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Dans les quartiers, les élections : « ça n’apporte rien à la fin »
Politique 

Dans les quartiers, les élections : « ça n’apporte rien à la fin »

par Thibault Vetter.
Publié le 17 juin 2022.
Imprimé le 27 juin 2022 à 06:58
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La Nupes compte sur la mobilisation des voix des quartiers populaires au second tour des élections législatives dimanche 19 juin. Mais beaucoup de leurs habitants se sont abstenus, ne comprenant pas l’intérêt de ces élections. Plus généralement, ils expriment une lassitude face aux promesses non tenues des politiciens. Reportage à la Meinau, Montagne Verte et Schiltigheim.

Place de l’Île de France, au cœur de la Meinau à Strasbourg, Ewan, 19 ans, est adossé à la porte d’entrée d’un immeuble. Il porte un maillot et un short de foot en cette chaude matinée de juin. « Moi je n’ai pas voté dimanche [aux élections législatives], j’avais un match », assume t-il : « Tout le monde a beaucoup trop parlé avant la présidentielle, ça m’a saoulé. Si ça changeait quelque chose, ok. Mais là, depuis que je suis petit, on n’a pas eu un seul bon président. »

Mobiliser les quartiers populaires. C’est le mot d’ordre des trois candidats strasbourgeois de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) en vue du second tour des élections législatives dimanche 19 juin. Face à leurs concurrents macronistes, ils estiment avoir un important réservoir de voix dans les banlieues, qui votent à gauche mais dont les habitants se sont fortement abstenus au premier tour.

« Franchement, on n’a pas le temps de s’intéresser à tous les programmes »

Steve ne fait pas du tout confiance aux élus. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Mais ce n’est pas gagné. À la Meinau, beaucoup d’habitants semblent complétement rejeter les élus et les candidats, qu’ils appellent « les politiques ». En sortant de sa camionnette avec ses deux collègues, Steve, en tenue de chantier, lâche : « C’est tous des mythos. Moi je ne vote plus, mon père c’est pareil. » Il part s’acheter à manger au Auchan de la rue de Bourgogne pour sa courte pause midi. « Le travail, il n’y a que ça qui paye », lance-t-il, le sourire aux lèvres, en s’éloignant à reculons. Nassira et Aynur, assistantes maternelles, surveillent des enfants qui jouent dans le parc au milieu de la place, à l’ombre de grands arbres. Aynur commence :

« C’est mon fils qui m’a prévenu au dernier moment, sinon j’aurais oublié. J’ai voté le parti de Mélenchon. Franchement, on n’a pas le temps de s’intéresser à tous les programmes, de regarder la télé pour comprendre qui sont les candidats. Surtout que ça n’apporte rien à la fin. »

Dans la deuxième circonscription, où votent Nassira et Aynur, douze candidats se sont présentés. « C’est impossible d’y voir clair, de connaitre leurs idées, et encore moins de savoir s’ils sont honnêtes », jauge Nassira. Elle ne s’est pas déplacée au premier tour mais en parlant avec Aynur, elle conclut qu’elle votera « pour Mélenchon » au second. Tortosa se ballade avec une poussette et un casque sur les oreilles. D’origine espagnole, elle habite en France depuis deux ans et remarque que « les Français sont démotivés concernant la politique » :

« Chez moi ce n’est pas pareil. Je pense que la gauche a encore énormément de travail pour retrouver la confiance des gens ici. C’est frappant de voir comme les jeunes sont désengagés et pessimistes. »

Après les déceptions, l’abstention

À Strasbourg, dans un quart des bureaux de vote, entre 58 et 80% des électeurs n’ont pas exprimé leur voix, et ces derniers se trouvent presque intégralement dans des quartiers populaires. Par exemple, les taux d’abstention ont atteint 72,80% à l’école Léonard de Vinci située à l’Elsau, 70,67% au Gymnase de l’école Guynemer au Neuhof, ou encore, 79,96%, le record strasbourgeois, à l’école Paul Langevin de Cronenbourg. Les candidats Nupes y sont arrivés souvent largement en tête.

Johanna a un bus à prendre. Comme de nombreuses personnes interrogées, elle n’a pas sa carte électorale. « Je ne sais même pas si je suis inscrite. De toute façon, c’est souvent du blabla. Des militants de Mélenchon ont sonné chez moi hier soir. J’ai trouvé que c’était intéressant quand-même. Je sais qu’il faudrait que je me penche plus là-dessus. En fait, je sais que c’est important, mais je ne comprends pas pourquoi exactement », dit-elle. À quelques mètres, Samir vient de descendre de son vélo et envoie des messages vocaux. Il analyse :

« Les politiques, viennent juste nous voir avant les élections. Là ils disent, qu’il faut que les quartiers populaires votent, ils nous font des promesses, et rien ne change après. Moi je suis allé voir Jean-Philippe Maurer (député LR de la circonscription de 2007 à 2012, NDLR) parce qu’une copine à moi avait des souris dans son appartement. Il m’a écouté, il a pris des notes. Mais on n’a plus jamais eu de nouvelles. S’ils ne peuvent rien faire, il faut être clair et surtout arrêter de donner de faux espoirs. »

Samir pointe du doigt le décalage entre les engagements des élus et leurs répercussions concrètes. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Beaucoup de personnes non inscrites sur les listes électorales

Les députés votent ou proposent des lois à l’Assemblée nationale. À l’échelle locale, ils n’ont pas d’autorité concrète et aucune compétence pour des problèmes de logement. D’après Samir, « leur rôle n’est pas bien compris par les gens ». Le même jour, route de Schirmeck dans le quartier de la Montagne Verte, Medeline, 18 ans, n’a pas voté non plus :

« Macron s’était engagé sur l’écologie et l’éducation. Il donnait l’impression d’un bon politique. Mais au final, il n’a même pas respecté l’accord de Paris. La réforme du lycée, avec les spécialités, est nulle. Moi, je ne sais plus à qui je peux faire confiance ».

