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Le ras-le-bol des habitants rend délicates les ambitions de démocratie participative à la Meinau
Société 

Le ras-le-bol des habitants rend délicates les ambitions de démocratie participative à la Meinau

par Thibault Vetter.
Publié le 25 novembre 2022.
Imprimé le 02 décembre 2022 à 03:06
4 449 visites. 7 commentaires.

L’assemblée de quartier de la Meinau du mardi 22 novembre ne s’est pas déroulée comme prévu. Les objectifs des ateliers thématiques semblent dérisoires face aux problèmes quotidiens auxquels font face beaucoup de Meinauviens.

« Voilà, au bout de 20 minutes, on aborde les sujets qui préoccupent vraiment les gens ici. L’insécurité, les rats, le manque de services publics », s’exclame une femme au micro. L’ordre du jour de l’assemblée de quartier de la Meinau du mardi 22 novembre est en train de voler en éclats. Des mains se lèvent dans toute la salle pour demander la réouverture de la mairie et du poste de police de proximité, des contraventions contre les incivilités ou encore davantage de rigueur des bailleurs sur l’entretien des espaces communs.

À cet instant de la soirée, les ateliers de quartier auraient dû être présentés. Il s’agit d’une partie du nouveau processus de démocratie participative à Strasbourg, mis en place par la municipalité écologiste. Lors d’assemblées de quartier, les habitants doivent déterminer des groupes de personnes qui se consacrent à une thématique précise et se réunissent régulièrement pour aboutir à une réalisation concrète. René Leboedec et Vincent Leport, deux retraités de la Meinau, sont donc censés proposer deux ateliers : « Mémoire de quartier », visant à réfléchir à l’évolution urbaine dans le contexte des rénovations, et « Cadre de vie », pour évoquer diverses problématiques liées à l’environnement comme la propreté urbaine.

L’ordre du jour de l’assemblée n’a pas été respecté car les personnes présentes souhaitaient surtout interpeller l’élu de quartier pour diverses problématiques. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Mais la plupart des 75 personnes présentes n’ont pas l’intention d’être studieuses ce soir. Et pour cause, les solutions à leurs problèmes passeront difficilement par la démocratie participative organisée par la Ville. Quand ils demandent un commissariat de proximité, on leur répond qu’il faut aller voir la police nationale. Des bâtiments en mauvais état ? Tournez-vous vers votre bailleur. Abdelkarim Ramdane, l’élu de quartier, est assailli d’interpellations… sur des éléments de la vie publique qui ne sont pas toujours du ressort de la municipalité.

« On a peur que tout s’écroule »

Monir Rahel évoque par exemple le cas des balcons de la rue de Provence, où il habite, qui menacent de s’effondrer. Son bailleur est Ophéa, une structure contrôlée par l’Eurométropole, donc où la municipalité a son mot à dire. « On veut savoir quand les choses s’amélioreront, on est venus pour ça », souffle le Meinauvien. Il dénonce aussi ne pas avoir accès aux expertises sur son bâtiment :

« On a peur que tout s’écroule comme c’est déjà arrivé. Les immeubles voisins, qui étaient comme le nôtre, ont été rénovés parce qu’il y avait de l’amiante. Chez nous, Ophéa dit qu’il n’y a rien, mais on n’a aucun document qui nous le prouve. J’aimerais avoir les preuves. »

Grâce à son insistance, il apprend finalement qu’il doit attendre la rénovation du bâtiment qui commencera au mieux fin 2023.

D’autres habitants s’insurgent parce que l’éclairage public est éteint la nuit dans une partie du quartier depuis plusieurs semaines. « On vit dans le noir », lance une femme. Abdelkarim Ramdane pense d’abord qu’il s’agit du plan d’économie d’énergie, mais la responsable de la direction de territoire, présente également, affirme que l’extinction est liée à une panne. Les participants à l’assemblée relèvent aussi la prolifération des rats à la Meinau. L’élu estime que le phénomène est principalement lié à des comportements individuels de personnes qui laissent des déchets partout. « Il faut les verbaliser », rétorque un homme dans la salle.

