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À Hoerdt et alentours, des pesticides au-dessus des seuils réglementaires dans l’eau du robinet
Environnement 

À Hoerdt et alentours, des pesticides au-dessus des seuils réglementaires dans l’eau du robinet

par Nicolas Cossic.
Publié le 27 juillet 2022.
Imprimé le 04 décembre 2022 à 02:34
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L’eau consommée par les habitants de la communauté de communes de la Basse-Zorn est contaminée par des produits liés aux pesticides agricoles. Un arrêté autorise la collectivité à poursuivre la distribution de l’eau en attendant un retour à la normale.

De l’eau avec plus de pesticides qu’autorisé coule des robinets des 14 584 habitants de Hoerdt, Bietlenheim, Geudertheim, Gries, Kurtzenhouse et Weyersheim. Cette eau provient de quatre forages situés à Bietlenheim, exploités par le Syndicat des eaux et de l’assainissement d’Alsace Moselle (SDEA).

Tous ces forages présentent des taux de concentration en pesticides et métabolites – des composants nés de la dégradation des pesticides dans l’environnement – supérieurs à la réglementation. La communauté de communes de la Basse-Zorn (CCBZ), qui regroupe ces villages situés au nord de Strasbourg, a ainsi obtenu de la préfecture du Bas-Rhin et de l’Agence régionale de santé (ARS) Grand-Est, un arrêté dérogatoire, jeudi 21 juillet (voir ci-dessous), afin de continuer à distribuer cette eau non-conforme, et ce pour une durée de trois ans, en l’absence « d’autres moyens raisonnables immédiats ».

Entre mars 2020 et mars 2022, l’ARS Grand Est a réalisé une série de prélèvements et d’analyses dans les quatre forages qui alimentent les foyers de la CCBZ, visant à déterminer la présence et la quantité de certains pesticides et métabolites. Les résultats sont joints en annexe de l’arrêté dérogatoire du 21 juillet, en page 9 du document : les métabolites métolachlore ESA, le métolachlore NOA, et le chloridazone desphényl, sont retrouvés dans des proportions qui dépassent la limite règlementaire en vigueur, soit 0,1 microgrammes par litre (µg/l).

C’est un arrêté daté du 11 janvier 2007, qui fixe les limites de qualité de l’eau à destination de la consommation humaine en France. Ces trois produits pourraient « engendrer un risque sanitaire inacceptable pour le consommateur » selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses).

Des taux jusqu’à neuf fois le seuil règlementaire

Selon les analyses de l’ARS Grand Est, sur la base des données collectées à différents moments et endroits entre mars 2020 et mars 2022, les eaux souterraines de Bietlenheim, distribuées sur le territoire de la CCBZ, comprennent en moyenne 0,39 µg/l de métolachlore ESA, et 0,27 µg/l de métolachlore NOA, soit des taux entre trois et quatre fois supérieurs à la norme de 0,1 µg/l. Des pics à près de neuf fois la valeur du seuil règlementaire de qualité sont détectés en février 2021 pour le premier et mars 2021 pour le second.

En ce qui concerne le chloridazone desphényl, sa concentration reste inférieure à la limite, à l’exception d’un prélèvement, entre juin et novembre 2021 (la date précise est illisible sur l’arrêté), où il est mesuré à 0,11 µg/l. Les scientifiques de l’ARS ont aussi additionné la concentration de ces métabolites. Selon la réglementation, elle ne doit pas dépasser 0,5 µg/l. La moyenne de concentration s’établit à 0,66 µg/l et atteint un sommet en mars 2021, avec une mesure à 1,69 µg/l !

La préfecture et l’ARS estiment que cette eau peut néanmoins être consommée sans risque pour la santé. De nouveaux seuils ont été fixés : 1 µg/l pour le metolachlore ESA et NOA, dix fois le seuil règlementaire initial. Pour le chloridazone desphényl, le nouveau seuil est fixé à 0,5 µg/l, cinq fois plus que la limite. La concentration totale ne doit pas excéder 2 µg/l, la limite est d’ordinaire à 0,5 µg/l. L’État enjoint la collectivité à remédier à cette situation dans un délai de trois ans. Si cette dernière n’y arrive pas, elle peut bénéficier d’un délai supplémentaire de trois ans, en déposant à nouveau un dossier motivé.

