[Grand Entretien] Thierry Danet : « on n’est plus du tout dans le même monde qu’au début de l’Ososphère »
Culture 

[Grand Entretien] Thierry Danet : « on n’est plus du tout dans le même monde qu’au début de l’Ososphère »

actualisé le 04/06/2018 à 11h04

Cette année, l’Ososphère fêtera ses 19 ans à la Coop du 28 avril au 7 mai. Alors que le numérique est omniprésent, le festival des cultures électroniques est-il toujours pertinent ? Grand entretien avec Thierry Danet, directeur et cofondateur de l’Ososphère.

L’Ososphère s’installe à la Coop au Port-du-Rhin, pour les Nuits électroniques ce week-end et pour des expositions, ateliers et cafés conversatoires jusqu’au 7 mai. C’est le grand retour du festival « complet » qu’ont connu les premiers occupants de l’Ososphère, lors des années 2000 quand le festival occupait le quartier de la Laiterie à Strasbourg. Est-ce un retour ou une continuité ? Thierry Danet, directeur et cofondateur du festival, revient sur la génèse, les enjeux et les objectifs de l’Ososphère.

Rue89 Strasbourg : Pourriez-vous nous raconter les débuts de l’Ososphère avec les soirées Ohm Sweet Ohm jusqu’en 1997 ?

Thierry Danet : Au tout début de la Laiterie, en 1994, on a assez vite réfléchi à des propositions autour des musiques électroniques qui soient différentes de la forme classique du concert. Les soirées Ohm sweet ohm, en référence à un titre de Kraftwerk, portaient le message que notre maison, qui est la Laiterie, était aussi une maison pour ces musiques là. A l’époque il y avait très peu de ce types de salles en France, Strasbourg a vraiment été pionnière dans ce domaine.

Kraftwerk – Ohm Sweet Ohm (vidéo YouTube)

On a eu la volonté d’inventer quelque chose qui soit en intelligence avec toutes ces musiques là, qui se passe la nuit et avec des propositions de plusieurs artistes en même temps. Aujourd’hui, ça paraît banal mais à l’époque c’était révolutionnaire et c’est la musique électronique qui a installé ce concept. Au début, l’idée c’était de proposer ça à la Laiterie et c’est de là qu’est partie notre réflexion pour l’étendre sur l’ensemble du quartier de la Laiterie et de là, inventer l’Ososphère.

Avec la création de l’Ososphère, on a voulu travailler à l’échelle de la ville en proposant un événement dans un morceau urbain qui soit lié à ces musiques électroniques et aux questionnements autours de la ville et de son mouvement.

« L’Ososphère va au delà de la démonstration numérique »

Aujourd’hui, on a des siestes, des potagers et mêmes des parties de pétanque électroniques. Mais, en 1998, organiser des nuits électroniques ça voulait dire quoi ?

L’Ososphère, c’est un projet qui va au delà de la démonstration de la chose numérique. Au départ, le principe c’était d’inventer un endroit pour que cette culture là existe dans la ville et au fur et à mesure il y a une évolution qui se fait avec les artistes et les publics qui ont, aujourd’hui, intégré le numérique. Au début de l’Ososphère, on utilisait le modem 56k pour aller sur Internet, on n’est plus du tout dans le même monde. Cependant les questions fondamentales que posaient les artistes à l’époque sont toujours aussi importantes, sauf que maintenant ces questions ne se posent plus à la marge mais au centre.

Avant 2006, les Nuits Électroniques de l’Ososphère se déroulaient lors du dernier week-end de septembre (photo l’Ososphère)

« L’objectif de l’Ososphère ce n’est pas de faire un showroom mais c’est de se requestionner en permanence »

Alors, l’Ososphère est-il toujours avant-gardiste ou est-il devenu un festival électronique parmi tant d’autres ? 

Les artistes persistent dans le questionnement, l’Ososphère qui les accueille est donc en permanence renouvelée, c’est toujours neuf. De manière globale, la culture c’est toujours une reformulation nouvelle de ce qui existe déjà et notre festival n’échappe pas à la règle. De temps en temps, il y a une impression de big-bang mais quand on cherche bien ce big-bang ne vient jamais de nulle part. Par exemple, nombre de ceux qui furent investis dans les raves à l’époque venaient du punk, et dans le punk beaucoup de gens venaient du mouvement beatnik, etc. Du coup je ne vois pas pourquoi les choses seraient obsolètes parce qu’elles ne changent pas toujours de forme. 

La proposition artistique se renouvelle mais le public aussi, avec à chaque fois une nouvelle approche aux œuvres. Si je prends la partie des œuvres qu’on présente, la première fois qu’on a présenté une oeuvre interactive, c’était neuf. Vous alliez devant une oeuvre et elle réagissait à votre comportement, on n’était pas du tout habitué à ça. Vingt ans plus tard, ce n’est plus neuf et les œuvres interactives on en a vu plein mais, par contre, la manière dont l’oeuvre est interactive est forcément toujours renouvelée par le regard de l’artiste.

Il y a aussi des artistes qui travaillent « à l’envers », c’est à dire qu’à un moment ce qui les amuse ou les intéresse, c’est de revenir vers des techniques non numériques alors que ce sont eux-mêmes des artistes qui viennent du numérique, c’est juste un parcours d’artiste. En somme, l’objectif de l’Ososphère, ce n’est pas de faire un showroom du neuf mais c’est de se requestionner en permanence sur les choses.

