voire une seconde vie pour le bois d’œuvre qui a une meilleure valeur ajoutée. »

Une ponction « équilibrée »

Aujourd’hui, 23% de la récolte de bois annuelle sont destinés au chauffage (en majorité du bois-bûches pour les cheminées individuelles, dont on évalue difficilement la proportion). Une part de ce qui sert à alimenter les chaudières à bois n’est pas intégrée dans ce chiffre, puisqu’il s’agit de déchets de scierie par exemple.

En Alsace, la filière ne ponctionne pour le moment que la moitié de l’accroissement forestier annuel, soit 1,55 millions de mètres cubes sur le double produit. Une ponction « équilibrée » note Paul Reichert de la DRAAF, qui l’explique par l’importance de restituer une partie de la production aux sols, la difficulté d’accessibilité de certains sites et les contraintes environnementales dans de nombreuses zones.

Aller plus loin

L’article d’Hervé Kempf publié dans Le Monde (12 février 2013), « La France ne récolte pas assez de bois pour ses projets de centrales à biomasse », et lisible sur Gaz de schiste Provence

Le dossier « forêt » d’Alsace nature (PDF)

Le portail NégaWatt

L'AUTEUR
Marie Marty
Marie Marty
Journaliste indépendante, co-fondatrice de Rue89 Strasbourg. Membre de l'association des Journalistes - écrivains pour la nature et l'écologie.

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