Au Mozaik grill, trois hommes boivent un café, assis à un table installée sur le trottoir. Ils n’ont pas la nationalité française et ne sont donc pas inscrits sur les listes électorales. La Montagne Verte se trouve dans la première circonscription, qui compte 17 candidats. « Je n’en connais aucun, et je n’ai rien reçu dans la boîte aux lettres », dit l’un d’entre eux. À côté, Mustapha, poseur de dalle, fume une cigarette. Il « essaye de voter à toutes les élections, parce que c’est un devoir » pour lui. Mais il n’en attend « pas grand chose » : « Ce n’est pas eux qui vont changer ma vie. Il faut travailler de toute façon. »

Mustapha, poseur de dalles, vote mais n’attend pas grand chose des partis politiques. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« Ils servent à quoi en fait ?! »

Anyssa et Mélissa, vendeuses en magasin, emmènent leurs enfants manger après les avoir cherché à l’école. En marchant au bord de l’Ill, les deux mères de famille affirment qu’elles trouvent qu’il n’y a « personne d’intéressant en politique ». Ce qui pourrait les séduire, « c’est des mesures pour les jeunes, qui ne trouvent plus de travail aujourd’hui et ne peuvent donc pas avoir d’appartement et construire leur vie ». Anyssa ajoute : « Sinon ils servent à quoi en fait ?! » Kaoutar est enseignante à l’école Gliesberg. Elle résume :

« Ici, les familles se sentent complètement oubliées. Les logements sont en mauvais état, la vie est trop chère. Il ne faut pas s’étonner de l’abstention après toutes les trahisons que subissent les gens. Ces dernières années, malgré les promesses des élus, la précarité ne cesse d’augmenter. Macron a été la déception de trop pour beaucoup. Chez mes collègues enseignants, l’union de la gauche a redonné un peu d’espoir. Certains ont voté blanc à l’élection présidentielle et Nupes au premier tour des législatives. »

Kaoutar, enseignante à Montagne Verte, remarque que les familles du quartier se sentent abandonnées. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« Tu n’exprimes pas ta voix mais les riches et les fachos le font »

Au café des Petits Champs, rue de la Glacière à Schiltigheim, Joachim et Philippe, tous les deux au chômage, sont d’accord pour dire que « voter, c’est choisir le meilleur des menteurs ». Philippe, qui s’abstient « depuis des années », souligne « les scandales qui sortent régulièrement sur des élus coupables d’agressions sexuelles ou de détournements de fonds ». Joachim ajoute : « Macron dit qu’il a créé de l’emploi. Mais c’est faux on le voit bien. Plus le temps passe, plus c’est difficile d’en trouver, à part des missions d’intérim sur un ou deux jours. »

Sofiane irait voter s’il pouvait faire confiance à un élu. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Sofiane, debout, un bob sur la tête, déclare : « Je m’en fous complètement de la politique moi ! » Posés à la table d’à côté, Toufik, Mustafa et Karim essayent de le convaincre de voter. Mustapha commence :

« Toi tu n’exprimes pas ta voix mais les riches et les fachos, eux ils le font. Nos avis comptent aussi, il faut les exprimer. Je sais que ce n’est pas l’idéal mais ce n’est pas compliqué d’aller mettre un bulletin dans une urne. Si tu ne le fais pas, il ne faut pas venir pleurer ensuite. »

Karim enchaine : « Imagine qu’un mec que tu connais, qui est bien intentionné et tout, il se présente à la mairie. Tu fais quoi ? » « Mais là normal j’y vais, je vote pour lui », répond Sofiane. Mustapha constate :

« Je ne sais pas comment, mais il faut recréer la confiance ! Là c’est juste que les gens ont l’impression qu’on les manipule, et ils n’ont certainement pas tort. Celui à qui on fait le plus confiance dans les quartiers, c’est Mélenchon parce qu’il nous a toujours défendu face à ceux qui nous pointent du doigt. »

Toufik, à gauche, et Mustapha, à droite, pensent que les habitants des quartiers populaires doivent exprimer leur voix, au moins par le vote. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« Si on ne s’engage dans rien, la situation ne peut pas s’améliorer »

Athar cherche son fils à l’école Pfoeller, à côté de la cité du Marais. Elle a voté pour la Nupes aux législatives et s’oppose au « défaitisme ambiant ». Représentante des parents d’élèves, elle estime que « le vote, comme les autres formes d’engagement », ont toujours été nécessaires pour améliorer les choses :

« Si on pense que les élections c’est comme un coup de baguette magique, que ça va améliorer la vie en deux secondes, on risque d’être déçu. Mais c’est toujours en se mobilisant qu’on a obtenu des avancées. »

Athar, représentante des parents d’élèves à l’école Pfoeller, a voté Nupes au premier tour des élections législatives. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Y aller

Deuxième tour des élections législatives, dimanche 19 juin. Trouver son bureau de vote.

L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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