Comment vivre au port ? Après deux accidents, la cohabitation aux Deux-Rives refait débat
Environnement 

Comment vivre au port ? Après deux accidents, la cohabitation aux Deux-Rives refait débat

actualisé le 16/08/2018 à 16h18

Après l’explosion, au Port-du-Rhin, d’un silo à céréales et l’incendie d’une partie des installations de Soprema, peut-on vivre en sécurité près des structures industrielles ? La municipalité a choisi de construire des logements près de sites classés à risques, comme à la Coop située à 300 mètres des malteries d’Alsace ou de la cuve de fioul lourd de la chaufferie SETE de l’Esplanade. Une cohabitation délicate dont les enjeux ont largement été occultés et qui ressortent aujourd’hui.

Le 6 juin, le silo à grains du Comptoir agricole, situé au port Sud de Strasbourg, a été soufflé par une explosion qui a fait plusieurs blessés graves, dont certains étaient encore hospitalisés fin juillet. Le périmètre direct des installations a été rapidement bouclé et évacué et des mesures de confinement ont été mises en place – le silo est situé à un peu plus d’un kilomètre des quartiers du Neuhof et du Polygone – avant d’être levées quelques heures plus tard.

Une explosion ressentie à 3 km

L’enquête est toujours en cours pour déterminer les causes de cet accident. La réglementation en matière de prévention des risques a joué son rôle puisque les effets liés à l’explosion ont été relativement limités, le souffle de cette dernière ayant été évacué vers le haut et non latéralement, ce qui aurait eu des conséquences bien plus graves.

Reste que le souffle de l’explosion a été ressenti jusqu’au môle de la Citadelle, à 3 kilomètres de là. Jeudi 19 juillet, un autre incendie a ravagé plus de 3 000 m² de bâtiments de Soprema, à un peu plus d’un kilomètre au sud. Cette fois-ci sans conséquences humaines. Qu’en serait-il d’installations classées à risques encore plus proches de zones d’habitation, comme celles des malteries d’Alsace, situées juste en face des bâtiments de l’ancienne Coop, future zone culturelle… et résidentielle ?

Photo de l’explosion du silo du Comptoir agricole prise par un Twittos (@fklingler), le 6 juin 2018. (doc remis / Twitter)

Des entreprises livrées à elles-mêmes

Les suites à donner à cet accident ont fait l’objet, le 25 juin, de discussions au cours d’une réunion organisée par le Port autonome et le Groupement des Usagers des ports (Gup) de Strasbourg, à l’adresse des entreprises de la zone portuaire. Le jour de l’explosion du silo, nombre d’entre elles ne connaissaient pas les éventuels risques encourus par leurs salariés et les mesures de sécurité à prendre.

Lucien Modery, responsable d’activité de la société de recyclage Leonhart, qui dispose d’un quai de chargement située à moins de 500 mètres à vol d’oiseau du silo ayant explosé, raconte :

« C’est un ami travaillant au Comptoir agricole qui m’a informé que le toit du silo pouvait contenir de l’amiante et qu’il fallait prendre de mesures de sécurité. L’annonce officielle, recommandant le port d’un masque et la prise d’une douche avant de rentrer chez soi, est tombée après 19h, alors que la plupart des employés avaient déjà quitté leur travail. »

Mais à côté de ces questions de communication, une autre problématique est revenue sur le devant de la scène : celle de la difficile cohabitation entre industries et habitations et de la pression qu’exerce l’expansion urbaine sur le port.

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Citadelle, Starlette, Coop… la reconquête de friches industrielles et portuaires est aujourd’hui au cœur du projet de zone d’aménagement concerté (ZAC) des Deux Rives.

Une expansion vers l’est qui permet de limiter l’étalement de la ville et la consommation d’espaces naturels ou agricoles ailleurs, mais qui impose de prendre en compte les contraintes liées à l’utilisation de zones polluées (travaux de dépollution des sols, restrictions d’usages…) et qui amène ces nouvelles zones tertiaires et résidentielles à se rapprocher des zones industrielles, de leurs emplois, mais aussi des risques et des nuisances qu’elles peuvent représenter.

Habiter à proximité d’installations portuaires recèle son lot de nuisances, sonores et olfactives (Photo Nathalie Stey).

Habiter à proximité d’installations portuaires recèle son lot de nuisances, sonores et olfactives (Photo Nathalie Stey).

Dans le cas de la Coop par exemple, aux risques technologiques liés à la proximité d’installations de stockage de céréales ou de produits pétroliers, s’ajoutent les nuisances sonores liées au déchargement pneumatique des bateaux de céréales et au passage de lourds trains de marchandises dont les rails encerclent les terrains de l’ancienne coopérative.

Port et riverains : une méfiance réciproque

La SPL est consciente de ces difficultés mais estime avoir trouvé un point d’équilibre entre fonctions résidentielles, économiques et portuaires. Alice Frémeaux, responsable du développement pour le projet Deux-Rives, précise :

« Avec l’aménagement de la rue du Péage, le trafic routier entre les zones Nord et Sud du port bénéficiera d’une voie dédiée qui évitera toute gêne sur les zones résidentielles. Par ailleurs, l’aménagement du terrain Coop respecte les périmètres de sécurité existants. Il n’y aura pas de logements au nord du site. »

La ZAC des Deux Rives vise à urbaniser d’anciennes friches portuaires. Ce faisant, des zones résidentielles seront aménagées à proximité d’installations industrielles existantes. DR

La ZAC des Deux Rives vise à urbaniser d’anciennes friches portuaires. Ce faisant, des zones résidentielles seront aménagées à proximité d’installations industrielles existantes (DR).

