Islam à l’école : l’Alsace prête à sauter le pas ?
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Islam à l’école : l’Alsace prête à sauter le pas ?

actualisé le 18/10/2016 à 15h19

Abdelhaq Nabaoui : "Nous devons protéger nos enfants des manipulations."

Abdelhaq Nabaoui : « Nous devons protéger nos enfants des manipulations. » (Photo Mathieu Génon/Flickr/cc)

Suite aux attentats de janvier, la préfecture d’Alsace vient d’ouvrir le dossier hyper-sensible d’un enseignement sur l’islam dans les écoles publiques. Quelles chances ont les petits alsaciens musulmans de pouvoir suivre un cours confessionnel au même titre que leurs camarades catholiques, protestants et juifs ? Qui a les cartes pour faire aboutir les ambitions du préfet ? Rue89 Strasbourg a mené l’enquête.

Soutien à la construction de mosquées, cimetière musulman, islamologie à l’université… Les pouvoirs publics alsaciens font preuve de volontarisme sur l’intégration de l’islam. L’étape suivante sera-t-elle l’introduction d’un enseignement musulman dans les écoles publiques de la région ? En mai, l’Observatoire de la laïcité a appelé à rendre optionnel l’enseignement de religion à l’école en Alsace-Moselle, ignorant le souhait des musulmans de profiter de cet outil local. C’est pourtant dans ce sens que la préfecture d’Alsace a choisi d’avancer.

Le 26 mai, le préfet d’Alsace Stéphane Bouillon a chargé une commission spéciale de la question. Quelques jours plus tôt, Jean-Claude Herrgott, fonctionnaire en charge des cultes auprès du préfet, dévoilait ses ambitions lors du passage à Strasbourg de l’imam libéral de Bordeaux Tarek Oubrou. Il annonçait l’imminente mise en place d’un « groupe de travail sur l’éveil cultuel [musulman] dans l’école publique » et une probable « première expérimentation à la rentrée, en primaire ou au collège ». Depuis, la préfecture se refuse à tout commentaire.

Une instance mise en place en mai

Les attentats de janvier ont mis à l’ordre du jour le sujet d’un enseignement de l’islam dans les écoles alsaciennes. En mai, le préfet a mis en place une instance locale de dialogue avec l’islam, suite à la venue à Strasbourg en mars du premier ministre Manuel Valls. Elle rassemble les responsables musulmans de la région, les universitaires strasbourgeois Francis Messner et Éric Geoffroy, la Région, l’Eurométropole, et le Rectorat. Le préfet a retenu trois chantiers : la place des femmes dans les instances musulmanes, la formation et le statut des imams et aumôniers, et l’enseignement de l’islam à l’école.

Rappelons que l’enseignement religieux obligatoire est dispensé sur les heures de cours à l’école primaire, puis proposé en plus au collège et au lycée. Il est facile d’obtenir une dispense. Jusqu’au CM2, les élèves non-inscrits, suivent alors un cours de morale. Au collège et au lycée, ils sont libres. En 2010, 30% des collégiens et 14% des lycéens des trois départements suivaient ces enseignements. À Strasbourg, on compte même 72,4% de dispensés dès le primaire.

Le ministre de l'Intérieur et des Cultes Bernard Cazeneuve et la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud Belkacem ont accompagné Manuel Valls à Strasbourg pour parler d'islam de France. Philippe Devernay/MENESR/cc

En mars, le ministre de l’Intérieur et des Cultes Bernard Cazeneuve et la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud Belkacem ont accompagné Manuel Valls à Strasbourg pour parler d’islam de France. (Photo Philippe Devernay / MENESR / cc)

Pour Abelhaq Nabaoui, vice-président du Conseil régional du culte musulman (CRCM), cette main tendue est bienvenue :

« Le préfet nous a assuré que cette instance n’était pas là pour remplacer le CRCM mais pour l’aider à avancer. C’est une très bonne chose que la préfecture accompagne l’organisation du culte, car le CRCM n’a pas de moyens. »

Instruire pour « protéger nos enfants »

L’enseignement de l’islam était déjà une priorité du CRCM avant les attentats de janvier. L’une de ses commissions réfléchissait en interne sur une formule à destination des élèves des collèges et lycées. 

Pour Abedlhaq Nabaoui, l’enseignement de l’islam doit agir comme un rempart contre la radicalisation :

 « Les jeunes consomment ce qu’ils trouvent sur Internet. Nous devons les vacciner contre les idées extrémistes. Nous voulons protéger nos enfants des manipulations. »

Au-delà de la déclaration d’intention, le préfet et ses partenaires s’entendront-ils sur la même chose ? Responsables et membres associatifs musulmans, fonctionnaires du Rectorat, et élus de la Région devront se mettre d’accord sur un contenu d’enseignement, la formation et le statut des enseignants qui le dispenseront, le choix des établissements pilotes.