Thierry Danet, directeur de la Laiterie en 1994 et de l’Ososphère quelques années plus tard (Photo Thomas Danesi / Coze magazine)

« Nourrir le regard des gens sur le monde qu’ils habitent, à l’échelle de la ville »

Les nuits de l’Ososphère sont devenues l’Ososphère en 2006 et au delà des concerts, c’est surtout la partie des expositions qui a beaucoup évolué. Cette évolution de format s’est-elle accompagnée d’un changement de public ? 

On pense que ces formes d’art doivent aussi être dans l’espace public, elle doivent rencontrer le plus grand nombre et notamment des gens qui ne vont pas dans des lieux d’art. C’est magnifique de pouvoir assister à une exposition alors qu’on n’est pas dans un lieu prévu pour ça, ni dans un moment prévu pour ça. L’enjeu fondamental de l’Ososphère, c’est d’amener dans l’espace public à la fois, les œuvres, mais aussi les questionnements portés par les artistes à travers ces œuvres.

L’Ososphère c’est politique au sens premier du terme. Une formule qui est importante pour nous vient de l’artiste plasticien Robert Filliou qui dit : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

Ososphère 2006: Dans une installation vidéo qui fonctionne en temps réel, Yann Jaffiol interroge le principe de réalité (photo Philippe Groslier)

Elle nous inspire beaucoup parce qu’elle ramène l’art dans la vie. C’est pas qu’on est critique envers l’art tourné vers lui même mais ce n’est pas ce qui nous intéresse. Nous, on veut des formes artistiques qui parlent de la vie et qui, en parlant de la vie, notamment de la ville, nous amène à nous interroger nous mêmes que ce qu’on vit au quotidien, sur ce qu’on pratique, sur la façon dont on fonctionne. En fait, l’objectif c’est de nourrir le regard des gens sur le monde qu’ils habitent, et cela à l’échelle de la ville parce que nous pensons que c’est là que se synchronisent les mouvements du monde.

Les endroits où vous avez installé le festival ont beaucoup évolué et étaient significatifs de messages forts. Cette année, la Coop pour une ville qui se tourne vers le Rhin et l’Europe, l’Ososphère est-il devenu un objet politique ?

Il a toujours été politique, au sens premier du terme.

Le choix de la Coop est aussi un choix politique, cette année l’Ososphère rentre en résonance avec l’ouverture d’une ligne de tram transfrontalière, qui affirme par le quotidien la nature européenne de Strasbourg. On vient s’articuler à ça et c’est important parce que nos artistes et nos publics sont déjà européens. Chez nous, tout le monde est assez excité à l’idée qu’on invente un territoire commun là où il y avait une frontière, qu’on construise des ponts là où d’autres construisent des murs.

Ososphère 2009: neuf jours d’expositions en conteneurs dans la ville (photo Lucia Rossi)

Et en même, ça fait partie de l’histoire de l’Ososphère qui est d’avoir commencé au quartier de la Laiterie, puis d’être partie de notre maison pour aller vers le Rhin, vers l’Est, vers le port parce qu’on sentait bien que le mouvement de Strasbourg allait vers là.

La question c’était comment s’articuler avec ce mouvement là ? On a d’abord commencé avec les conteneurs dans la ville en 2009 dans lesquels on organisait différentes expositions sur les places de la  ville de façon à faire exister le Port Autonome de Strasbourg, qui n’était pas perceptible dans la ville. Et ensuite, en passant par la Tour Seegmuller puis la Coop, c’est comme si on avait accompagné les gens vers ce port pour y vivre des émotions, des fêtes et de beaux moments artistiques juste avant que tout cela ne se construise et ne se développe.

Ososphère 2011: Les bâtiments désaffectés du Môle Seegmuller accueille le festival avant de devenir la « Maison universitaire internationale »

Pourquoi le festival est revenu de nombreuses fois à la Coop?

Quand on est venu à la Coop pour la première fois, en 2012, ce lieu n’avait pas du tout dans le même rapport à la ville et maintenant, il est sur la trajectoire du tram, des ponts se sont construits, il y a plein de festivités notamment autour du jardin des Deux-Rives qui devient, à nouveau, un lieu repère… Participer de tout ce mouvement là c’est très excitant pour nous.

Ososphère 2012: Le collectif « Le Clair Obscur »interroge la place du corps à l’ère d’Internet (photo Philippe Grosslier)

On prend la situation à l’instant T et on s’y articule. On a vécu la Coop en activité, on a vécu un temps intermédiaire où ce site été laissé à l’abandon et là on revient alors que ce site va rentrer dans une phase de modifications. L’idée c’est de raconter ces choses là. Cette année, par exemple, on partage ce beau moment avant l’ouverture du chantier à la Coop.

D’un autre côté quand nous allons sur le campus universitaire en novembre 2015, on s’est aussi adapté au campus qui devenait un jardin public et on s’est articulé à ça. On est toujours dans la logique de créer quelque chose qui correspondent à la situation que vit le lieu dans lequel on vient tout en l’éclairant. Parfois la force des usages fait vite disparaître la beauté de ces phases de mutation, avec le festival ont marque ces mutations de la ville. En somme, L’Ososphère à la Coop ne parle pas « de » la Coop mais « depuis » la Coop à toute une ville qui est entrain de se transformer.

L'AUTEUR
Khedidja Zerouali
Khedidja Zerouali
Etudiante en journalisme

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