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Hao Jingfang : « Pour exister, la certification NFT va devoir être comprise »
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Hao Jingfang : « Pour exister, la certification NFT va devoir être comprise »

par Master Critique Essais.
Publié le 27 février 2022.
Imprimé le 07 octobre 2022 à 08:44
2 029 visites. 3 commentaires.

Depuis qu’un fichier numérique composé de 5 000 images a été vendu chez Christie’s pour 69,35 millions de dollars, la technologie NFT (non fongible token) intéresse le marché de l’art, qui y voit une manière de certifier les oeuvres numériques. Entretien avec l’artiste mulhousienne Hao Jingfang.

L’artiste chinoise Hao Jingfang travaille en duo à Mulhouse avec Wang Lingjie. Après avoir obtenu leur diplôme d’ingénieurs en design industriel à l’université maritime de Shanghai, ils décident de s’orienter vers les arts plastiques et de poursuivre leurs études en France. En 2008, ils intègrent l’École supérieure d’art de Lorraine.

Wang Lingjie (gauche) et Hao Jingfang (droite) (photo Hao Jingfang / doc remis)

Leurs œuvres, souvent liées à des changements parfois subtils du monde naturel, ont été, depuis 2012, exposées dans de nombreux centres et événements artistiques internationaux : Beaubourg, Palais de Tokyo, Biennale de Lyon ou CEAAC à Strasbourg. À l’été 2021, Hao Jingfang et Wang Lingjie ont été invités à participer à L’Industrie Magnifique à Strasbourg, au sein du Cosmos District place du Château. Grâce à un dispositif composé d’une lentille, d’un socle et de papier thermique installé, les artistes ont invité le soleil à dessiner sur le papier sa course au-dessus de Strasbourg.

Après avoir créé l’œuvre immatérielle Une et Sept Milliards de Lunes (exposée en 2021 à Beijing Contemporary Art Expo), Hao Jingfang n’a de cesse d’explorer la technologie des Non Fungibles Tokens (NFT), une méthode certifiant l’unicité de l’achat d’un objet numérique.

Quand avez-vous découvert les NFT pour la première fois ?

Hao Jingfang : Mon premier contact avec les NFT a eu lieu en mars 2021, lorsque l’application de discussions audio Clubhouse a été lancée. Il y avait de nombreux salons dans cette appli sur l’art et les NFT. Puis, en avril, plusieurs personnes dans mon cercle de l’art crypté cherchaient des artistes afin de collaborer sur des projets NFT : j’ai presque été « forcée » d’en apprendre plus.

Pourriez-vous expliquer ce que sont les NFT dans l’art ?

Le NFT est d’abord une technologie, qui ne s’applique pas uniquement aux œuvres d’art. C’est un jeton, une sorte de monnaie, stockée dans une blockchain (chaîne bloquée, c’est à dire non modifiable). Puisque ce jeton n’est pas homogène, c’est un actif unique qui ne peut pas être échangé de manière équivalente comme l’argent que l’on utilise quotidiennement. Les NFT peuvent être attaché à des fichiers numériques, tels que des sons, des vidéos, des éléments de jeux vidéo ou d’autres formes d’œuvres créatives, de souvenirs et d’objets de collections.

La rareté de l’art est une source importante de sa valeur. Comment les œuvres NFT peuvent-elles être uniques ?

Si le NFT se combine avec l’art, ce ne sera que pour prouver l’unicité. Une œuvre certifiée par NFT aura une identité unique sur la blockchain. Il n’y a aucun doute sur cette unicité. De plus, le NFT stocke toutes les informations d’un objet numérique, y compris son code, l’adresse du contrat ou les transactions d’achat sont traçables sur la blockchain. Si on copie une image numérique, son historique ne suit pas forcément. C’est en fait la partie la plus attrayante de l’art crypté : une transparence totale.

Si j’achète une œuvre NFT, télécharge l’image et la retélécharge sur Internet, l’œuvre peut être copiée de manière illimitée, n’est-ce pas ? La rareté des œuvres ne peut-elle n’exister que dans le monde de la blockchain ?

Les acheteurs de NFT se soucient davantage de la valeur ajoutée d’un NFT que de la valeur de l’objet lui-même. Par exemple, l’attribut de combat d’un personnage de jeu vidéo est sa valeur ajoutée mais sa rareté, si cette valeur est attachée à un NFT, est sa valeur réelle.

