Comment E.Leclerc démantèle les anciens supermarchés Coop
Economie 

Comment E.Leclerc démantèle les anciens supermarchés Coop

actualisé le 06/04/2016 à 17h30

Hypercoop avait annoncé la fermeture du Leclerc Express d’Illkirch mais la société vient de faire volte-face. Le supermarché est l’un des tous derniers anciens magasins Coop à rester dans le giron d’Hypercoop. Le groupe est voué à s’en séparer, comme des autres.

Revirement à Illkirch : le Leclerc Express, ex-enseigne de Coop Alsace, ne fermera pas. C’est ce qu’a affirmé en fin de semaine dernière le directeur d’Hypercoop Laurent Leclercq après avoir annoncé en mars la fermeture du magasin avant l’été. La nouvelle avait alors déclenché une vague d’indignation des habitants et des élus.

À l’origine de la panique, selon la direction, une visite de la commission de sécurité des pompiers en octobre avait ordonné de vastes travaux de sécurisation du site. La mairie d’Illkirch-Graffenstaden et la préfecture auraient ensuite mis en demeure Hypercoop de faire ces travaux rapidement. Un coût trop lourd, à entendre le magasin au regard des 18 mois de bail de location du bâtiment qu’il lui restait. Laurent Leclerc assure aujourd’hui qu’il a finalement pu s’accorder avec le SDIS pour ne réaliser que les travaux les plus urgents. Ce compromis l’aurait amené à revoir sa position et à maintenir le magasin ouvert.

Laurent Leclercq minimise l’incident :

« C’est un simple coup de malchance administrative qui a été hypermédiatisé. »

L’explication étonne Jacques Bigot, le sénateur-maire socialiste d’Illkirch-Graffenstaden :

« Il n’y a rien de nouveau. On avait dit dès le départ à la direction qu’elle pouvait d’abord s’en tenir aux travaux les plus urgents et étaler les autres dans le temps. »

Pressions sur la direction

Plusieurs autres raisons peuvent expliquer ce revirement. La perspective de perdre ce commerce de proximité a fortement mobilisé à Illkirch-Graffenstaden. Manifestation, pétitions… De nombreux élus sont venus en renfort. Suite à son annonce, Laurent Leclercq aurait reçu pas moins de neuf courriers d’élus.

Le conseiller départemental LR Yves Sublon et le conseiller municipal Thibaud Philipps ont multiplié les contacts pour trouver des potentiels repreneurs au magasin. Norma et Carrefour ont manifesté leur intérêt. Une avancée qui pourrait avoir convaincu la direction du supermarché de maintenir le commerce jusqu’à une vente avantageuse.

Mais c’est sûrement la pression de l’inspection du travail qui a été la plus persuasive dans cette affaire. En préparation de la fermeture du magasin, la direction d’Hypercoop a commencé en mars à négocier leurs départs avec une partie de la vingtaine de salariés de manière individuelle. Sa stratégie était de convaincre le maximum d’entre eux de partir volontairement, et de reclasser les autres dans d’autres magasins Leclerc de la région. Pour le directeur d’Hypercoop, ces rencontres visaient simplement à prévenir une éventuelle fermeture administrative.

Cette incitation aux départs volontaires, pas nouvelle chez Hypercoop (voir encadré), n’a pas plu à la Direccte (direction régionale des entreprises et de la concurrence), alertée par le syndicat CFTC. Après une visite sur place toute récente, celle-ci a rappelé à la direction qu’elle devait passer par un plan de sauvegarde de l’emploi pour se défaire de son personnel.

Un démantèlement aux dépens des salariés

Pour les syndicats, le démantèlement progressif du groupe Hypercoop se fait largement au détriment des salariés. Ils dénoncent une pratique généralisée de licenciements déguisés pour dégraisser les effectifs avant les cessions.  Au supermarché de Lemberg, en cours de cession à Intermarché, ce n’est pas moins de dix ruptures conventionnelles qui ont été signées au cours de douze derniers mois, souvent abordées par la direction mais toujours faites officiellement à la demande du salarié, rapporte les syndicats. La direction ne reconnaît de son côté que 4 ruptures conventionnelles.

Avant le passage d’un magasin d’Hypercoop au réseau classique d’indépendants Leclerc, la direction se débarrasse par cette méthode des salariés anciens en congés maladie ou proches de la retraite. Une fois le magasin cédé, la pression continue. Licenciements, ruptures conventionnelles ou démissions, au supermarché de Marmoutier, passé au réseau Leclerc classique en 2014, la CGT compte pas moins de deux départs de salariés de l’époque Coop chaque mois. « En deux ans, 25% des anciens sont déjà partis, remplacés par des jeunes qui ne sont pas attachés aux avantages acquis à l’époque de la Coop », rapporte Christian Saffache.

