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Surprenant Stéphane Belzère au musée d’Art Moderne : à la découverte des Mondes Flottants
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Étudiants et étudiantes du Master Critique-Essais de l'Université de Strasbourg, à la rencontre de la scène culturelle régionale, nous mêlons regard critique et sensibilité curatoriale sur l'actualité artistique.
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Surprenant Stéphane Belzère au musée d’Art Moderne : à la découverte des Mondes Flottants

par Sophie Blanchard.
Publié le 13 novembre 2022.
Imprimé le 09 décembre 2022 à 05:48
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Lumière, couleur et transparence sont les maîtres-mots de l’exposition des Mondes Flottants présentée au musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg jusqu’au 27 août. Fasciné par le motif du bocal, le peintre Stéphane Belzère emmène dans un univers peuplé d’étranges spécimens.

Des mammifères, des reptiles, des amphibiens, des poissons conservés en fluide ont étonnamment investi le premier étage du musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (MAMCS) pour une exposition où se mêlent patrimoine scientifique et art contemporain, en association avec le musée zoologique actuellement fermé pour travaux. Au-delà d’une exposition collaborative, les Mondes Flottants célèbre le travail de Stéphane Belzère dont les peintures exposées couvrent la période de 2000 à aujourd’hui. 

Une passion insolite

La Salle des pièces molles-nocturne, une œuvre significative du travail de Stéphane Belzère inaugure le parcours. Au centre de la toile, un impressionnant cœlacanthe (un poisson des profondeurs qui existe depuis des millénaires), attire le regard. Conservés dans le formol, des spécimens de toutes sortes envahissent les étagères. L’intensité des touches bleutées contraste avec l’ambiance lugubre de la pièce.

L’artiste dépeint ici les réserves du muséum national d’Histoire naturelle de Paris où il installe son chevalet au milieu des années 1990. Entre ces murs, une véritable passion naît chez l’artiste, malgré l’atmosphère inquiétante qui inonde l’espace et la répulsion que produisent ces objets. Une fascination qui, rapidement, se transforme en obsession, jusqu’à devenir le sujet principal de ses peintures. 

Stéphane Belzère, La Salle des pièces molles-nocturne, 2000 (Photo M. Bertola / Musées de Strasbourg)

Au détour d’un couloir, accrochées l’une face à l’autre, les Immersions. Deux tableaux monumentaux qui apportent un point de vue original : d’observateur à modèle, le visiteur est plongé dans le liquide de conservation d’un bocal. Dans ce milieu aquatique, des courbes révèlent un monde déformé. En écho à La Salle des pièces molles-nocturne, une fenêtre est visible en arrière-plan. Imprégnées de bleu, ces œuvres rappellent l’Intérieur, bocal de poissons rouges de Henri Matisse, d’où émerge une tension entre intérieur et extérieur à travers la fenêtre d’une chambre. Un regret cependant : la distance entre les peintures ne permet pas une totale immersion dans cet univers outremer.

Bousculer les frontières entre art et science

Issus des collections du musée zoologique de Strasbourg, plus de 200 spécimens conservés en fluide sont rangés sur des étagères spécialement conçues par l’artiste pour l’exposition. Au centre, prend place une œuvre déconcertante de Stéphane Belzère, Les Mains des Anges. Cette installation, la seule parmi les peintures exposées, donne à voir des bocaux dans lesquels flottent étrangement des mains en moulage de cire réalisés par l’artiste et des plaques de verre colorées. La rencontre singulière entre les collections du musée zoologique et l’installation de Belzère génère une résonance entre passé et présent.

Les Mains des Anges est une œuvre évolutive et participative. Proposés par le MAMCS, des ateliers pédagogiques à destination de jeunes visiteurs enrichissent l’installation au fur et à mesure que de nouveaux moulages de mains remplissent les bocaux vides. 

