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La fièvre dans le Pur-sang
Sports 

La fièvre dans le Pur-sang

par Stéphanie Wenger.
Publié le 2 juillet 2021.
Imprimé le 03 août 2021 à 13:39
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Reportage à l’hippodrome de Strasbourg Hoerdt où petits et gros parieurs, curieux et accros des pistes se croisent autour de chevaux qui sont plus que des numéros. Premier épisode de notre série d’été, « Fous alliés des bêtes », sur les liens parfois extrêmes qui peuvent unir les hommes et les animaux.

Après une année entière de fermeture, l’hippodrome de Hoerdt, dans l’Est de la France, a rouvert ses portes pour le plus grand bonheur des habitués, jockeys, entraîneurs et propriétaires. (Photos Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbour)

Elle n’a que deux ans et c’est l’une des stars du jour. Dans le rond de présentation, l’encolure trempée de sueur, elle avance, pattes fébriles, un peu inquiète. Autour d’elle, l’atmosphère est extatique, on se congratule, on exulte. Alors qu’elle entame un tour de piste, les appareils photos cliquètent et les smartphones sortent. Elle, c’est Why Chope, une pouliche baie qui vient de remporter la course de 15h, le prix de l’Essor, et qui a ramené 18 000 euros à partager entre jockey (7%), l’entraîneur (14%) et les propriétaires (le reste).

Justement, ils sont trois à avoir rêvé à un destin d’étoile pour la fille de Wale of York et Valiya. Trois à être propriétaires de la pouliche. Il y a d’abord un habitué des champs de courses de la région, Richard Frances, un jeune trentenaire, Thibaud Lostetter et l’entraîneur, Jess Parize. Thibaud, fils de propriétaires, est amateur de courses et travaille dans la banque : 

« C’est un rêve qui devient réalité, c’est magnifique, elle est première pour une première course. Cela va au-delà de mes espérances. En plus, l’entraîneur avait demandé au jockey de la respecter et de ne pas lui donner un seul coup de cravache. »

Richard Frances, l’autre propriétaire, n’en est pas à sa première émotion. Il a déjà eu des chevaux gagnants. Il couve son jeune ami d’un regard attendri du connaisseur qui se souvient encore fort de la saveur de la première victoire

« Il se rappellera toute sa vie du 13 juin 2021, comme à moi me revient le 27 avril 1987.  Cela procure une émotion indescriptible. »

Why Chope, pouliche de 2 ans, a remporté pour sa première course le Prix de l’Essor (Photos Abdesslam Mirdass / Hans Lucas)

Comme un athlète dans la famille

Les chevaux ont été dételés et reconduits au boxe. Ils vont être nourris et douchés, et se reposer à l’écart du public avant de rentrer en van là où ils habitent et s’entraînent. Pour Why Chope, c’est à Wissembourg, l’autre hippodrome alsacien. Quel lien existe-t-il entre ces animaux qui procurent joie ou déception intenses, à ceux qui les élèvent, les achètent, les entraînent mais aussi aux centaines ou milliers de parieurs, qui suivent leurs foulées en criant et en retenant leur souffle ? Pour Richard Frances, qui travaille dans l’immobilier, huit mois d’entraînement et de petits soins ont payé.

« Ce n’est pas comme un enfant, n’exagérons pas… Mais disons que c’est comme un sportif qui rentre dans la famille. Certains amènent leurs gamins au match de foot le week-end, nous c’est à l’hippodrome que l’on va. » 

Il lance en riant à l’entraîneur qui passe : « J’ai déjà reçu deux appels ». Puis à mon adresse : « Je plaisante bien sûr. » Pourtant, ce n’est pas si loin de la réalité et suite à cette victoire, des acheteurs potentiels de Why Chope vont sûrement se manifester. Mais est ce qu’on ne s’attache pas à ceux qui nous font rêver, comme à un animal de compagnie qu’on hésiterait à céder au plus offrant ? Richard Frances met les choses au point : 

« On va étudier les offres intéressantes : les courses, c’est également une entreprise. Tous les mois on a beaucoup de frais (pension, véto, entraîneurs), c’est un hobby mais il faut couvrir les dépenses. Un accident et on perd tout. Un cheval réformé des courses, ça vaut 400 euros. » 

Pour l’instant, il garde secrète la somme en deçà de laquelle il ne vendra pas Why Chope, mais il a déjà une idée précise du prix de son attachement. Une somme qu’il investira bien sûr dans un nouveau cheval, sa passion. 