La communauté de communes de la Basse-Zorn a obtenu un arrêté dérogatoire pour continuer à distribuer de l’eau non-conforme au regard de la réglementation. (Photo Flickr / Jean-Baptiste / cc)

Des substances aux conséquences méconnues

Sur son site, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses), compétente pour rendre des avis de référence sur ces sujets de contamination des eaux potables, rappelle :

« La valeur réglementaire de 0,1 µg/L n’étant pas basée sur une analyse toxicologique ni sur des études épidémiologiques, celle-ci ne permet pas d’évaluer le risque pour la santé en cas de dépassement. »

La limite à partir de laquelle la consommation devient dangereuse pour la santé est appelée « valeur maximale sanitaire », ou Vmax. Ces Vmax sont établies par l’Anses. Selon l’arrêté du 21 juillet, la valeur maximale sanitaire en vigueur pour le métolachlore ESA est de 510 µg/l, soit plus de 500 fois la valeur du nouveau seuil déterminé par la préfecture. C’est une substance connue et qui a fait l’objet d’études solides.

En mai 2018, Rue89 Strasbourg a publié une enquête sur les incertitudes quant à l’impact des produits phytosanitaires sur la santé, notamment à cause de leurs effets inconnus lorsqu’ils sont combinés.

Le métolachlore NOA et le chloridazone desphényl n’ont pas été suffisamment étudiés pour définir une Vmax. C’est le préfet, sous recommandation de l’ARS qui fixe une « valeur sanitaire provisoire ». Dans le Bas-Rhin, elle est de 3 µg/l pour le métolachlore NOA et le chloridazone desphényl. Un avis de l’Anses du 23 avril 2020 explique qu’il n’y a jamais eu d’étude solide sur ces molécules qui permette d’établir une Vmax.

Un plan d’actions à mettre en œuvre

L’arrêté préfectoral ne pointe pas comme cause de cette pollution l’épandage de pesticides dans les champs alentours. Pourtant, les trois composants problématiques sont des composés dérivés de pesticides. Par ailleurs, un quart de la zone de captage, étendue sur 2 041 hectares, est occupée en surface par des terres agricoles (521 hectares), toujours selon l’arrêté préfectoral.

Dans les annexes de l’arrêté, le SDEA fixe un plan d’actions à la CCBZ pour que l’eau retrouve des concentrations en pesticides en dessous des seuils réglementaires. Une partie des mesures portent sur l’agriculture et visent à effectuer une transition vers des pratiques agricoles utilisant moins de pesticides.

Des mesures d’urgence seront mises en place, comme poser des filtres à charbon actif qui fixent les pesticides sur les puits de captage d’eau, et créer « une connexion d’urgence » avec le réseau de l’Eurométropole de Strasbourg. Un budget prévisionnel pour financer de nouvelles études et installations est estimé de deux à trois millions d’euros.

« On assume l’histoire »

Contacté, le président de la communauté de communes de la Basse Zorn (CCBZ) et vice-président du SDEA Alsace Moselle, Denis Riedinger, explique :

« C’est un travail collectif qu’on doit mener. Le SDEA est très vigilant sur ces sujets. Ces produits ont été utilisés pendant des décennies et maintenant on doit mettre en place des solutions qui permettent de revenir en dessous du seuil. Je ne jette pas la pierre aux agriculteurs. Ces produits ont longtemps été autorisés et encouragés. On assume l’histoire. »

La CCBZ n’est pas le seul établissement public à avoir bénéficié de cet arrêté dérogatoire. Deux autres arrêtés concernant l’eau distribué par le Syndicat d’eau et d’assainissement (SDEA) d’Alsace Moselle, sur les secteurs de Sélestat et Benfeld / Erstein, ont également été pris. Dans ces deux cas, la dérogation ne concerne que le métolachlore ESA.

L'AUTEUR
Nicolas Cossic
Nicolas Cossic
Journaliste en stage à Rue89 Strasbourg.

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