À l’origine de Guerrières, il y a une confrontation entre un imaginaire et ses effets réels. Géraldine Joët, artiste plasticienne et photographe de Strasbourg, s’est régulièrement retrouvée à arpenter en soirée la gare de Lingolsheim. Un lieu désert, avec un seul quai, isolé, qui nourrit immédiatement un sentiment d’insécurité chez l’artiste. Géraldine Joët se rappelle que les violences sexistes et sexuelles ont majoritairement lieu dans un environnement domestique ou familier. Et pourtant, à l’extérieur, toute femme fait cet apprentissage d’un « risque d’être femme dans l’espace public » et de surcroît de nuit. Le quai de gare, faiblement éclairé par un lampadaire, fait alors naître une image dans l’esprit de l’artiste, celle d’une guerrière dans un environnement hostile.
Un travail de recherche photographique et un travail sur soi
Pour explorer un tel sujet et réaliser une série de portraits la plus large possible, Géraldine Joët s’est lancée alors dans un processus de recherche de volontaires qui accepteraient de poser devant son objectif. Elle s’adresse pour cela d’abord à ses proches pour tester son idée puis elle étend le processus pour diversifier les profils de femmes représentés. Un procédé qui implique parfois de se confronter aux blessures personnelles des femmes rencontrées. Elle ne cherche pas à les convaincre de poser comme modèle et les laisse libre de renoncer.

Ce processus de recherche de modèles est accompagné de discussions, parfois longues, autour de la difficulté que les femmes peuvent ressentir face à leur propre image. L’artiste raconte les hésitations de ses interlocutrices : mal à l’aise face à l’appareil photo, sentiment de ne pas être assez photogénique, gérer sa corporalité dans la rue, sous le regard des autres, au moment de la prise de vue…
« Les discussions, c’est toujours ce rapport à soi, mais surtout de l’image qu’on renvoie aux autres dans l’espace public. »
Géraldine Joët
L’enjeu pour les femmes photographiées est de se montrer aux autres et donc de savoir comment se montrer. Chaque candidate choisit son lieu de photographie, sa tenue ainsi que son « arme symbolique ». Là encore l’artiste travaille au cas par cas, consciente que pour certains modèles faire le choix de sa tenue, et de ses « armes » ne dure que le temps d’une discussion, dans d’autres il est le fruit de plusieurs mois de réflexion. À la fin le résultat aboutit systématiquement à des portraits de femmes fières.
Pour un nouvel imaginaire de la femme la nuit
L’expression de « mythologie contemporaine », revendiquée dans le texte présentant l’exposition, témoigne de la volonté qu’a l’artiste de se réapproprier l’imaginaire collectif qui entoure les femmes. Des mythologies antiques représentant les femmes en guerrières à la représentation plus récente de la femme douce, fragile et dépendante. Ces imaginaires sont essentiellement masculins et l’artiste s’attache à les défaire et à les reconstruire à partir des femmes. La nuit devient alors un temps singulier, riche des possibilités et chaque femme photographiée devient une apparition puissante, surréaliste et intemporelle.

Géraldine Joët explore le concept de géographie androcentrée, conçue par et pour les hommes, pour y photographier des femmes qui la combattent tous les jours. De ces songes surgissent aussi des lieux, placés dans un clair-obscur déroutant le premier regard, la lumière éclairant tout d’abord la personnalité qui se tient dans l’espace. Mais les lieux et espaces se révèlent progressivement, dévoilant à tous ceux et toutes celles qui fréquentent la ville de Strasbourg des environnements connus, voire familiers.
L’imaginaire exploré par l’artiste est traversé de violences, du nom de la série jusqu’aux différentes armes symboliques que les modèles sont invitées à arborer sur les portraits. Guerrières n’est alors pas une revendication mais un constat, la société patriarcale est en guerre contre les femmes, les viols et les violences en sont les armes utilisées contre elles. L’artiste revendique, visibilise et valorise alors la récupération de l’espace public par des femmes, sans en demander la permission, ni l’autorisation à y exister par elles-mêmes.

Rendre visible ces femmes fières

Le choix du lieu d’exposition, la Médiathèque Olympe de Gouges à Strasbourg et notamment la salle Égalité de genre, permet de parachever le geste artistique. Géraldine Joët précise ainsi qu’elle n’aurait pas exposé cette série photographique dans des galeries d’art, des lieux qu’elle estime trop élitistes. Ces portraits nécessitent d’être vus par tous et toutes, c’est pourquoi l’exposition s’installe directement dans la rue par le collage de plusieurs clichés sur la façade même de la médiathèque. Un geste qui rappelle évidemment la pratique du mouvement des colleuses féministes, qui donne une visibilité aux féminicides et aux violences patriarcales d’une manière générale, dans un objectif de réappropriation de l’espace public.
« Voir ces femmes fières collées dans la rue, voir cette fierté qu’elles ont, ça m’a fait un bien fou. »
Géraldine Joët
Le projet est toujours en cours et les spectatrices de l’exposition sont invitées à contacter l’artiste si elles-mêmes sont intéressées pour en faire partie (geraldinejoet3@gmail.com).


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