Législative partielle à Strasbourg : l’héritage d’Armand Jung à l’épreuve
Politique 

Législative partielle à Strasbourg : l’héritage d’Armand Jung à l’épreuve

actualisé le 16/06/2016 à 16h23

Armand Jung (à g.) et Eric Elkouby (à d.) ont souvent mis en avant leur proximité avec l'ancien Premier ministre Michel Rocard (Photo Pierre Dubois / Histoires d'Universités)

Armand Jung (à g.) et Eric Elkouby (à d.) ont souvent mis en avant leur proximité avec l’ancien Premier ministre Michel Rocard (Photo Pierre Dubois / Histoires d’Universités)

Surprise, il y aura une élection en 2016 à Strasbourg. La démission d’Armand Jung (PS) oblige le centre et l’ouest de Strasbourg à revoter pour son député fin mai, pour un an. La circonscription est plutôt favorable à la gauche, mais le contexte fait espérer à la droite de jouer les trouble-fêtes.

Une page se tourne dans la politique strasbourgeoise. Armand Jung n’est plus député, lui qui l’était depuis 1997. A priori, c’est une élection législative partielle sans enjeu qui se dessine pour le remplacer d’ici trois mois. La maigre majorité du PS à l’Assemblée nationale n’en dépend pas et en un an, un député ne peut guère peser sur l’élaboration des dernières lois. Mais une petite recomposition de la politique strasbourgeoise se profile.

Si les différents communiqués d’élus insistaient sur le fait que la démission était une « surprise », ce n’en était pas vraiment une. En 2011 déjà, Armand Jung, alors conseiller général d’opposition depuis 1988, démissionnait, officiellement pour ne plus cumuler ses mandats. Il laissait à Éric Elkouby, son suppléant depuis 2007 et attaché parlementaire, une voie royale pour lui succéder. Cette fois-ci, Armand Jung (66 ans) démissionne pour raisons de santé. Il a notamment subi un malaise cardiaque en novembre.

Au département, Eric Elkouby avait déjà succédé à Armand Jung

Éric Elkouby a été élu conseiller départemental en 2011, puis réélu en 2014, en binôme avec Martine Jung, l’épouse d’Armand Jung. Le député de la 1ère circonscription et ses fidèles représentent une case à part dans le PS bas-rhinois. On ne peut pas les rattacher à un camp de la municipalité strasbourgeoise, souvent classée en « camp Bies/Cahn » et camp « Fontanel/Ries ».

« Je ne fais pas de la politique clanique, mais pour les Strasbourgeois », répond Éric Elkouby, adjoint au maire depuis 2008 qui a obtenu des délégations peu visibles, voire difficiles : les foires et marchés ainsi que la gestion du patrimoine en 2008, puis tourisme et parc naturel urbain en 2014, en plus de son rôle d’adjoint de quartier à Koenighsoffen, Montagne Verte et Elsau. Un terrain compliqué entre le supermarché Leclerc qui a fermé sans trouver de repreneur et un tram toujours promis et très longtemps retardé, avant d’être présenté dans une version minimaliste (3 arrêts) cet automne.

En revanche au sein du parti socialiste bas-rhinois, Armand Jung et Eric Elkouby sont craints comme respectés. Les sections Gare, Elsau et Montagne Verte dirigées par des proches des deux élus regroupent plus d’un quart des quelque 400 adhérents au PS encore à jour de cotisation. Pas suffisant pour tout contrôler, mais assez pour faire basculer une majorité. Un levier d’autant plus important qu’au parti socialiste – contrairement à Les Républicains ou au Front national – ce sont les militants qui votent ou non l’investiture d’un candidat.

Une méthode qui commence d’ailleurs à être contestée. Dans une tribune adressée samedi aux DNA, le premier adjoint d’Illkirch Claude Froehly (PS), pressenti comme un successeur possible de Jacques Bigot (devenu sénateur) en 2017, l’a même qualifiée de « machine à faire perdre » et appelle à des désignations ouvertes à tous.

Pour cette élection partielle, aucun candidat interne au PS ne s’est présenté ces derniers jours contre Éric Elkouby, qui se réjouit de ce « rassemblement que j’appelais de mes vœux », après que quelques velléités, notamment de l’adjoint au maire Olivier Bitz, se soient un temps exprimées. Olivier Bitz clarifie :

« J’ai dit que je me donnais le temps de la réflexion face à une situation nouvelle. Le mandat de parlementaire me passionnerait mais je suis à une étape cruciale. Je suis engagé sur les dossiers de la rénovation des Bains municipaux, du réaménagement des quais et le maire m’a confié une mission de prévention contre la radicalisation. Il est plus raisonnable qu’Eric Elkouby soit candidat. »

Un tandem très connu dans sa circonscription

Ainsi va la vie dans la première circonscription du Bas-Rhin. Pour les militants, on adhère à Armand Jung autant qu’on adhère au PS, d’où une loyauté forte. « Les gens ont besoin de se retrouver sur des valeurs, incarnées par un homme » dit Eric Elkouby. Résultat, ces sections sont moins touchées par les vagues de désaffection au PS bas-rhinois, principalement dues à la politique du gouvernement. En janvier, moins de 50 personnes se sont réunies aux vœux du Parti socialiste et au congrès fédéral, dont assez peu d’élus.

Plus important, Armand Jung et son suppléant et attaché parlementaire Eric Elkouby sont très visibles sur le terrain : aux fêtes d’associations, d’écoles, aux manifestations culturelles, sportives, etc. À nouvel an, de nombreux habitants, surtout les personnes âgées, reçoivent une carte de vœux personnelle. Quatre modèles différents sont envoyés en changeant chaque année. Le tandem socialiste connaît les habitants, voire les appelle à leur anniversaire et essaie de faire remonter leurs demandes. « Notre conception du rôle du député est d’être un porte-voix des habitants. Nous essayons de répondre à toutes les demandes », dit Eric Elkouby.