Pour Régine Aloird, directrice de Rubis terminal au port aux pétroles et présidente du Groupement des usagers des ports de Strasbourg, le programme Coop doit pourtant être reconsidéré à l’aune des récents événements :

« Dès l’élaboration du schéma directeur des Deux-Rives, en 2011, le GUP a attiré l’attention de la municipalité sur ce problème de risque industriel, qui doit inciter à la prudence. Nous avons toujours exprimé la même position, qui est de dire que le terrain de l’ancienne Coop ne doit pas être dévolu à des fonctions résidentielles. Les élus ont pris leur décision… à eux ensuite de prendre leurs responsabilités, notamment s’il arrive quelque chose. Nous ne voulons pas qu’on se retourne un jour contre les entreprises, en leur demandant de partir. Elles étaient là bien avant l’aménagement des zones résidentielles ! Les silos, notamment, emploient des personnes et fournissent les boulangeries qui, chaque jour, cuisent le pain pour les habitants de Strasbourg. Si la pression devait devenir trop forte et remettre en cause les activités industrielles existantes, l’emploi risquerait de s’en aller ailleurs, de l’autre côté du Rhin par exemple. »

Une société hyper-protégée au sein de laquelle la culture de l’alerte a disparu

Faire cohabiter activité résidentielle et industrie : un désir qui, pour Bernard Mawhin, expert en environnement industriel, ne correspond pas à notre culture du risque :

« Vouloir faire cohabiter activité résidentielle et industries dans la zone des Deux-Rives, en particulier à l’ancienne Coop, signifie que la vie de ces quartiers sera rythmée par l’industrie. Et ce rythme n’est pas compatible avec le mode de vie des habitants.

Une autre problématique est celle du risque industriel, notamment lié à la présence de silos. Ces installations sont conçues pour atténuer les effets d’une explosion, mais on n’est jamais à l’abri d’un sur-accident ; c’est ce qui avait motivé l’évacuation de la zone. Tout ceci est réfléchi pour des activités situées dans des zones industrielles, caractérisées par une densité de population très faible et l’absence de personnes fragiles. Je vous laisse imaginer le même type d’évacuation dans les quartiers Coop, Starlette ou Citadelle – avec, pour ce dernier, une seule voie d’accès !

L’idée de faire cohabiter activités résidentielles et industrielles étaient peut-être valable au XIXe siècle, mais elle ne l’est plus aujourd’hui. Dans notre monde hyper-protégé et hyper-sécurisé, le risque n’est plus accepté et la culture de l’alerte a disparu. En cas d’alarme par exemple, beaucoup de gens ne se sentiraient pas concerné, et ils seraient encore moins nombreux à savoir comment réagir. »

Faire cohabiter logements et industries : une réalité au XIXe siècle, une chimère aujourd’hui (Photo Nathalie Stey).

Faire cohabiter logements et industries : une réalité au XIXe siècle, une chimère aujourd’hui (Photo Nathalie Stey).

Études de risques indisponibles

Est-il prudent de programmer des espaces résidentiels à proximité d’installations classées ? La question a été évoquée en fin de conseil municipal de Strasbourg le 25 juin par Fabienne Keller, ancienne maire et élue (Agir) de l’opposition. Lors du débat public qui s’était tenu au début de l’été 2017, à l’occasion de la première modification du nouveau plan local d’urbanisme (PLU) de l’Eurométropole – intégrant notamment la vocation résidentielle de la partie Sud de l’emprise Coop, contrairement à ce que prévoyait le dernier plan d’occupation des sols (POS) -, les études de risque ayant fondé ce changement n’étaient pas disponibles.

Un manque de transparence que dénonce, aujourd’hui encore, Fabienne Keller :

« L’intérêt de tout le monde serait pourtant que cette opération se fasse en toute sécurité. Nous avons besoin de savoir quels périmètres de risque ont été pris en compte, quels terrains seraient impactés en cas d’explosion et de quelle manière ces risques ont été intégrés aux choix techniques pris par la SPL. Chaque accident doit en effet nous amener à faire évoluer, si nécessaire, la prise en compte des risques.

Le problème est que les riverains du quartier de la Coop sont, par définition, peu nombreux ; il y a donc peu de gens à s’intéresser au dossier. Mais c’est maintenant qu’il faut se poser la question de la prise en compte des risques technologiques dans le cadre du programme, pas une fois que tout sera construit. »

Les habitants des quartiers concernés par les risques industriels sauraient-ils comment réagir en cas d’alarme ? (Photo Chrispit1955 / FlickR / cc)

Les habitants des quartiers concernés par les risques industriels sauraient-ils comment réagir en cas d’alarme ? (Photo Chrispit1955 / FlickR / cc)

Il est vrai que le document d’information communale sur les risques majeurs (Dicrim), que toute municipalité a l’obligation, depuis un décret de 1990, de mettre à la disposition de ses administrés, n’a été adopté par le conseil municipal de Strasbourg que le 3 novembre 2017 et n’a pas spécialement fait l’objet de publicité.

Ce document, qui recense les risques naturels et technologiques présents sur le territoire de la commune, localise les zones à risques et décrit les mesures de prévention existantes et la conduite à tenir en cas de danger, doit pourtant faire l’objet d’une large diffusion auprès des habitants.

L'AUTEUR
Nathalie Stey
Journaliste spécialisée dans les questions économiques. Ma marotte depuis vingt ans : les voies d’eau, et tout ce qui se passe autour.

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