Murat Ercan, futur président du CRCM, se veut confiant :

« Pour le lycée, c’est plutôt bien parti. Pour le collège et le primaire, il nous reste beaucoup de travail.  Nous allons commencer à travailler dès cet été, en vue d’une première réunion en septembre. Nous n’aboutirons donc pas pour la rentrée. Je mise plutôt sur celle de 2016. »

Quel serait l’objet d’un enseignement sur l’islam ? Traiterait-il de fait religieux, c’est-à-dire de l’islam comme fait de société, ou s’agirait-il d’un cours de religion à proprement parler ? Pour Abelhaq Nabaoui, c’est justement tout le débat qui va devoir être tranché au sein de l’instance de la préfecture :

« Fait religieux ou religion, c’est la question la plus importante et nous ne l’avons pas encore tranchée. Je ne vois pas le problème de penser à un cours de religion, si on travaille avec l’Académie, sachant que nous avons un régime qui le facilite. »

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Controverse juridique

En Alsace-Moselle, l’État organise une heure d’enseignement de religion par semaine pour les élèves du CP à la terminale, pour les quatre cultes dits « concordataires » : les catholiques, les protestants luthériens et réformés (unis depuis 2006) et les juifs. D’après l’Observatoire de la laïcité, impossible d’étendre cette exception scolaire au culte musulman : En 2013, dans son jugement sur la rémunération publique des pasteurs en Alsace-Moselle, le Conseil constitutionnel a souligné que le régime local des cultes reste valable mais ne peut pas s’étendre à de nouveaux bénéficiaires.

Le Concordat et les textes de reconnaissance des cultes protestants et juifs se sont maintenues en Alsace-Moselle depuis le XIXème siècle car le territoire était allemand en 1905, lors de la séparation de l'Eglise et de l'Etat en France. Viagens5/Flickr/cc

Le Concordat et les textes de reconnaissance des cultes protestants et juifs se sont maintenues en Alsace-Moselle depuis le XIXème siècle car le territoire était allemand en 1905, lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France. (Photo Viagens5 / Flickr/ cc)

Le Strasbourgeois Éric Sander, secrétaire général de l’Institut du droit local, réfute cette interprétation :

« Le statut scolaire d’Alsace-Moselle est complètement autonome par rapport aux textes qui concernent les cultes reconnus. Par ailleurs, il prévoit simplement un enseignement de la religion à l’école publique sans dire de quelle religion. Donc si les pouvoirs publics ont la volonté d’utiliser cet outil pour introduire un nouveau cours de religion, le droit le leur permet. »

Une réflexion amorcée par la Région en 2011

S’appuyant sur son raisonnement, la Région Alsace a coordonné une première réflexion sur un enseignement de l’islam entre 2011 et 2012, dans le cadre de son comité interreligieux.

Pour Lilla Merabet, conseillère régionale sans étiquette mais élue sur une liste de la majorité de droite qui a suivi le dossier, le rôle de la Région était alors d’offrir « un lieu de neutralité pour que les gens puissent travailler » et de faciliter la liaison entre la préfecture, le Rectorat et le CRCM. Elle explique :

« L’idée était de voir si l’Alsace pourrait être un jour un laboratoire, avec des outils pédagogiques. Il fallait être vigilant avec les uns et les autres, bien rassurer sur le fait que l’idée n’était pas d’inscrire l’islam dans le Concordat. »

C’était Driss Ayachour, à l’époque président du Conseil régional du culte musulman et aujourd’hui président de la Coordination des associations musulmanes de Strasbourg, qui avait porté le projet de définition d’un programme. Pour le composer, il avait surtout pris conseil sur les expériences allemandes et l’approche pédagogique des protestants.

Selon Lilla Merabet, ce travail a porté ses fruits :

« Les programmes pour l’islam sont prêts de la sixième à la terminale. Ils développent les cinq piliers de l’islam, la place de la femme en islam, les pratiques de solidarité, ils contextualisent la religion à travers ses grands courants historiques… Ce contenu est plus envisagé comme de l’éducation civique. Il vise en priorité les enfants musulmans, dont les familles n’ont pas de lieu pour transmettre l’islam comme héritage culturel. »

En partant de ce programme existant, Lilla Merabet se veut donc optimiste sur l’ambition de la préfecture :

« Cela peut aller très vite. Mais il faut les bons partenaires. Libre aux responsables musulmans de décider de ce qu’ils veulent faire de ce programme. Mais aujourd’hui, la question se pose de leur responsabilité vis-à-vis de l’intérêt général. »

Mais où est passé le programme musulman ?

