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Après un changement de propriétaire, quatre retraités du Neudorf subissent des coupures d’eau et de chauffage
Société 

Après un changement de propriétaire, quatre retraités du Neudorf subissent des coupures d’eau et de chauffage

par Guillaume Krempp.
Publié le 9 août 2022.
Imprimé le 25 septembre 2022 à 19:43
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Quatre locataires de plus de 60 ans refusent de quitter leurs logements, malgré les pressions de leur nouveau propriétaire, le « négociateur immobilier indépendant » Mathieu Deiber. Les incidents techniques, coupures d’eau ou de chauffage, se multiplient et les rapports se tendent jusqu’à des violences…

« Il nous a d’abord proposé quatre mois de loyer gratuit et 10 000 euros pour qu’on quitte l’immeuble. Quand on a refusé, il a dit qu’il nous ferait sortir autrement. » À 67 ans, Sonia Weyl voit sa retraite troublée depuis le rachat de l’immeuble du Neudorf qu’elle occupe en août 2021. Ancienne infirmière-cadre de l’hôpital public, elle a passé onze ans au 6 rue du Hohneck sans souci avec son ancienne propriétaire : « Elle ne faisait pas de travaux mais elle n’augmentait jamais les loyers. »

De 140 à 230 euros de charges

Mais le nouveau bailleur n’a rien à voir avec le petit particulier qui profiterait gentiment de ses rentes. L’ancienne propriétaire, Denise Adam, nous confirme avoir vendu l’immeuble à Mathieu Deiber, qui se décrit sur son site internet comme « négociateur immobilier indépendant ».

Lorsqu’elle reçoit la nouvelle du rachat par un courrier du notaire, Sonia Weyl est d’abord rassurée. La lettre indique que « les conditions et modes de règlement de votre bail restent les mêmes, savoir : le loyer de 500 euros et une provision sur charges de 140 euros par mois. » Mais dès décembre 2021, Mathieu Deiber propose la signature d’un protocole d’accord qui porte le loyer à 570 euros et 150 euros de charges. Les habitants refusent de signer. Le 17 décembre 2021, Sonia Weyl reçoit une lettre recommandée de l’union nationale des propriétaires immobiliers. Au nom de la société SCI du Hohneck, gérée par Mathieu Deiber, le syndicat indique à la locataire que le nouveau loyer s’élève à 502,11 euros avec cette fois « 230 euros de charges à partir de janvier 2022 pour faire face aux dépenses supplémentaires telles que le nettoyage des parties communes ».

Sonia Weyl est la seule locataire qui compte quitter cet immeuble. Elle a emménagé ici trop tard pour bénéficier de la protection accordée par la loi de 1948. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Une coupure d’eau en pleine canicule

Le vendredi 22 juillet 2022, en pleine canicule, les quatre locataires du 6 rue du Hohneck n’ont plus d’eau courante. En l’absence d’explication de leur nouveau propriétaire, ils appellent le service de l’eau de la Ville de Strasbourg. Le service confirme à Rue89 Strasbourg être intervenu le lendemain. Comme le compteur d’eau principal se trouve derrière une porte fermée à clé, les agents de la Ville ont dû mettre en place une alimentation provisoire en eau à partir d’une maison voisine.

Lundi 25 juillet, Mathieu Deiber se rend sur place accompagné de son père. Habitante du rez-de-chaussée, Sonia Weyl le voit arriver. Elle tient à l’accompagner jusqu’à la cave où se trouve le compteur principal. Mais les deux hommes ne l’entendent pas ainsi. Le père barre de son corps l’accès au compteur. Face à l’insistance de la locataire, le fils s’emporte, comme le raconte l’habitante :

« Il m’a poussé et je suis tombée sur le béton. Je n’arrivais plus à bouger. D’abord, ils n’ont rien fait. Ils me disaient d’arrêter de jouer la comédie. Au bout de dix minutes, ils ont appelé le Samu. »

Sonia Weyl a transmis à Rue89 Strasbourg les documents médicaux de l’hôpital de Hautepierre et de son médecin. Le scanner a abouti au diagnostic d’une « fracture-tassement récent de la vertèbre L1 ». L’examen de la docteure indique des lésions entrainant une « ITT (incapacité totale temporaire) de 30 jours » et « trois mois de soins ». La retraitée de 67 ans a aussi porté plainte pour violences suivie d’incapacité supérieure à huit jours.

