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Héros ou oubliés : que sont devenus les travailleurs « essentiels », un an après le début de la crise sanitaire ?
Société 

Héros ou oubliés : que sont devenus les travailleurs « essentiels », un an après le début de la crise sanitaire ?

par Manuel Magrez et Violette Vauloup.
Publié le 7 mai 2021.
Imprimé le 20 juin 2021 à 10:25
1 857 visites. 4 commentaires.

Plus d’un an après le début de la crise sanitaire qui a vidé les rues et rempli les hôpitaux, Rue89 Strasbourg est allé à la rencontre de quatre Strasbourgeois de la « deuxième ligne ». Ces travailleurs, érigés au rang de héros de la nation il y a quelque mois, oscillent aujourd’hui entre fierté, fatigue et désillusions.

En blouse blanche, derrière des caisses ou au volant de camionnettes dans des rues complètement vides, les travailleurs dits « essentiels » ont parfois été mis sur un piédestal pendant le premier confinement. Mais dans la plupart des cas, la considération accordée à ces travailleurs de l’ombre n’a pas survécu à la reprise de l’économie. Des travailleurs témoignent.

Yacine, livreur et « héros malgré lui »

Pendant le premier confinement, Yacine Gouigah a vu sa charge de travail exploser. De mars à mai 2020, « tout le monde commandait sur internet », explique le livreur de 53 ans, qui dessert le centre-ville de Strasbourg pour DHL depuis 22 ans. « C’était très courant que les clients me donnent des masques ou du gel. Et moi, comme l’entreprise m’en fournissait, je les distribuais à des amis, des voisins, des SDF ou même d’autres clients qui n’en avaient pas », se souvient Yacine.

Image de Yacine Gouigah
Yacine Gouigah effectue des livraisons dans le centre-ville de Strasbourg depuis 22 ans.
(Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Une chose a marqué le quinquagénaire : les petites attentions de ses clients. D’ordinaire très « rares » en ville, confie Yacine :

« C’étaient des petites phrases comme : “Bon courage”, “Tenez-bon”, “Faites attention à vous”. Parfois on me proposait même un gâteau. Les gens étaient plus solidaires, compatissants, et cette reconnaissance me motivait, ça galvanise en quelque sorte. »

Le livreur explique s’être senti plus nécessaire que d’habitude pendant cette période de confinement. « On était des héros malgré nous, dans le sens où les livreurs sont invisibles mais indispensables », souligne-t-il. La reconnaissance de la société à son égard lui a permis de « se contenter de [sa] situation » par rapport à d’autres, qui ne pouvaient plus travailler et perdaient toute forme de lien social. Aujourd’hui, les petites attentions se font plus rares, même si elles restent plus nombreuses qu’avant le Covid, selon Yacine.

Certains continuent de glisser un sourire et une phrase de soutien en récupérant un colis. « C’est une période qui a marqué les gens, c’est le moment où l’on a réalisé que ce sont les petites gens qui font avancer le monde, et que les caissières sont plus importantes que les traders », résume le livreur.

Giovanna, caissière en colère

« Pendant le premier confinement, il y avait une forme de reconnaissance de la part des clients. Aujourd’hui, on est obligées de se battre ». Giovanna Sagliano, 57 ans, est en colère. Employée depuis 1991 par Auchan Hautepierre, la caissière regrette le manque de respect des clients depuis la fin du premier confinement.

« Certains baissent leur masque en arrivant à la caisse, d’autres refusent de nous montrer les codes barres des objets lourds que l’on ne peut pas scanner dans les caddies à cause du Plexiglas. On est tout le temps obligées de rappeler à l’ordre les clients. »

Image de Giovanna Sagliano
Caissière depuis 30 ans à Auchan Hautepierre, Giovanna Sagliano est en « deuxième ligne » face à l’épidémie de Covid-19 depuis plus d’un an. (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Pourtant, il y a un an, « on nous disait qu’on avait du courage de venir travailler, que grâce à nous, les gens pouvaient se nourrir normalement. On nous a même applaudies à 20h », se rappelle Giovanna. « On se sentait indispensables et notre métier était reconnu comme quelque chose de bien ».

