La délicate aventure d’une péniche de fret pour rejoindre le centre de Strasbourg
Environnement 

La délicate aventure d’une péniche de fret pour rejoindre le centre de Strasbourg

actualisé le 23/10/2018 à 14h09

La Ville de Strasbourg veut développer l’utilisation du bateau pour ramener les marchandises en ville ou évacuer les déblais. Une première expérience a été tentée dans le cadre du réaménagement des quais sud de l’Ill, des pavés ont été ramenés en péniche. Retour sur une entrée décalée dans le centre-ville de Strasbourg

Il y a de l’agitation ce matin au quai Jacoutot. On s’affaire sur les péniches habituellement assoupies le long de la berge. Une fois n’est pas coutume, le Vogel Gryff, un bateau de transport, est venu s’accoler aux péniches d’habitation, la cale pleine de palettes de pavés.

Derniers préparatifs au quai Jacoutot avant le grand départ. (photo Nathalie Stey)

Derniers préparatifs au quai Jacoutot avant le grand départ. (photo NS / Rue89 Strasbourg / cc)

Un air de « retour vers le futur »

C’est l’heure des derniers préparatifs pour le manutentionnaire et le capitaine du bateau. Des gestes ordinaires pour ces professionnels du transport, mais il y a pourtant beaucoup d’observateurs pour assister aux opérations. Car aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres : cela fait des décennies que la voie fluviale n’a plus été utilisée pour transporter des marchandises vers le centre-ville de Strasbourg.

Le Vogel Gryff n’a en tout cas pas connu cette époque. Du haut de ses 55 ans, la péniche apparaîtrait presque comme une jeunette…

A l’heure de l’appareillage, il règne une atmosphère joyeuse sur le pont. Pour l’occasion, Guy et Magali Péningue, les patrons du bateau, ont reçu la visite de leurs deux filles, Heidi et Meggie. Il y a aussi Sébastien, un ami de la famille, élève à la section fluviale du lycée Mathis, qui n’a pas hésité à sécher un cours pour pouvoir être présent.

Heidi, elle, a laissé pour un jour sa propre exploitation. Contrairement à sa sœur, elle a attrapé le virus de la voie d’eau et conduit aujourd’hui son bateau. Meggie est descendue « à terre », comme disent les bateliers, et ce voyage est l’occasion pour elle de renouer avec les souvenirs d’enfance et le lien familial à l’eau.

A la barre - joystick de son bateau, Guy Péningue scrute la rivière. Il ne s’agirait pas de toucher le fond ! (photo Nathalie Stey)

A la barre – joystick de son bateau, Guy Péningue scrute la rivière. Il ne s’agirait pas de toucher le fond ! (photo Nathalie Stey)

Une histoire de famille

Les Péningue sont une famille batelière comme il en existe encore 300 en France, qui se transmettent la vocation fluviale et son sentiment de liberté à travers les générations. Mais pour Guy et Magali, pas d’itinérance. S’ils ont effectivement sillonné les canaux et fleuves d’Europe pendant une bonne dizaine d’années, ils ont jeté l’ancre à Strasbourg au début des années 2000 pour pouvoir garder leurs filles avec eux.

Nombre d’enfants de mariniers passent en effet leur scolarité en internat ou en tout cas loin de leurs parents ; une situation dont les Péningue ne voulaient pas. Guy est ainsi allé travailler chez Batorama, pendant que Magali trouvait un emploi « à terre ». Avant de reprendre le transport de marchandises, tout en restant dans la région : depuis 2014, le Vogel Gryff fait la navette entre le port de Kehl et Brumath, la cale chargée de scories issues de l’acierie de Kehl.

Son client, le négociant en matériaux Leonhart, est au fil des ans devenu un spécialiste du transport fluvial, et c’est ainsi tout naturellement que le bateau s’est retrouvé à faire des livraisons de pavés au centre-ville de Strasbourg, dans le cadre des travaux de la transformation des quais Sud.

Passage devant les institutions européennes. (photo Nathalie Stey)

Passage devant les institutions européennes. (photo NS / Rue89 Strasbourg / cc)

Splendeur et volupté

L’entrée dans Strasbourg depuis le canal de la Marne au Rhin a quelque chose d’abrupt et de doux à la fois. Très rapidement, on se retrouve face à la masse des bâtiments européens, dont les vitres ne font que mieux réfléchir la petitesse du bateau. Puis les quais et les immeubles défilent, presqu’en silence, sur fond de clapotis, de gazouillis des oiseaux et de battement d’ailes des canards.