Dans les magasins passés au réseau Leclerc classique, les directions ont remis en cause ces « avantages ». Ici, plus de primes d’ancienneté et de vacances pour les nouveaux arrivants. Là, plus de primes pour personne au motif qu’elles n’étaient qu’un usage de la Coop et non des dispositions conventionnelles. Partout, les syndicats dénoncent une pression accrue sur le travail et une traque des erreurs qui tend l’ambiance dans les équipes.

Des petits supermarchés en sursis

Combien de temps l’enseigne Leclerc Express d’Illkirch peut-elle encore rester ouverte ? Hypercoop est locataire de ces locaux pour encore 18 mois. Pas facile avec un bail si court de trouver un repreneur prêt à s’engager, explique Laurent Leclercq :

« Nous ne connaissons pas les projets du propriétaire pour la suite. Nous ne dévoilerons pas nos intentions tant que nous ne connaîtrons pas les siennes ».

Pour Jacques Bigot, le jeu d’Hypercoop est confus. Le maire d’Illkirch-Graffenstaden estime que le groupe a laissé pourrir la situation en minimisant son engagement dans le commerce, de moins en moins achalandé et qui a fermé ses étals de boucherie et charcuterie au détail :

« Aujourd’hui, la direction annonce que le magasin reste ouvert, mais quel engagement prévoit-elle pour dynamiser ce commerce de proximité ? »

Une chose est sûre, Hypercoop n’a pas vocation à conserver le supermarché, l’un des derniers qu’il possède encore aujourd’hui. À plus ou moins long terme, le groupe le cèdera ou le fermera. Pour les syndicats, la fermeture cette année au prétexte des travaux imposés était la solution de facilité pour Hypercoop.

Stratégie de « filialisation »

En 2012, le réseau de distribution Coop a été vendu à la découpe. Le groupe Carrefour a repris la majorité des petits magasins, tandis que le groupe E. Leclerc a racheté les 7 hypermarchés et 22 supermarchés MaxiCoop, regroupés au sein d’Hypercoop. Dès 2014, la politique d’Hypercoop a été la « filialisation » : le groupe s’est progressivement désengagé des magasins pour les céder séparément à des propriétaires indépendants.

Laurent Leclercq confirme :

« Hypercoop est une société de portage qui n’a pas vocation à garder ses magasins. Nous n’avons aucune stratégie de vouloir les fermer, au contraire notre but est de tous les céder, en priorité à des adhérents du réseau Leclerc. Nous sommes dans une stratégie de continuité. Et une fois que tous les magasins seront cédés, Hypercoop n’aura plus lieu d’être ».

La plupart des magasins sont passés dans le réseau Leclerc classique, vendus à des adhérents du groupe. Le supermarché de Koenigshoffen est passé au concurrent Lidl et ceux de l’Elsau à Strasbourg et de Gries ont fermé.

Derniers magasins avant la dissolution

Au bout de deux ans, il ne reste aujourd’hui plus dans le giron d’Hypercoop que l’hypermarché de Schiltigheim et 8 supermarchés. Quatre d’entre eux doivent être vendus d’ici l’été : ceux de Rixheim, Haguenau, et Bischwiller à des adhérents du réseau Leclerc et celui de Lemberg à Intermarché.

Ceux qui resteront encore sur les bras d’Hypercoop sont les plus fragiles économiquement, en perte de chiffre d’affaires depuis trois ans : Hilsenheim, Hochfelden, et Ingwiller. D’après les chiffres que nous avons pu consulter, seul Illkirch continue de progresser, à minima. Un diagnostic, que conteste la direction, d’après laquelle les 4 magasins sont en progression positive.

Jacques Bigot veut rester optimiste :

« Ma certitude, c’est que des opérateurs sont convaincus que du commerce alimentaire à cet endroit est rentable. Il y a beaucoup de population et un fort passage grâce au parking à côté. Il y a donc un potentiel de clientèle à condition d’être dynamique. Tout ce que j’espère c’est qu’Hypercoop n’a pas décidé de rester dans le seul but de faire monter les enchères avec un repreneur potentiel. »

Le cabinet du maire doit rencontrer prochainement la direction de Carrefour. Le conseil municipal d’Illkirch-Graffenstaden a pris ses dispositions pour prévenir le risque de disparition de commerce à la place du supermarché. Il a inscrit dans le nouveau Plan local d’urbanisme – qui vient d’être soumis à enquête publique – que l’endroit peut donner lieu à un projet d’habitation, mais à la condition que celui-ci prévoit des commerces.

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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