De ses grands yeux noisette, Mossawer observe l’agitation du campement de Krimmeri, dans le quartier de la Meinau à Strasbourg, enserré par une trentaine de policiers. Jeudi 8 janvier, en début d’après-midi, la préfecture du Bas-Rhin a lancé l’évacuation du campement formé par des dizaines de personnes sans-abri. L’opération fait suite à une décision du tribunal administratif. Lundi 1er décembre, l’institution avait jugé que les conditions de vie dans le camp de Krimmeri étaient dangereuses et insalubres. La police était autorisée à intervenir depuis le lundi 8 décembre.
Ils étaient encore sept familles, début janvier, à vivre dehors par des températures négatives. Main dans les poches de son jean, le petit garçon de huit ans aux taches de rousseur explique vivre depuis trois mois à Krimmeri. « J’y suis avec ma mère, mon père et mon frère », explique-t-il désignant une poussette protégée de la pluie par une bâche bleue. « Il a quatre mois », précise Mossawer, traduisant pour sa mère Kainat. « On vient de Paris, on y a vécu deux semaines, en tente. »

Sur place, la secrétaire générale de la préfecture Maxime Ahrweiller Adousso évoque une liste de 51 personnes présentes au camp Krimmeri au moment de l’évacuation. Selon elle, la moitié d’entre eux sera orientée vers le centre d’aide pour le retour situé à Bouxwiller. Dans les faits, plusieurs familles n’ont pas été recensées. « Ceux qui ne sont pas sur la liste, on n’a pas de solution », indique un policier.
« On n’a pas été prévenus »
« C’est ubuesque comme fonctionnement », réagit Floriane Varieras, adjointe à la maire de Strasbourg en charge des solidarité et présente depuis l’arrivée des forces de l’ordre. « Les familles n’ont pas été prévenues, ce sont les personnes sur place qui les ont alertées. » « Les toilettes ont été remises hier, et aujourd’hui, sans prévenir, la police évacue », complète Céline Balasse, porte-parole du collectif Enfants à la rue, État hors la loi. L’ONG Médecins du Monde, qui intervenait sur le campement pour des maraudes a elle aussi appris l’évacuation dans la foulée.
« On n’a pas été prévenus », appuie le père de Mossawer, à qui les forces de l’ordre interdisent l’accès au campement depuis plus d’une heure. « J’étais en train de travailler, j’ai dû quitter mon poste de travail », souffle-t-il, contrat à la main. Le réfugié afghan n’a pas été appelé par les forces de l’ordre, qui égrènent un à un les 51 noms de liste préfectorale. « Je n’ai pas eu rendez-vous à la préfecture », assure-t-il.


Des couvertures, vêtements et cartables d’enfants jonchent le sol. Calmement, Mossawer tente de réunir ses affaires. « Ils ont mis à plat les tentes, pour vérifier que personne n’était à l’intérieur », confirme Olivier, du collectif Enfant dans la rue État hors la loi. « Tout est par terre« , observe, les yeux dans le vide, un père de famille. Hébergé au gymnase de la Ménora avec sa femme et son fils, il avait laissé le reste de ses effets personnels sous une des tentes de Krimmeri. Même chose pour le jeune Abdulkadir, oscillant depuis plusieurs semaines entre des nuits d’hébergement accordées par le service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO) et la tente de Krimmeri, partagée avec un ami. « Je ne suis pas sur les listes, s’inquiète-t-il. J’ai une solution d’hébergement mais je ne vais pas pouvoir prendre mes affaires. »
« Dégradation des conditions d’évacuation »
« C’est une dégradation délibérée des conditions d’évacuation, lâche Camille Vega, directeur de la fédération du Bas-Rhin du Secours populaire français. C’est la quatrième évacuation à Krimmeri, mais là, on monte d’un cran dans l’inhumanité du traitement des personnes. »

À 15h30, « l’opération est terminée », indique la secrétaire générale de la préfecture. Les voitures de police quittent une à une le camp. « Maintenant l’espace est dévasté », déplore Olivier, qui aide à mettre à l’abri de la neige fondue les quelques matelas qui restent.
Questionnée sur l’avenir des familles non recensées sur les listes, Maxime Ahrweiller Adousso note que « beaucoup ont déjà eu une proposition ». La secrétaire prend l’exemple de la famille de Mossawer. « Ils ont refusé une place à Colmar », fait-elle remarquer, soulignant que « certains de [ses] agents qui travaillent à Strasbourg habitent à Colmar et prennent le train. Le père aurait pu faire des allers-retours entre son travail et Colmar. » Au loin, le petit garçon a pris place sur une chaise installée par Abdulkadir et son ami autour du feu. « Je ne sais pas où l’on va » dit-il en haussement ses frêles épaules.


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