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À la CTS, les agents inquiets de l’externalisation d’une partie de leurs missions
Société 

À la CTS, les agents inquiets de l’externalisation d’une partie de leurs missions

par Maurane Speroni.
Publié le 12 février 2015.
Imprimé le 16 août 2022 à 00:55
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Ce bon vieux tram Eurotram, plus bruyant, mais plus fiable apparemment... (Photo Alexandre Prévot / FlickR / CC)

Des agents de surveillance de Cityveille assermentés pour verbaliser les auteurs d’incivilités (Photo Alexandre Prévot / FlickR / CC)

Une partie des opérations de contrôle et de verbalisation à bord des bus et des tramways de la CTS sera assurée par Cityveille, une entreprise privée. Les syndicats rejettent le recours croissant à la sous-traitance et s’inquiètent pour l’avenir des emplois au sein du transporteur public.

La compagnie des transports strasbourgeois (CTS) fait de la lutte contre la fraude et les incivilités son cheval de bataille. Plus de 70 agents de la CTS sont actuellement en charge du contrôle et de la verbalisation. Au printemps, ils devraient être rejoints par des agents de surveillance Cityveille, une société privée déjà chargée de maintenir la sécurité à bord des véhicules de la CTS. Jean-Philippe Lally, directeur général de la CTS, précise :

« Quatre à six agents seront assermentés pour verbaliser les auteurs d’incivilités et vérifier la validité de leur titre de transport. Il s’agit de missions ponctuelles et ciblées. Nos agents CTS sont totalement occupés et cela ne représente pas des emplois à plein temps sur le réseau, alors on achète des missions de contrôle au moment et à l’endroit où on en a besoin. Les personnes sont moins qualifiées, donc ça nous coûte moins cher. »

La convention collective des agents de la CTS fait débuter leurs salaires autour de 1600€ bruts tandis que celle des agents de sécurité, en vigueur à Cityveille, permet des embauches au SMIC.

La sous-traitance, synonyme de flexibilité et d’économies

Dans un premier temps, la CTS envisageait que les agents de Cityveille puissent assurer les mêmes missions de contrôle que ceux de la CTS. Un avenant au contrat passé avec Cityveille (renouvelé en octobre 2013, pour trois ans) le prévoyait. Tollé chez les agents de la CTS qui craignent, à terme, de voir disparaître leurs missions et donc leurs emplois, au profit de ce prestataire. L’annonce passe d’autant plus mal qu’elle intervient un an après la reconduction du contrat.

Fin novembre 2014, une intersyndicale (CGT-CFDT-FO-UNSA) a entamé une grève dont le préavis courrait jusqu’au 5 janvier 2015. La mobilisation a été inégale, et le trafic perturbé pendant douze jours, dont six avec des horaires de circulation réduits pour le bus (6h-20h) et quatre jours pour le tram.

Début décembre 2014, la CFDT et l’UNSA se sont retirées du mouvement, à la suite de précisions de la part de la direction : les agents de Cityveille interviendront uniquement dans le cadre de leur mission première, à savoir, la sécurisation des rames. Ils ne pourront contrôler que les auteurs d’incivilités (pied sur un siège, vélo dans le tram aux heures de pointe). Mais ils seront aussi en mesure de les verbaliser en cas d’absence de titre de transport.

Pourtant, « une campagne sur un taux de fraude en baisse »

Force ouvrière a poursuivi le mouvement en dénonçant « un passage en force ». Même constat pour Pierre Catala, délégué syndical CGT, qui rejette tout recours à la sous-traitance :

« Aujourd’hui, Cityveille fait de la prévention, ce que font les agents CTS. Surveillance, contrôle : tous nos métiers partent pour être réalisés à moindre coût. Avec cet avenant au contrat, on voit bien que c’est un essai, si ça ramène quelque chose, c’est parti ! On a des craintes pour la pérennité de nos emplois. On ne comprend pas pourquoi on sous-traite alors que peu de temps avant, la CTS faisait une campagne sur un taux de fraude en baisse. On s’est dit qu’on avait bien bossé et dans la foulée, on nous annonce qu’il y aura plus de contrôles, mais que ce n’est pas à nous de les faire. »

