En débat ce soir : « Les réseaux sociaux se nourrissent de nos mauvais côtés »
Société 

En débat ce soir : « Les réseaux sociaux se nourrissent de nos mauvais côtés »

actualisé le 11/07/2018 à 23h48

Les réseaux sociaux promettent de connecter les individus et de leur permettre d’échanger et de se regrouper. Mais ils semblent plutôt les trier, les séparer et servir d’arènes à des invectives qui peuvent être très violentes. Est-ce que les réseaux sociaux ont trahi ? C’est le thème de notre soirée « Tous connectés et après ? », au Shadok jeudi 12 juillet à 19h.

Mardi 4 juillet, le tribunal correctionnel de Paris a condamné deux personnes, de 20 et 34 ans, pour avoir injurié en des termes très violents la journaliste Nadia Daam après qu’elle ait critiqué sur Europe 1 le forum qu’ils utilisent. L’un d’eux avait réalisé un photo-montage où la journaliste était placée en otage de Daesh tandis que le second avait publiquement évoqué un viol.

Ce genre de cyberharcèlement n’est malheureusement pas rare sur les réseaux sociaux. Dans le cas où Nadia Daam était ciblée, sa condition de femme a servi de point d’ancrage comme l’analyse Lucie Soullier dans Le Monde :

« En brandissant ce mot-valise de “féminazi” aussi courant sous le clavier [des internautes du forum] que celui de “journalope”, les cyberharceleurs s’arrogent le statut de “résistant” face au prétendu “nazisme” du féminisme. Le discours se trouve inversé, le bourreau devenu martyr assimilant la dénonciation des violences sexuelles à une pratique génocidaire fasciste, tout en relativisant la Shoah. »

Pourquoi une telle violence ?

Comment en arrive-t-on là, à une telle violence, en quelques minutes ? Marie Després-Lonnet, professeur à l’Université Louis Lumière de Lyon, spécialiste des médias numériques, n’est pas étonnée. Elle est l’invitée du Shadok, centre de culture numérique, et de Rue89 Strasbourg pour une soirée d’échanges et de débats jeudi 12 juillet à partir de 19h, intitulée « Les réseaux sociaux ont-ils trahi ? » :

« Les réseaux sociaux ne rendent pas les gens méchants, ils sont déjà méchants et l’impunité dont ils bénéficient sur les réseaux sociaux leur permet d’exercer cette méchanceté. Le numérique n’a pas fondamentalement révolutionné la manière dont les gens communiquent, mais il a exacerbé certains traits que les humains ont en eux. Ce qui est problématique, c’est la relative impunité dont les internautes bénéficient, ils ne sont pas confrontés, contrairement au monde réel, aux conséquences de leurs paroles. Alors comme l’être humain est assez lâche, il s’autorise tous les excès. On ne connaîtrait pas ces débordements si les écrits étaient attribués et poursuivis. »

Pauline Escande-Gauquier est sémiologue et maître de conférences à Sorbonne Université Celsa. Également invitée jeudi, elle ajoute :

« Les réseaux sociaux sont devenus des espaces violents parce qu’ils se sont démocratisés et qu’ils sont très peu régulés. En Allemagne, ils sont considérés comme des éditeurs de contenus et risquent des sanctions très fortes en cas de discours racistes ou haineux. Du coup, les plateformes assurent une modération bien plus importante. En France, j’ai le sentiment qu’on en est encore au stade de la prise de conscience, on sent qu’il y a une nécessité de changer les règles dont bénéficient les plateformes… Tant que ce sentiment d’impunité perdure, l’autre n’existe pas. Après avoir balancé des horreurs, on ferme son écran et on redevient une personne normale… »

L’abandon des enfants

Les deux enseignantes-chercheures remarquent par ailleurs que peu d’adultes semblent être en mesure de savoir ce que leurs enfants font sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent. Pauline Escande-Gauquier note :

« Dans le cas de l’affaire Nadia Daam, on s’est rendus compte de l’extrême jeunesse des mis en cause… On voit que les parents ont laissé leurs enfants évoluer dans un univers sans règle, où il n’y a pas de sanction face aux conséquences de leurs pulsions. »

Combien d'amis avez-vous ? (Photo Ann Wuyts / FlickR / cc)

Combien d’amis avez-vous ? (Photo Ann Wuyts / FlickR / cc)

Pour Marie Després-Lonnet, les enfants sont particulièrement sensibles aux effets pervers des réseaux sociaux, en raison de leur souci de « faire partie du groupe » :

« Les enfants font très attention à ne pas être perçus comme différents. Et les réseaux sociaux, en promouvant une sorte d’idéal permanent, bien qu’inatteignable, les projettent perpétuellement dans une vision de leur propre échec. Il en résulte une réelle souffrance. Le risque pour la société est qu’ils n’apprennent pas correctement les normes sociales. Avec les téléphones portables, ces réseaux sociaux se sont invités dans la sphère intime… C’est comme si on invitait le monde extérieur, qui peut être violent et perturbant dans sa chambre. »

Pour les plateformes, toute régulation est suspecte

Si ces effets sont aujourd’hui bien perçus par les sociologues et les spécialistes de la communication, ils peinent à entrer dans la sphère publique notamment en raison du lobbying des plateformes. Pauline Escande-Gauquier rappelle d’où viennent les plateformes qui dominent le web et les échanges aujourd’hui :

« Elles sont issues de la contre-culture américaine, avec dans l’idée que toute régulation est mauvaise par nature, voire suspecte. Devant l’Union européenne ou l’Assemblée nationale, elles plaident constamment pour l’auto-régulation, en arguant que les meilleurs modérateurs sont les internautes eux-mêmes. C’est séduisant mais c’est faux et surtout, ça veut dire que sans intervention directe des gouvernements, rien ne changera. »

Marie Després-Lonnet va plus loin :

« Toutes ces logiques d’addiction et d’enfermement, il faut se demander à qui elles profitent… À ceux qui profilent les utilisateurs et revendent ces données, c’est à dire bien souvent les plateformes elles-mêmes ! Tous les utilisateurs réalisent un travail gratuit de filtrage et de recommandation sur lequel repose les plateformes. C’est ce que j’appelle le “participatisme”, tout le monde invite tout le monde à se regarder dans une centre de grand jeu d’ego, mais tout le monde contribue à alimenter les bases de données des grands acteurs de l’Internet… »

Y aller

Tous connectés et après ? Les réseaux sociaux ont-ils trahi ? Une rencontre débat avec Marie Després-Lonnet et Pauline Escande-Gauquier, jeudi 12 juillet à 19h au Shadok, presqu’île Malraux à Strasbourg.

L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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