Pour l’élue CGT, la peur du virus a joué un rôle dans le rapport des clients aux caissières. « Les gens respectaient la distanciation, privilégiaient le paiement par carte et venaient seuls, et non en famille », souligne la caissière. « Aujourd’hui, on a l’impression que c’est fini. Tout est revenu à la normale », regrette-t-elle.

Laurent, chauffeur-livreur transformé

Laurent Iuncker, 40 ans, n’a « jamais refusé une course pendant le premier confinement ». Père d’une petite fille, ce chauffeur-livreur pour Novea aurait pu bénéficier de l’activité partielle, mais il explique avoir eu « besoin de voir et de vivre, de rouler et de sortir ». « J’avais l’impression de vivre pendant que les autres étaient à l’arrêt », confie-t-il. Alors que certains client lui interdisaient de rentrer dans leur immeuble, d’autres ouvraient leur porte « sans masque ni crainte ».

« Les gens nous voyaient cavaler, et j’ai ressenti une vraie marque de reconnaissance dont on n’a pas l’habitude en tant que livreur. Ça se sentait dans les regards, les remerciements plus appuyés. Il y avait plus d’engouement qu’avant », livre le chauffeur.

image de Laurent Iuncker
Laurent Iuncker, chauffeur livreur de 40 ans, effectue une trentaine de livraisons par jours dans toute l’Alsace. (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Selon Laurent, cette reconnaissance des particuliers est revenue à la normale depuis le premier confinement. Mais il n’oublie pas la connexion qui s’est créée entre ceux qui continuaient de travailler à l’extérieur pendant la première vague. « J’étais mieux reçu dans les hôpitaux et dans les zones de fret. L’énergie était plus forte, on échangeait plus, et parfois les regards voulaient dire plus de choses que les mots », explique Laurent d’une voix calme et posée.

La reconnaissance, il ne s’attendait pas à ce qu’elle perdure. Pourtant, elle pourrait avoir changé la vision de certains sur leur propre métier :

« Beaucoup de livreurs sont habitués à avoir peu de reconnaissance, alors forcément on “s’auto-flagelle” un peu, on nourrit une mauvaise image de nous-mêmes. Cette année de Covid, et la reconnaissance qu’elle a entraînée jusque dans les médias, a peut-être renforcé l’image que certains avaient d’eux-mêmes et des autres, dans des secteurs peu visibles. »

Laurent raconte : pendant le confinement, son métier a pris une nouvelle dimension d’urgence et de nécessité qui lui a donné une valeur supplémentaire. « C’est toute cette chaîne de gens dehors qui a fait tourner le pays », conclut-il avec satisfaction.

Virginie, blanchisseuse déçue

« À chaque fois, on parlait des soignants et pas des hospitaliers au sens large », peste Virginie Rey, qui regrette cette mise à l’écart des fonctions de soutien. L’agent de service hospitalier (ASH) qui travaille en blanchisserie depuis 1997 est responsable, avec ses collègues, de la désinfection et du lavage de tout le linge des hôpitaux de Strasbourg. 

« On n’a pas donné à la population la possibilité de nous reconnaître, parce qu’au fond, il y a plein de personnes qui ne savent pas que ce métier existe », note la déléguée syndicale CGT, qui ne doute pas de l’aspect stratégique de son métier dans la bataille contre l’épidémie. 

image de virginie rey
Virginie Rey, agent de service hospitalier en blanchisserie depuis 1997, n’a pas ressenti de reconnaissance particulière. (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

En effet, pour répondre aux exigences accrues en matière d’hygiène pour le linge pendant l’épidémie de Covid, « les ASH en blanchisserie ont dû travailler les samedis et faire des journées de douze heures pendant le premier confinement ». Les soignants devaient se changer plus régulièrement, créant une montagne de linge qui attendait d’être lavé. 

Ce métier, elle le revendique comme une passion : « C’est toute ma vie, je n’ai pas du tout envie d’en changer », lance Virginie Rey. Et elle reste fière de sa profession, même sans reconnaissance particulière, ni pendant le premier confinement, ni aujourd’hui. Après tout, « j’ai signé à l’hôpital pour être au service des patients, c’est le plus important », assure la blanchisseuse. 

L'AUTEUR
Manuel Magrez et Violette Vauloup

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