Après une année entière de fermeture, l’hippodrome de Hoerdt, dans l’Est de la France, a rouvert ses portes pour le plus grand bonheur des habitués, jockeys, entraîneurs et propriétaires.

Petits joueurs et grands gagnants

En cette dernière journée de la saison, l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt a fait le plein « dans la limite des exigences sanitaires », c’est à dire 1 000 personnes, hors acteurs des courses. L’endroit a seulement ouvert au public le 19 mai dernier, mais bien avant cela, les paris en ligne avaient déjà grimpé de 30% pendant le confinement. Les « paris en durs », sur place, constituent quant à eux la plus grande part. Hoerdt n’est évidemment pas Longchamp, Auteuil ou même Deauville.

Pourtant, il y a parieurs et parieurs. Gaël se dit habitué amateur, il a misé 50 euros « sur le 2 dans la 4 ». « En général c’est plutôt 10 euros », mais là, il y croit. Son plus gros gain s’élève à 1 400 euros, « mais il y a des gens qui misent 2 000 euros par course, vous devriez aller voir là-haut, les gens avec les chapeaux, ils misent gros. »

Pour cette journée où huit courses sont organisées, le montant des gains a été de 28 000 euros, mais il était impossible de parier à distance, même dans les PMU de la région. Rien à voir avec la journée Quinté + du 1er juin où 11,5 millions d’euros de gains ont été générés. La décentralisation des paris équins est effective depuis 1998, une volonté de Jean-Luc Lagardère alors PDG de France Galop et qui permet à certains hippodromes provinciaux d’accueillir des courses d’envergure nationale. 

Lucien Matzinger, le président de l’hippodrome de Strasbourg (Hoerdt) et des hippodromes de l’Est de la France.

« Tenue correcte exigée » annonce une affiche sur la porte d’une pièce feutrée, à l’étage. On a suivi Lucien Matzinger dans le salon des propriétaires. Le président de l’hippodrome qui chapeaute aussi la fédération de l’Est (huit champs de couses) explique l’objectif du secteur : gagner de nouveaux parieurs, plus jeunes, d’où une stratégie agressive sur les réseaux sociaux (avec par exemple une chaîne Youtube). L’homme en costume cravate et chaussette bordeaux floquées d’un pur sang monté par un jockey, tient aussi à combattre les a priori.

« Les courses sont attaquées par les animalistes, les spécistes, qui voudraient que l’on ne fasse plus rien avec le cheval pour de l’argent, mais je vous assure que dans ce milieu on s’en occupe avec attention. Sur un champ de courses, il y a deux athlètes : le jockey et le cheval. » 

La boucherie ou la retraite dorée

Alors qu’on a même pas encore évoqué l’image du cheval de course blessé ou trop vieux qui finit à la boucherie puis en viande hachée, Lucien Matzinger nous parle du « Race and care », un concept qui se décline en hashtag et en blanc, sur plusieurs casquettes d’acteurs de courses aperçues sur l’hippodrome. La filière estime avoir gagné en responsabilité et respect de l’animal. D’ailleurs, ce jour-là, des entreprises de « reconversion » des chevaux de courses sont présentes comme : Au-delà des pistes, Passerelle ou les Écuries du Winkelbach, très réputées dans la région. 

À la tête de ce centre situé à Hengwiller dans le nord-ouest du Bas-Rhin, Nathalie Dietrich a déjà transformé des pur-sangs, jugés « non montables » car trop sanguins ou cassés par leur carrière sportive, en paisibles chevaux de balade ou d’obstacles.  

« Je me suis rendue compte que plein de propriétaires ne savaient pas quoi faire de leurs « vieux » chevaux, alors j’ai commencé à les racheter et à tenter de les « déprogrammer ». J’ai placé 30 d’entre eux dans le Grand Est. Il faut savoir les écouter pour comprendre qu’ils expriment de la douleur, des difficultés ou des préférences. »

Nathalie Dietrich aime à dire que les chevaux lui murmurent à l’oreille et pas le contraire. Tout au long de la journée, d’anciens cracks des pistes défilent, paisibles, à la longe. On est loin de l’image du pur sang surexcité et potentiellement dangereux. Un propriétaire, Benjamin Bossert, qui détient 6 chevaux avec son fils a déjà utilisé les services de l’ex-entraîneuse. 