La ville apparaît au travers d’un prisme vert d’eau, comme si la jungle s’invitait en pleine zone urbaine. Le contraste avec les bouchons qui, à la même heure, stoppent voitures et camions à l’approche de Strasbourg est formidable, le décalage par rapport à l’activité qui règne en ville aussi.

Calme et sérénité à l’approche du centre-ville de Strasbourg. (photo Nathalie Stey)

Calme et sérénité à l’approche du centre-ville de Strasbourg. (photo NS / Rue89 Strasbourg / cc)

Une rivière pas si tranquille

Le pont Kennedy surgit de nulle part, avec ses hommes de force qui regardent de haut passer le bateau et sa cargaison. Peu après cependant, cette atmosphère hors du temps s’évapore ; le moteur de la péniche baisse de régime et son capitaine affiche un air soucieux. Le niveau d’eau n’est pas très élevé et Guy est obligé de naviguer le nez sur la sonde, qui lui indique que le lit de l’Ill se rapproche dangereusement du fond du bateau.

La rivière n’est pas entretenue pour laisser passer un bateau de fret, transformant son capitaine en pionnier. D’ailleurs, lors du premier voyage de la péniche jusqu’au quai des bateliers, celle-ci avait heurté « quelque chose » à la hauteur du pont Royal, sans que les bateliers ni VNF ne puisse déterminer de quoi il s’agissait.

Cela passe en haut, mais plus difficilement en bas. (photo Nathalie Stey)

Cela passe en haut, mais plus difficilement en bas. (photo NS / Rue89 Strasbourg / cc)

L’épisode n’était qu’une péripétie de plus pour les Péningue, habitués à « défricher » des canaux n’ayant plus vu passer de péniche de transport depuis un moment. Magali évoque ainsi leur retour dans le fret fluvial, il y a quatre ans :

« Lors de l’un de nos premiers voyages, le bateau a violemment heurté une pierre d’enrochement qui était tombée de la berge. Cela a fait un trou dans la coque et l’eau est très vite montée dans le bateau ; il a fallu le sortir à terre. Heureusement, la réparation a pu être faite rapidement. »

À la hauteur de l’église Saint-Paul, l’avant du bateau soudain se soulève et la péniche ralentit brutalement. Heidi se précipite à la proue et scrute la rivière. Cette fois-ci, pas de doute : le Vogel Gryff a touché le fond. 

Finalement, à force de fines manœuvres, Guy réussit a faire passer son bateau sans plus d’encombre, avec sa fille à l’avant pour le guider. La coque du bateau a été percée au cours de cet accident et a dû être réparée, aux frais de VNF en sa qualité de gestionnaire du réseau.

Pour débarquer à sec, une simple planche et des barrières à franchir. La logistique urbaine fluviale, une nouvelle discipline sportive ! (photo Nathalie Stey)

Pour débarquer à sec, une simple planche et des barrières à franchir. La logistique urbaine fluviale, une nouvelle discipline sportive ! (photo NS / Rue89 Strasbourg / cc)

La logistique fluviale, un vrai parcours de santé

Le bateau arrive au quai des bateliers, où l’attendent caméras et élus municipaux. Sur place, une plate-forme a été aménagée, pour permettre à une grue mobile de sortir les palettes de pavés de la cale pour les charger directement sur camion et ainsi les transporter sur quelques centaines de mètres jusqu’au chantier. Une plate-forme sécurisée, pour que le déchargement du bateau ne représente pas un danger pour les piétons cheminant à proximité, et pour que ces derniers ne risquent pas de tomber à l’eau.

Quant aux occupants du bateau, pour mettre pied à terre, il leur faut jouer aux équilibristes sur une planche (le Vogel Gryff n’a pas pu se mettre contre le quai, au risque de ne pouvoir repartir du fait du manque d’eau) puis passer par-dessus le parapet. Marinier, un métier hautement sportif.

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L'AUTEUR
Nathalie Stey
Journaliste spécialisée dans les questions économiques. Ma marotte depuis vingt ans : les voies d’eau, et tout ce qui se passe autour.

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