Abdelkarim Ramdane a souvent expliqué aux habitants qu’il ne pouvait rien faire sur les problématiques qui lui étaient soumises. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Abdelkarim Ramdane explique qu’il est très difficile de retrouver les coupables et que la Ville fait de la prévention. Il reconnaît aussi que dans certains cas, les poubelles sont sous-dimensionnées par rapport aux besoins des habitants. Ces derniers sont donc contraints de laisser leurs déchets à côté. Dans beaucoup de rues, les poubelles ne sont ni enterrées, ni placées dans des abris étanches, et les ordures sont donc de toute façon accessibles aux rats, que les habitants déposent les sacs au bon endroit ou pas.

Après quasiment deux ans et demi de mandat, la municipalité écologiste peine à lancer le processus de la démocratie participative à la Meinau. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« Les statistiques, ce n’est pas humain »

L’élu indique aussi que le commissariat de quartier a cessé ses activités après le Covid, car la police nationale constatait que sa fréquentation n’était pas élevée. Même chose pour la mairie de quartier, fermée pendant le précédent mandat, mais que l’actuelle municipalité ne semble pas vouloir rouvrir pour l’instant. « Les statistiques, ce n’est pas humain monsieur. Il y a des personnes âgées qui ne portent pas plainte ou qui n’accèdent pas à certains services à cause de ça, parce que c’est devenu plus compliqué », déclare une dame. Abdelkarim Ramdane assure qu’il comprend les problématiques, mais étant le seul élu présent, il ne s’engage sur rien, surtout dans un contexte où la municipalité essaye de faire des économies pour pallier les hausses de la crise énergétique.

La quasi-intégralité de l’assemblée de quartier consiste finalement en un temps d’échange avec Abdelkarim Ramdane. À dix minutes de la fin, alors que la salle se vide, René Leboedec et Vincent Leport essaient de présenter brièvement leurs ateliers et recueillent quatre adresses mail de personnes potentiellement intéressées. Le scénario de la dernière assemblée, en mars, avait été similaire : les mêmes ateliers de quartier avaient été rapidement proposés, mais n’avaient pas encore démarré, faute de candidats. Leurs instigateurs ont donc dû attendre huit mois, pour finalement revivre la même chose.

De nombreux habitants ont évoqué la nécessité pour eux de rouvrir le commissariat et la mairie de quartier. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Convaincre que la démocratie participative peut être utile…

« C’est un peu frustrant parce qu’on a travaillé pour penser notre présentation… Mais on comprend, les gens ont besoin d’interpeller les élus sur ce qu’ils vivent quand ils les voient », constate Vincent Leport. Louise Guionie, chargée d’animer la participation citoyenne au Neuhof et à la Meinau, admet que la mise en œuvre de la démocratie locale est très compliquée :

« On doit repenser le format de ces assemblées. Beaucoup ont pu interpeller leur élu de quartier, c’est déjà une bonne chose. Ensuite, on doit les convaincre qu’ils peuvent avoir un impact et ça, ce n’est pas évident. Mais certaines des problématiques soulevées peuvent être traitées à travers l’atelier ”Cadre de vie”. »

Abdelkarim Ramdane a essayé de répondre aux interpellations des habitants de la Meinau. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

À l’issue de l’assemblée, Monir Rahel ne cache pas sa déception :

« Tout le monde ici sait où sont les problèmes et quelles sont les solutions, pourquoi ils ne les règlent pas ? L’élu nous dit qu’il ne peut rien faire la moitié du temps. On se sent humiliés par ces réunions, c’est du blabla, ça fait des années qu’on leur parle des mêmes soucis. Comment vous voulez qu’on ait envie de s’investir plus ? »

La prochaine assemblée de quartier aura lieu en avril 2023. « On ne va pas attendre encore six mois avant de lancer les ateliers de quartier. Même si on est cinq, on va commencer, » assure René Leboedec. Deux ans et demi après le début du mandat, la démocratie participative pensée par la municipalité écologiste peine encore à débuter à la Meinau.

L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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