Extrait du certificat réalisé par la médecin de Sonia Weyl. (Document remis)

500 euros pour 75 mètres carrés à Neudorf

« Je ne peux pas rester là. Je veux retourner à Plobsheim, peut-être vivre chez ma fille », affirme désemparée Sonia Weyl avant de nous faire rencontrer ses trois voisins. L’habitante du rez-de-chaussée monte les escaliers, sonne au premier étage, toque au deuxième avant d’entrer chez Fabienne Mathis, 62 ans, au troisième étage. Françoise Heitz, 64 ans, et Richard Benz, 76 ans, rejoignent la petite salle à manger décorée avec un goût tout alsacien. « On se voit beaucoup plus depuis un an », plaisante Sonia. « Toute seule, je n’aurais pas réussi à faire face à tout ça », abonde Fabienne.

De gauche à droite : Sonia Weyl, 67 ans, Fabienne Mathis, 62 ans, Françoise Heitz, 64 ans. Au centre : Richard Benz, 76 ans. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Autour de la table couverte d’une nappe blanche, les trois voisins de Sonia sont catégoriques : ils ne quitteront pas leur appartement. Leurs baux datent des années 1970 et sont régis par la loi 1948, connue pour être très protectrice des locataires. « Si on pouvait trouver un logement pour le même prix, pourquoi pas. Mais 75 mètres carrés pour 500 euros, ça n’existe plus. Avec ce loyer, ça ne suffirait même pas pour un studio aujourd’hui à Neudorf », souffle Fabienne Mathis. « J’ai ma sœur qui habite ici et puis même si je trouvais un appartement ailleurs, je ne vois pas pourquoi je lui ferais ce plaisir », renchérit Richard Benz.

Chauffage coupée, panne d’internet…

Les habitants ont tous une anecdote à raconter depuis que Mathieu Deiber est devenu propriétaire de leur immeuble. Ainsi en octobre 2021, soit deux mois après le transfert de propriété, le « négociateur immobilier indépendant » a informé les locataires que la chaudière était en panne. « Il nous a fait livrer des convecteurs électriques, de tout petits chauffages, ça nous a coûté 700 euros de plus à la fin de l’hiver », râle Sonia Weyl. Le propriétaire fera réparer la chaudière centrale en décembre, comme en atteste le courriel ci-dessous du service hygiène de la Ville de Strasbourg :

« Notre service a procédé à une visite de deux logements de l’immeuble le 2 décembre 2021 pour constater l’absence de chauffage centrale et la présence de convecteurs électriques d’appoint, visite suite à laquelle un courrier a été adressé à votre propriétaire au mois de décembre lui demandant de rétablir le chauffage central de l’immeuble. Aussi, suite à la réception de ce jour (7 janvier 2022, NDLR) d’une attestation de réparation de la chaudière centrale par un professionnel qualifié, l’instruction de votre dossier par notre service prend fin. »

Extrait d’un courriel d’un inspecteur de salubrité du service hygiène et santé environnementale de la Ville de Strasbourg

Richard Benz raconte avoir déposé deux mains courantes pour cette coupure de chauffage, mais aussi pour vol, à la fin de l’année 2021. Pour optimiser son investissement, le négociateur immobilier a réalisé des travaux afin de créer deux studios sous les combles de la bâtisse. Ancien vendeur de vêtements, Richard avait laissé des affaires dans le grenier, « mais le propriétaire a jeté tout ce qui s’y trouvait, notamment les affaires de mon fils, comme le petit train électrique qu’il utilisait quand il était petit ».

Ici, les voisins mangeaient dehors à l’ombre d’un magnolia. Fabienne cultivait son petit jardin. Le nouveau propriétaire a coupé l’arbre et remplacé l’herbe par du gravier pour louer des places de parking. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« On est dans un stress permanent »

Plus timide, Françoise Heitz laisse chacun se plaindre avant d’évoquer ses propres difficultés. Depuis le 12 juin, cette ancienne agent de service hospitalier n’a plus d’eau chaude : « Je suis obligée de me doucher chez mes parents… » Toujours au mois de juin, la retraitée a perdu sa connexion internet pendant trois semaines : « La conseillère d’Orange m’a dit qu’elle ne pouvait rien faire, le câble avait été enlevé… » Elle raconte aussi une coupure d’électricité qui ne devait durer qu’une journée et qui en a duré deux. « J’ai dû jeter tout ce que j’avais au congélateur », se rappelle-t-elle.

Fabienne Mathis ne peut s’empêcher de relier tous ces ennuis à l’acquisition de leur immeuble par Mathieu Deiber :

« Il s’est sûrement dit que ce serait vite plié avec quatre petits vieux dont trois femmes. Maintenant il ne sait plus quoi inventer pour nous jeter. Sauf que c’est dur à vivre pour nous. On est dans un stress permanent. On ne se sent plus chez nous. »

Contacté, Mathieu Deiber n’a jamais donné de réponse à notre demande d’interview malgré plusieurs appels, deux mails et deux messages sur ses deux comptes Facebook.

Article actualisé le 09/08/2022 à 14h25
L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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