« Ils pourraient jouer les gros bras »

Le taux de fraude a en effet baissé de 25% en cinq ans sur le réseau, pour atteindre 9,2% en novembre 2014 (selon une enquête réalisée auprès des usagers). Mais pour la direction, il faut aller plus loin. Un dialogue est entamé avec le personnel autour de ces opérations :

« La fraude représente encore 4 millions d’euros par an d’évasion de recettes. Donc nous allons regarder s’il y a un besoin de contrôles supplémentaires et dans l’affirmative, nous verrons si nous pouvons le faire en interne ou s’il faudra avoir recours à la sous-traitance. »

Éric Vautherot, conducteur de bus depuis 13 ans et délégué syndical UNSA (qui a signé un accord de fin de conflit et a rejoint un groupe de travail avec la direction) veut aussi éviter la sous-traitance :

« J’attends que la partie “contrôle” revienne en totalité à la CTS avec des équipes plus étoffées pour la sécurité et une répartition plus homogène sur le réseau. Cityveille, en accompagnement, c’est bien, mais seulement pour des missions ponctuelles comme des sorties de classe, la Fête de la musique ou la Foire européenne. »

Le directeur de la CTS cite les transports publics de Montpellier, où l’externalisation des contrôles « fonctionne bien » selon lui. Mais c’est précisément cet exemple que ne veulent pas suivre les syndicats. Les contrôleurs d’une entreprise privée lyonnaise qui officient aux côtés de ceux du réseau Tam (transports de l’agglomération de Montpellier) ont parfois été comparés à des « shérifs ». Certains passagers rapportent des intimidations, des menaces.

Le soupçon de la politique du chiffre

À Strasbourg, certains contrôleurs craignent ce genre de dérives avec « les Cityveille » – comme ils les appellent – convaincus qu’il leur sera demandé de faire du chiffre. Pierre Catala craint qu’ils ne soient tentés de « jouer les gros bras, faire les Rambo ». De son côté, Mohamed Safidine, son collègue de FO, contrôleur depuis une dizaine d’années, met en avant son expérience :

« On cherche la sérénité dans les transports, on n’est pas la police. On juge la situation avec discernement avant de verbaliser. Parfois, je préfère laisser partir un contrevenant surexcité, pour des questions de sécurité dans la rame. »

Sur son site internet, Cityveille indique que les personnes recrutées doivent « faire preuve de fermeté dans un esprit de discernement affirmé ». De son côté, Jean-Philippe Lally assure que les agents de Cityveille travailleront de la même manière que les agents en interne, ils ne toucheront pas d’intéressement sur les verbalisations :

« Ils agiront selon les consignes données par la CTS et toute infraction sera un élément de non-paiement de la prestation. »

La sous-traitance, une pratique ancienne à la CTS

Il ajoute que « l’effectif interne de contrôle sera maintenu à un niveau au moins égal à celui actuel jusqu’en 2020 ». Mais après ? L’échéance inquiète les salariés, dont Pierre Catala :

« Le problème avec la sous-traitance, c’est qu’une fois qu’on a mis le pied dedans, c’est la porte ouverte. On met tout à l’extérieur, on est en train de tout déstructurer. »

Ce n’est pas la première fois que la CTS externalise des services. C’est le cas pour certaines lignes de bus (la 21 ou la 27 notamment) ou pour des services techniques (révision des rames). Cityveille a d’ailleurs les faveurs de la CTS puisque City Accueil, une branche de la société, gère le mini train pour touristes et les parking-relais. Et depuis février 2014, Cityveille a également pris en charge la surveillance de la station de tram de la gare centrale, assurée auparavant par Securitas. « L’offre de Cityveille était moins chère, et leur personnel est formé, il connaît le réseau », conclut Jean-Philippe Lally.

L'AUTEUR
Maurane Speroni
Maurane Speroni
Etudiante au Centre universitaire d'enseignement du journalisme à Strasbourg, je suis en stage pour un mois à Rue89 Strasbourg.

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