Stéphane Belzère, Les Mains des Anges, depuis 2020 (Photo Sophie Blanchard)

Mais pourquoi les mains ? Si la volonté d’une conservation en bocaux est compréhensible, le recours à la figure des mains est, a priori, moins évident. Il faut alors se référer à l’histoire personnelle et familiale du peintre. Tandis que les plaques de verre colorées font office de vestige des vitraux réalisés par Belzère pour la cathédrale de Rodez, les mains rappellent la collection de statues religieuses de son père. Avec Les Mains des Anges, l’artiste engage un formidable travail sur la lumière et la couleur. Les reflets chatoyants des cylindres passent du vert à l’or, du bleu au rouge sombre.

Le bocal dans tous ses états

Afin de maîtriser son sujet de prédilection, Stéphane Belzère étudie le motif du bocal dans ses moindres détails. Des tableaux ovales, rectangulaires, verticaux et horizontaux défilent sur les murs.

« Mes tableaux naissent d’un sujet qui me possède. Ce sujet me préoccupe pendant longtemps, il ne me lâche plus, me tourmente même parfois, et me poursuit jusque dans mes rêves »

Stéphane Belzère

Les peintures de Stéphane Belzère, subjugué par l’aspect ondoyant du verre, du liquide et de la lumière, sont une ode à la matière vivante. Plus qu’un objet de conservation, le bocal devient une source d’inspiration déployée à l’infini. En regard des Mains des Anges, une succession de peintures figure des étagères sur lesquelles sont posés des bocaux. À la manière d’un inventaire, le peintre recense un à un les spécimens conservés dans les réserves muséum national d’Histoire naturelle de Paris.

Stéphane Belzère, série Les Étagères (Photo Sophie Blanchard)

Mais du figuratif à l’abstraction, la frontière est infime. Stéphane Belzère s’intéresse-t-il à la représentation des espèces ou aux effets de composition, de texture et de flou ? Au fil des séries, les spécimens disparaissent et laissent place à des formes indéfinies. Dans Les Grands bocaux, quatre spectaculaires peintures verticales, des organes effrayants surgissent de bocaux. Par un incroyable travail de la perspective, les œuvres figurent des cylindres emplis d’étrangeté et offrent une plongée surdimensionnée dans des vues sous-marines. La toile devient le bocal. Une transfiguration accentuée par Les Tableaux Ovales qui revêtent les contours arrondis du bocal jusqu’à l’apparition de paysages maritimes. La variété des tableaux constitue autant de regards portés sur le bocal transformé en de somptueux panoramas.

Vue d’exposition, à gauche, Les Mains des Anges, au centre série des Grands Bocaux, à droite, série des Tableaux Ovales (Photo Sophie Blanchard)

Une passerelle vers l’imaginaire

L’apparition de petits paysages aquatiques introduit à la perfection les trois Tableaux longs. Constitués de panneaux horizontaux démesurés, ces toiles représentent le fond d’un bocal où se mélangent du liquide et du verre. De cet assemblage émerge un motif linéaire qui, une fois immensément agrandi par l’artiste, se métamorphose en de sublimes paysages abstraits. La forme se dissout dans de grandes vues panoramiques qui laissent planer le doute sur leur symbole. Révèlent-elles le cosmos ? Ou un paysage d’eau et de glace ? Au spectateur de choisir et d’embarquer pour de lointaines contrées !

Les nuances de bleu, de vert et de blanc contrastent avec les dominantes de gris, de vert et de marron des œuvres précédentes. L’émergence de la clarté est la bienvenue après l’accumulation de formes étranges et sombres. Un retour au calme, un moment de parenthèse presque méditatif. 

Vue d’exposition, série Les Tableaux longs (Photo Sophie Blanchard)

Avec ses Mondes Flottants, Stéphane Belzère confronte l’univers de la science et de l’art. Non pas comme deux entités distinctes, mais comme une rencontre. Représenté sous tous ses angles, le bocal constitue le point de basculement entre réalisme et abstraction, entre objet scientifique et création artistique.

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L'AUTEUR
Sophie Blanchard
Étudiante du Master Critique-Essais de l'Université de Strasbourg. Passionnée par l'histoire de l'art, elle s'intéresse principalement aux rapports entre art et écologie.

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