En maison de retraite, ces résidents qui désirent encore
Société 

En maison de retraite, ces résidents qui désirent encore

Se choper à Strasbourg (3/8) – En maison de retraite, de nombreuses personnes âgées n’ont plus la force, ni l’envie de chercher une nouvelle âme sœur. Mais certains résidents veulent encore plaire, d’autres s’amourachent du personnel ou vivent en couple. Reportage dans un EHPAD strasbourgeois.

« Ici, il y a des histoires d’amour, comme partout. » Micheline Keiling dirige l’EHPAD (établissement d’hébergement de personnes âgées ou dépendantes) Saint-Arbogast, dans le centre de Strasbourg, depuis 2003. Pour la directrice, la maison de retraite est un lieu de vie comme un autre. La preuve ? Il y a quelques années, deux pensionnaires sont tombés amoureux l’un de l’autre. Et à ce jour, deux couples vivent dans son établissement. Ils ont leur chambre double, leur intimité et leurs habitudes. Selon les dernières rumeurs de la maison, située au cœur de Strasbourg, deux personnes seraient même en train de tomber amoureux…

Un nouveau couple à venir? 

Marie-Madeleine Woehli est bien au courant des ragots. Collier doré autour du cou, assise dans une chaise roulante, la dame de 95 ans apprécie de voir deux pensionnaires attirés l’un par l’autre :

« Il y a deux personnes de la maison de retraite qui se font souvent des déclarations. Ils vont se dire qu’ils se plaisent. C’est de l’intime mais ils le disent devant tout le monde. Ça nous fait plaisir à voir. »

Marie-Madeleine Woehli, 95 ans, ancienne enseignante en école primaire. (Photo GK / Rue89 Strasbourg / cc)

Face à l’élégante dame, Francis Boulanger tient à préciser que ces histoires restent minoritaires dans l’établissement. L’ancien professeur de SVT ne se sent pas concerné par ce sujet de la séduction du troisième âge :

« J’ai perdu ma femme l’année dernière. Je ne m’en remettrai jamais… Notre amour était fusionnel. »

François Boulanger, 91 ans, ancien enseignant de Sciences et Vie de la Terre à Colmar.

Beaucoup de pensionnaires vivent dans le souvenir de leur ancien partenaire défunt. Jean Griesbach, 94 ans, en fait l’expérience dans cet l’EHPAD strasbourgeois : « Presque tous les jours, il y a une bonne femme qui vient vers moi en pensant que je suis son mari… »

La coquetterie : « Un pilier de la maison »

Dans le couloir principal de l’EHPAD, plusieurs femmes sont assises, en silence, elles scrutent les entrées et sorties des visiteurs. L’une d’entre elles porte du rouge à lèvres et de grandes boucles d’oreilles. Ses cheveux sont tout à fait ordonnés. « La coquetterie fait partie des deux piliers de la maison, explique Marie-Madeleine, le premier c’est la nourriture, bien sûr. »

Plusieurs résidents ont déjà demandé à Martine Lutz, animatrice, de sortir pour rencontrer quelqu’un. La responsable des ateliers chant, peinture ou danse a donc proposé une sortie cinéma. « Mais elles n’arrivent pas à faire connaissance avec qui que ce soit », regrette la salariée de l’EHPAD. Elle raconte volontiers l’histoire d’un ancien pensionnaire, amoureux de la coiffeuse. Chauve, il sortait chaque semaine pour se faire « couper les cheveux. »

Des résidents en manque d’affection

Les aide-soignants ou l’animatrice font souvent face au besoin d’affection des résidents. Pour le personnel, ce manque est patent chez les personnes âgées. Martine Lutz explique par l’exemple :

« Il y avait ce monsieur à qui je plaisais beaucoup dans la maison de retraite. On dansait ensemble de temps à autre. C’était un flirt virtuel, quelques minutes. Puis je l’incitais à danser avec quelqu’un d’autre. »

Une autre pensionnaire a le béguin pour le veilleur de nuit. S’il travaille, elle réclame sa venue pour être couchée. Un jeu qui ne peut pas durer trop longtemps. Claudine Michel est psychologue de l’établissement depuis deux ans. Elle explique l’attitude que doivent adopter les salariés de la maison face aux désirs des résidents :

« Notre rôle, c’est de comprendre quel est le besoin derrière ces comportements. Certains résidents ont besoin de toucher les autres par exemple. Le personnel peut y répondre en donnant la main tout en interdisant d’aller plus loin. »

« Tout le monde a droit au plaisir »

Pour Claudine Michel, les désirs sexuels dans les maisons de retraite sont une réalité. La salariée de l’EHPAD observe même une prise en compte croissante de ce phénomène par l’institution. Mais un tabou subsiste dans les établissements français : comment réagir face aux personnes âgées désireuses d’avoir des relations sexuelles ? « En France, on n’a pas les moyens d’accompagner un désir sexuel non-solitaire », regrette la psychologue, qui ajoute :

« En Belgique, l’idée d’assistant sexuel a déjà fait son chemin pour les personnes en situation de handicap. En France, c’est encore interdit. Mais ce sont aussi les personnes âgées qui s’interdisent ces envies ou qui refusent d’en parler. Plus on libère la parole sur le sujet, plus les personnes vont s’autoriser des désirs. Tout le monde a le droit au plaisir. »

Un ancien pensionnaire de la maison de retraite n’a pas attendu une loi sur le « droit au plaisir » des résidents d’EHPAD. La directrice de l’établissement se souvient des sorties régulières du vieux monsieur : « On savait très bien qu’il se rendait sur le quai des Alpes. Il allait voir les prostitués… »

Aller plus loin

Sur France Inter : Le tabou de la sexualité à 60 ans

Sur France Culture : Le grand âge de l’amour 

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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