Entre les lignes, on devine le regret que Driss Ayachour du CRCM ne suive plus le dossier et une réserve à coopérer avec les nouveaux responsables musulmans alsaciens, jugés très conservateurs. Car depuis 2013, le jeu a changé au CRCM. Après l’ouverture du cimetière musulman puis de la grande mosquée, Driss Ayachour et la Coordination des associations musulmanes de Strasbourg ont perdu la présidence de l’instance représentative.

Elle est désormais aux mains d’une alliance entre le Ditib, mouvement rattaché aux affaires religieuses turques (Projet de faculté islamique de Hautepierre), le Millî Görüs, mouvement d’influence turque et conservatrice (mosquée Eyup Sultan de la Meinau) et une Union d’associations musulmanes alsaciennes dont l’Union des organisations islamiques de France (réputée proche des Frères musulmans, mosquée Al Nour de Mulhouse).

Abdelhaq Nabaoui et Eyup Sahin, vice-président et actuel président du CRCM, le 9 janvier à Strasbourg lors du rassemblement de réaction aux attentats terroristes à l'appel des musulmans. Claire Gandanger/Flickr.cc

Abdelhaq Nabaoui et Eyup Sahin, vice-président et actuel président du CRCM, le 9 janvier à Strasbourg lors du rassemblement de réaction aux attentats terroristes à l’appel des musulmans. (Photo Claire Gandanger / Flickr / cc)

Dans la transition, le dossier enseignement de Driss Ayachour s’est perdu. Abdelhaq Nabaoui (UOIF) ne cache pas son amertume :

« Nous avons demandé ce programme à Driss Ayachour. Nous l’avons demandé à la Région. Personne n’a voulu nous le donner. C’est dommage, et c’est pour cela que nous avons tout recommencé à zéro. »

Driss Ayachour, toujours membre du CRCM, concède un « regrettable manque de continuité » entre les deux bureaux sur le sujet, sans expliquer ce que son travail est devenu. Pourtant, Murat Ercan (Ditib) assure qu’il n’y a pas de divergence idéologique :

« On devrait pouvoir s’entendre sur les grandes lignes définies par Driss Ayachour. Sur le contenu du programme, qui n’a pas encore été validé, je ne pense pas qu’il y ait de désaccord. »

Pour le Rectorat, c’est aux cultes reconnus de parler pour les musulmans

Au Rectorat, on reconnaît une communication informelle avec Driss Ayachour lors de sa réflexion sous l’égide de la Région. Mais aucun programme ne lui a jamais été présenté officiellement. L’autorité académique pointe un grand absent dans le jeu qui s’ouvre à la préfecture : les Églises reconnues.

Elle explique que légalement, l’initiative d’un nouvel enseignement musulman ne peut revenir qu’aux autorités religieuses reconnues en Alsace-Moselle, qui présentent leurs programmes et leurs enseignants au Rectorat à chaque printemps pour validation lors d’une très locale « conférence des autorités religieuses et académiques ».

« Le Rectorat organise les cours de religion des quatre cultes reconnus et n’avons aucun droit d’y ajouter une religion supplémentaire. Nous ne bloquerons pas cette demande. Mais nous ne jouons même pas un rôle de médiateur. Le CRCM doit aller voir les autres cultes pour qu’ils fassent une place aux musulmans à l’école. »

Les Églises favorables à un enseignement interreligieux

Les Églises reconnues sont-elles prêtes à pousser jusque-là leur soutien, alors que leurs propres enseignements sont remis en question ? Elles disent n’être « pas opposées » à la mise en place d’un enseignement religieux musulman aux côtés des leurs. Elles soulignent cependant que c’est à l’État de prendre l’initiative politique.

En primaire, 44% des écoliers alsaciens se sont fait dispenser d'enseignement de religion en 2014, 22% de plus qu'il y a cinq ans. Malika Akilam/Flickr/cc

En primaire, 44% des écoliers alsaciens se sont fait dispenser d’enseignement de religion en 2014, 22% de plus qu’il y a cinq ans. Malika Akilam/Flickr/cc

Aujourd’hui, c’est toutefois l’horizon interreligieux qui les mobilise. Catholiques et protestants sont au travail pour proposer un enseignement commun sur une base interreligieuse dans le secondaire. Pour Christian Albecker, président de l’Union des Églises protestantes d’Alsace-Lorraine, il y a là une porte ouverte aux musulmans :

« On ne va pas les prendre par la main mais s’ils nous sollicitent nous serions disposés à les accompagner. »

Alors que le débat sur la place du fait-religieux musulman à l’école fait rage au niveau national, l’État osera-t-il réformer l’enseignement de religion en Alsace-Moselle ou laissera-t-il les Églises arbitrer elles-mêmes de la place qu’elles veulent laisser aux musulmans ?

Aller plus loin

Culture religieuse : la démarche protestante en Alsace-Moselle, dans la revue Educatio

Sur Rue89 Strasbourg : Les musulmans divisés sur le délit de blasphème

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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