« Elle fait un boulot incroyable. Square 7 était sensible et peureux, je pensais qu’il était trop compliqué pour faire de la balade. C’est un cheval qui a gagné beaucoup de courses et m’a apporté d’immenses satisfactions, et donc c’est important pour moi qu’il coule une retraite paisible. » 

Dada où t’es ?

Un cheval c’est un investissement, mais l’attachement est réel. Ce n’est pas Joël qui dira le contraire. L’ancien éleveur, originaire des Pays de Loire, s’est installé dans le Haut-Rhin. Le passionné des champs de courses est peu intéressé par le galop. C’est le trot qui a ses faveurs. Deux mondes différents, nous explique-t-il. Dans cette discipline, un jockey est assis dans un traîneau, baptisé sulky. Si le cheval change d’allure et passe au galop, il est éliminé. Les distances sont plus longues et les courses plus intéressantes, moins prévisibles, à l’entendre. Quant à l’obstacle : « Je ne veux pas en entendre parler : trop de chevaux tombent et doivent être abattus. C’est trop triste! » 

Avant l’ouverture, on l’avait rencontré sur le parking sous le frais de l’ombre d’un platane. Autour d’une table de camping et avec sa femme Mireille et une amie, ils préparaient leurs paris en épluchant le programme de Paris-Turf qu’il lit tous les jours.

Arrivée d’une course de galop de chevaux de 2 ans, à l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt (Photos Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).

Grâce à Joël, j’ai reçu une formation accélérée en pronostics. Je sais désormais que jouer le 406 gagnant, veut dire: parier que le numéro 6, c’est à dire Go Fast de Vains, franchira la ligne d’arrivée en tête dans la 4ème course. Joël – qui porte un maillot de foot de l’équipe de Franc – examine, studieux, les successions de lettre et de chiffres qui suivent les noms des chevaux, comme « Da4aDa11aDa ». Quand on a les codes, on décrypte les performances passées et on mise en fonction. Ou pas… Mireille, sa femme, n’a cure de ses algorithmes de spécialistes : 

« Je joue presque toujours le 9, ou alors des dates de naissance de mes petits enfants. Sinon je me laisse inspirer aussi par les noms de chevaux. » 

Trotte avec les stars

Il est vrai que Hatchoubilicane, Gengis du Vif ou le plus local Elite de Hoerdt sont assez évocateurs et porteurs de promesses. Dans le programme, Joël scrute aussi les noms des jockeys et des entraîneurs. Ceux des propriétaires aussi : les VIP, sont supposés faire de bons choix. Je découvre ainsi qu’Héraclès Claude, le cheval de Linda de Souza (l’interprète de « La valise en carton », tube des années 80, ndlr), court aujourd’hui dans la 3ème. La fille de Michèle Denisot, le journaliste de Canal+, est elle aussi une passionnée et a un poulain en piste aujourd’hui également.

Beaucoup de « people » succombent à ce hobby selon Joël. Au-delà du jeu, c’est peut-être un marqueur de réussite aussi comme la Rolex pour d’autres. « Il y a aussi ton chéri qui a des chevaux, c’est qui déjà ? » lance Joël à Mireille, qui répond du tac au tac le nom du numéro 7 de l’équipe de France de football : Antoine Griezmann. 

Dans l’hippodrome, des structures gonflables où rebondissent et glissent les enfants ajoutent à l’ambiance festive. Beaucoup de parieurs sont venus en famille. Si à l’approche des guichets ou des bornes du PMU, la concentration se lit sur les visages, l’atmosphère est détendue sur les pelouses et dans les tribunes.  

Une parieuse sourit et lève le bras en signe de victoire du cheval sur lequel elle a parié, le 13 juin 2021. (Photos Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg)

Départ de course : la sonnerie retentit et les jockeys s’élancent. Au loin, on distingue juste un magma fait des robes brunes des chevaux et des éclats de couleurs vives des casaques (veste des jockeys, ndlr) et des bombes. Une course ne dure que quelques minutes, et aucune ne fait plus de 3 km. À mesure que la ligne d’arrivée approche, le rythme du commentateur s’accélère, l’adrénaline perle de sa voix. Le spectacle est autant sur la piste que sur les visages des spectateurs, traits tendus, et puis très vite : il y a ceux qui exultent et ceux qui soupirent. D’autres n’ont rien laissé transparaître du début à la fin, il faudrait les suivre au guichet, les voir récupérer leur mise pour savoir s’ils ont gagné leur journée ou de quoi s’offrir une semaine de vacances.