Il existe de nombreuses œuvres NFT populaires (par exemple, le célèbre collage Everydays: The First 5000 Days de Beeple), leurs images sont très générales, mais elles peuvent apporter d’autres retours en plus de l’expérience visuelle, de sorte que les acheteurs ne soucieront pas si les images sont belles.

Ce qui est amusant, c’est que j’avais acheté une image avec un NFT et que j’ai voulu l’enregistrer et l’utiliser en tant que photo de profil de mon réseau social, mais je ne pouvais pas la télécharger. Je n’ai pu prendre qu’une capture d’écran, puis la couper. Les développeurs de NFT semblent ne pas se soucier de savoir si les images NFT en haute résolution sont téléchargeables ou non…

Hao Jingfang et Wang Lingjie, Une et Sept Milliards de Lunes, 2021 (photo Hao Jingfang / doc remis)

Pourriez-vous présenter l’œuvre NFT Une et Sept Milliards de Lunescréée avec Wang Lingjie ?

Ce travail a l’air un peu naïf maintenant, mais je l’aime toujours. C’est une œuvre créée lorsque nous avions relativement peu de connaissances sur le NFT. Maintenant, j’en ai une compréhension différente. Le point de départ à l’époque était justement de mettre en cause cette question de l’unicité. Si on peint un tableau dans le monde réel, il n’y a aucun moyen de le copier parfaitement : la peinture et la température ne sont pas identiques. Il ne peut s’agir que de deux peintures différentes en sens physique, tandis qu’une image ou une vidéo numérique peut être copiée à l’infini. J’étais très sceptique à l’égard du caractère unique de ce type d’œuvre.

Le philosophe Walter Benjamin pense que l’aura des œuvres d’art disparaît progressivement au cours de leur processus de reproduction technique. Pourtant, l’essence des œuvres numériques n’est faite que de 0 et de 1… Une copie infinie produira toujours exactement la même image, sans aucun changement de pixel. Dans ce cas-là comment peut-on dire qu’une oeuvre attachée à un NFT est unique ? Nous avons donc créé cette œuvre intitulée Une et Sept Milliards de Lunes. Sept milliards représente la population humaine sur terre. On dessine une lune dans le monde virtuel, puis on la copie sept milliards de fois pour que tout le monde puisse en avoir une. En supposant que l’aura de l’œuvre originale existe, puisque les codes sont les mêmes, l’aura de toutes ses copies est exactement la même. S’il s’agit d’une œuvre d’art, nous pouvons donc désormais partager une œuvre d’art sans aucune perte d’aura.

Malheureusement, j’ai compris depuis que le marché de l’art crypté maintient délibérément la rareté des oeuvres attachées aux NFT, afin de réaliser des bénéfices.

Le NFT ne semble pas être acceptés par le cercle de l’art contemporain. En tant qu’artiste active dans ce milieu, que pensez-vous de cette nouvelle forme d’art ?

Parce qu’il est nécessaire de s’immerger dans le monde virtuel pendant longtemps pour comprendre profondément le NFT, la plupart des gens dans le cercle de l’art contemporain ne le comprennent pas très bien. On ne peut pas juger l’univers de l’art crypté avec ceux qui s’appliquent au monde de l’art contemporain.

Quel avenir imaginez-vous pour les NFT dans l’art ? 

Si on veut vraiment combiner l’art et le numérique, alors il faut intégrer les technologies telles qu’elles se développent. Quant à savoir les NFT peuvent représenter un nouveau courant, cela dépend de leur diffusion. Je pense qu’il y a de l’espoir, mais nous devons encore trouver une bonne jonction entre l’art et cette technologie de cryptage.

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L'AUTEUR
Master Critique Essais
Master Critique Essais
Proposé par le Département des Arts Visuels de l’Université de Strasbourg, le Master professionnel « Critique-Essais, écritures de l’art contemporain » forme sur les plans pratique et théorique, à la spécificité de l’écriture appliquée à la création artistique contemporaine, dans la diversité de ses supports, techniques, formats et publics. Cette spécialisation en deux ans, unique en France et ouverte à des étudiant·s issu·es de cursus divers (Arts plastiques, Histoire de l’art, Philosophie, Lettres, Cinéma, etc.), propose une pédagogie innovante centrée sur une articulation dynamique entre la recherche universitaire, l’acquisition de compétences professionnelles et la réalisation concrète de projets curatoriaux et éditoriaux, grâce à un réseau international de chercheur·euses et de partenaires culturels renommé·es.

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