Les trois dernières années d’utilisation de la réserve parlementaire (130 000 euros par an) d’Armand Jung montrent une utilisation en direction d’importants relais d’opinion : des associations religieuses, d’habitants, sportives et des centres socioculturels. En 2015, le plus gros don a concerné l’association des commerçants « Les Vitrines de Strasbourg » pour refaire son site (20 000 euros).

Un travail plus discret à l’assemblée

L’action nationale du député Armand Jung est moins visible. Les deux lois à son nom, en 1998 et 2002 concernent le droit local (l’assurance maladie et le livret foncier). On sait qu’il a voté contre la reconnaissance d’un État palestinien, ou défendu la charte des langues régionales. Il a aussi déposé des amendements sur le vélo, s’est engagé pour les handicapés ou la sécurité routière. C’est un député qui a multiplié les questions écrites ou orales au gouvernement, pour relayer les demandes de ses électeurs.

Une méthode payante électoralement. Eric Elkouby ou Armand Jung n’ont perdu aucune élection « sur leur nom ». Ce qui fait des jaloux. « Leurs adversaires ont toujours essayé de taper sur Armand Jung et Elkouby, alors que ce sont des personnes lisses et appréciées », s’amuse un ancien collaborateur.

Inclassable à Strasbourg, Eric Elkouby s’exprime encore moins sur la politique nationale. Il se décrit comme « Rocardien de mouvance réformatrice », c’est-à-dire plutôt proche du Premier Ministre Manuel Valls que des « frondeurs » :

« J’ai toujours été pour que les décisions du gouvernement soient les plus proches du terrain. »

Il prévient, « je mènerai une campagne locale ». Aucun ministre ne devrait faire le déplacement. Très courte et probablement marquée par une abstention très forte, cette législative partielle nécessitera d’activer ses réseaux.

À droite, arrangement local ou pression nationale ?

La droite compte bien tirer parti de cette occasion. Bien que la circonscription soit à gauche depuis 20 ans, le PS a perdu toutes les législatives partielles depuis 2012. La stratégie sera inverse de celle du PS, à savoir nationaliser l’élection le plus possible en misant sur le rejet de la politique de François Hollande. Trois candidats se sont déclarés : Jean-Emmanuel Robert, Elsa Schalk et Zaza Menad. Les militants de la circonscription, dont le délégué est justement Jean-Emmanuel Robert, doivent simplement donner un « avis » sur le candidat.

Jean-Emmanuel Robert peut espérer remporter l’avis des militants et faire valoir une certaine légitimité. Dans ses publications sur les réseaux sociaux, il met souvent en avant le décalage entre les militants qu’il souhaite incarner et les instances nationales. Mais ses défaites à répétition aux élections départementales sur une partie de ce territoire font dire à certains qu’il ne serait pas le meilleur candidat. Zaza Menad (non-encartée) est, elle, moins connue et sa candidature a été plus surprenante.

Quant à Elsa Schalk, 29 ans, vice-présidente de la nouvelle région ACAL en charge de la Jeunesse et membre du bureau national des jeunes LR, elle veut incarner le renouvellement :

« Des militants et parlementaires m’ont demandé d’être candidate. Je serai en lice à condition qu’il y ait un rassemblement autour du meilleur candidat dans l’optique d’une alternance. »

Le dernier mot revient à la Commission nationale des investitures (CNI). Une situation qui pourrait tourner à l’avantage d’Elsa Schalk car l’homme politique alsacien qui a le plus de poids chez Les Républicains au niveau national est Philippe Richert, vainqueur d’une triangulaire tendue aux régionales face au PS et au Front national et élu depuis président de l’association des régions de France (ARF). Il pourrait soutenir celle qui était numéro 2 sur sa liste. Au mieux, elle devient députée avant 30 ans. Au pire, c’est une expérience qui permet de se faire connaître sur un terrain réputé difficile pour la droite.

En embuscade, le FN pourrait jouer les trouble-fête. Électoralement, il s’agit d’une des circonscriptions les plus défavorables dans la région pour le parti d’extrême-droite. Andréa Didelot (25 ans) s’est porté candidat à la candidature (décidée au niveau national). Même si la partie s’annonce difficile, l’élection reste une tribune pour diffuser ses idées et continuer l’ancrage du FN, notamment dans les quartiers ouest. Il faudrait 12,5% des inscrits (soit environ 25% compte tenu de l’abstention habituelle) pour se maintenir au second tour. Une triangulaire est peu probable.

À voir quelle attitude auront le PS ou LR vis-à-vis du « front républicain » s’ils se retrouvent troisième. La question avait déchiré le PS aux régionales sans être débattue officiellement en interne par la suite, tandis que la droite alsacienne s’est toujours distanciée du « ni-ni » prôné au niveau national.

Les autres partis réfléchissent encore à l’opportunité d’une candidature : d’Unser Land à Europe Écologie, en passant par le Front de gauche ou l’UDI. Europe Écologie – Les Verts devrait présenter une candidature autonome. À cela s’ajoute l’initiative de l’adjoint au maire Éric Schultz (ex-EELV) d’organiser une primaire citoyenne qui ne serait pas rattachée à un parti en particulier.

L’intéressé dit qu’aucune remontrance ne lui est parvenue du PS. Olivier Bitz ajoute même que c’est « dans ce sens qu’il faut aller », même s’il juge le timing un peu court pour cette fois. Si cette candidature originale se concrétise, elle pourrait éparpiller les voix de gauche, et donc affaiblir Éric Elkouby.

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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