Toutes causes confondues, la Covid a tué jusqu’à cinq fois plus d’Alsaciens pendant la crise
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Toutes causes confondues, la Covid a tué jusqu’à cinq fois plus d’Alsaciens pendant la crise

Grâce aux données de l’Institut national de la statistique et des études économiques, Rue89 Strasbourg a créé une visualisation de la mortalité de mars et d’avril dans les départements alsaciens, en la comparant à la décennie précédente. Le doyen de la faculté de médecine de Strasbourg et le chef des urgences de Colmar partagent leur analyse.

Depuis la mi-mars, Santé Publique France et l’Agence régionale de santé (ARS) ont quotidiennement actualisé les chiffres des hospitalisations, des patients en réanimation, des retours à domicile… et des décès. Mais cette dernière donnée n’était qu’une estimation, basée sur les remontées (parfois incomplètes) des établissements hospitaliers et des Ehpad.

En utilisant les chiffres de l’Insee, il est possible d’afficher une visualisation plus exhaustive de la surmortalité départementale liée à la covid-19. 

L’histoire naturelle et l’intervention humaine

Entre le 1er mars et le 24 avril 2020, l’Insee a dénombré environ 2 400 décès dans chaque département alsacien. Dans le graphique ci-dessus, les décès quotidiens de 2020 sont comparés à la moyenne des décès survenus chaque jour de la même période entre 2010 et 2019. Côté haut-rhinois, cette moyenne totale se situe autour de 1 100 morts. Côté Bas-Rhin, elle se situe plutôt autour des 1 500 décès.

Pour le doyen de la faculté de médecine de Strasbourg, Jean Sibilia, « on peut donc affirmer sans trop de risques que la différence entre la moyenne 2010-2019 et 2020 est légitimement liée à la covid. »

Afin d’expliquer la forme des courbes de mortalité en 2020, le professeur Jean Sibilia évoque un premier facteur d’analyse :

« Il faut d’abord observer l’histoire naturelle de la pandémie, c’est-à-dire comment ce nouveau virus se diffuse dans une population, sa contagiosité, mais aussi le nombre de gens qui vont le disséminer. Dans le Haut-Rhin, il y a une grande part de malchance avec un événement de super-propagation (le rassemblement évangélique de Bourtzwiller, du 17 au 21 février, ndlr). »

Le décalage Haut-Rhin / Bas-Rhin

Dans ce département, l’histoire naturelle de la pandémie se traduit par une cloche très symétrique, qui démarre autour du 8 mars. Le plateau de surmortalité est atteint deux semaines plus tard, jusqu’à une décrue début avril.

Côté bas-rhinois, le pic de surmortalité a été atteint plus tard, aux alentours du 28 mars. La mortalité de cette année est moins éloignée de la moyenne 2010-2019 que dans le Haut-Rhin. Jean Sibilia cite alors le second facteur d’explication, l’intervention humaine :

« La capacité qu’on a à mettre en place des tests précoces, à installer des mesures barrière rapides, et à traiter les gens malades. Dans le Bas-Rhin, on a eu un peu l’effet d’une secousse sismique : une réplique forte parce qu’on est à côté de l’épicentre, mais pour laquelle on a pu se préparer. Il y a eu une dizaine de jours qui ont permis de s’adapter sur l’expérience haut-rhinoise. »

Un virus toxique sur une population limitée

En classant les décès par âge, le graphique suivant montre que la surmortalité des personnes de plus de 65 ans est semblable à celle observée sur l’ensemble des décès :  

Pour Jean Sibilia, cette surmortalité ciblée n’a rien de surprenant :

« On a appris que ce virus est extrêmement toxique, bien plus que la grippe, mais sur une population limitée, âgée, atteinte de comorbidités comme le diabète. C’est cette population qui a engorgé les hôpitaux en Alsace, avec un nombre important de cas graves arrivés au même moment. »

Une compréhension du virus encore limitée

Mais pour Yannick Gottwalles, chef du pôle urgences de Colmar, la compréhension de la mortalité liée au virus reste très limitée. Au-delà du facteur âge ou comorbidité, le médecin évoque aussi les protocoles hospitaliers mis en place durant l’épidémie :

« Actuellement, on s’interroge sur les patients qui arrivaient à parler mais qui avaient un chiffre de saturation en oxygène catastrophique. Est-ce qu’on a bien fait de les intuber ? Est-ce qu’il n’aurait pas fallu se laisser le temps de les mettre sous d’autres techniques de ventilation ? Cela aurait peut-être évité une surmortalité relative liée aux gestes de réanimation, qui est connue. Quand on va en réanimation, on risque de mourir parce que la pathologie est grave et parce que les techniques qu’on va mettre en place peuvent avoir des effets secondaires qui vont augmenter la mortalité. »

Un panorama qui se précisera à la rentrée

Il reste à noter que ces chiffres de la mortalité sont bruts, pour l’instant sans nuance. Corollaire : une part des décès survenus pendant ce début de printemps est indirectement liée à la covid. Ce sont par exemple des personnes qui n’ont pas consulté leur médecin pendant la période de pandémie, et qui sont parfois décédées du fait d’un manque de suivi médical. Yannick Gottwalles prolonge :

« La Société française de cardiologie essaye de voir où sont passés les infarctus pendant cette période. Il y a en fait eu une augmentation des arrêts cardiaques à domicile. On a aussi vu une chute des AVC à l’hôpital, tout simplement parce que les personnes n’ont pas tenu compte de leurs symptômes et ne sont pas venues. Et on récupère maintenant toutes ces pathologies subaiguës, mais sur une phase tardive. »

Les données sur la cause des décès survenus entre mars et avril 2020 sont encore traitées par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale. Leurs détails ne devraient être connus qu’aux alentours de septembre.

L'AUTEUR
Raphaël da Silva
Raphaël da Silva
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