Connaître sa monture 

Au milieu du ballet de parieurs, une jeune femme blonde scrolle, absorbée, sur son smartphone. Pantalon blanc ajusté et bottes montantes, Alison Massin, de Deauville est venue à Hoerdt pour monter Jongo Chop. La jeune femme de 29 ans « court » depuis l’âge de 16 ans, en professionnelle depuis ses 21 ans : « C’est sûr qu’il faut se faire sa place en tant que femme parmi les hommes, mais nous sommes de plus en plus nombreuses. » Aujourd’hui, elle arborera une casaque rose et blanche, frappée d’une croix de Lorraine, le profil qu’elle examine avec soin sur France Galop, c’est celui de son partenaire de course : 

« Je ne l’ai jamais monté et je regarde un peu ses performances passées pour voir comment il va se comporter, il a déjà couru trois fois. Peut-être que l’expérience va parler. « 

 Joël, que l’on retrouve, parle un peu avec elle. Alors qu’il n’aime pas trop les courses de galopeurs, il a décidé de miser en partie sur Jongo Chop. Une affiche de la Fédération nationale des courses hippiques près des guichets énonce des conseils : « Pour que le jeu reste un jeu ».

Portrait d’Alison Massin, jockey de 29 ans, originaire de Deauville (Normandie), le 13 juin 2021, à l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt, juste avant sa course.

Sur le site d’aide à l’addiction Joueurs Infos Service, les risques des paris hippiques et celui de développer un jeu « pathologique » ou « problématique » sont détaillés. 

« Le fait que les paris hippiques allient hasard et connaissances hippiques peut renforcer l’illusion de contrôle des parieurs. (…) Mais ce n’est pas vraiment  le cas, car le rôle du hasard reste important dans les courses hippiques. (…) Certains joueurs vont être particulièrement sensibles à l’ambiance des hippodromes ou des bars PMU qui suscite la convivialité, le sentiment d’émulation, renforçant ainsi l’envie de jouer. »

Extrait du site d’aide à l’addiction, Joueurs Infos Service.

Une sortie en famille

Parmi les règles visibles aux abords des guichets : « Se fixer un budget » (et ne pas le dépasser). Beaucoup de parieurs croisés ce dimanche adoptent cette technique, comme Karim, qui a prévu 100 euros pour sa journée, « en comptant les bières ». Il vient de croiser sa cousine par hasard. Chloë, 19 ans, aime jouer, et elle vient de gagner : « Je suis pas une vraie joueuse, moi je ne joue que placé » (son cheval doit arriver dans les 3 premiers, le jeu « gagnant » suppose que le cheval arrive premier, ndlr). La jeune fille qui vit à Strasbourg vient de temps en temps.

« J’ai été initiée par mon père. C’est aussi une sortie en famille très sympa. Je ne mise pas beaucoup par course, 5 euros environ. Je me base à la fois sur les performances et sur le feeling. Pour cette course, je vais peut-être gagner 40 euros maximum. » 

Pas énorme, mais suffisant pour lui dessiner un large sourire sur le visage, et susciter l’envie chez son cousin Karim, qu’elle ne se prive pas de chambrer. Il n’a pas été chanceux pour le moment, mais il y a encore 5 courses et il compte bien se refaire : 

« J’aimerais bien venir avec ma femme et mes enfants, c’est sympa comme sortie, mais elle a des a priori. Regardez tout autour c’est plein de familles ! Elle croit que les courses ce n’est que l’appât du gain, l’addiction au jeu et au picon : non ! l’ambiance est chouette. »

Après la course, les chevaux défilent devant le public, ils sont rejoints par les entraîneurs et propriétaires qui félicitent chevaux et jockeys. (Photos Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg)

« Rêver jusqu’à la prochaine course »

On traîne du côté des écuries pour essayer de voir Why Chope, la petite merveille du prix de l’Essor, côté coulisses. Les portes des boxes sont ouvertes, les chevaux semblent détendus. Garçons et filles d’écurie discutent entre eux, le public n’a pas accès à cette zone.  

Douchée et reposée, la pouliche est déjà repartie pour Wissembourg. Impossible de connaître son destin : en à peine plus d’un kilomètre, le temps de brûler une allumette, elle s’est fait un nom auprès des initiés des courses locales. Elle peut aller loin, ou pas. Espérer gagner ailleurs et faire les gros titres de Paris Turf. Ou pas. Et entre temps ? Comme le dit Richard Frances, l’un de ses heureux propriétaires : « On va rêver jusqu’à la prochaine course. » 

L'AUTEUR
Stéphanie Wenger

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