Leurs amis sont morts en Syrie, ils témoignent
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Leurs amis sont morts en Syrie, ils témoignent

actualisé le 30/05/2016 à 13h16

Boucif et Woualid décrivent leurs amis comme de "jeunes fêtards qui croquaient la vie à pleines dents." (Photo : OG/Rue89Strasbourg)

Boucif et Woualid décrivent leurs amis comme de « jeunes fêtards qui croquaient la vie à pleines dents. » (Photo OG / Rue89 Strasbourg)

En décembre 2013, une dizaine de Strasbourgeois âgés d’une vingtaine d’années prenaient la route vers la Syrie. Parmi eux, Yacine et Mourad, deux frères, originaires du quartier de la Meinau, ont trouvé la mort deux jours seulement après leur arrivée. Rue89 Strasbourg a rencontré leurs amis d’enfance, qui tentent de comprendre ce qui a pu se passer.

Le point de rendez-vous est un parking de magasin situé non loin des immeubles du quartier de la Meinau. Il fait nuit et froid, mais Boucif et Woualid vont rester plus de deux heures à parler de Yacine et Mourad, leurs amis d’enfance partis faire le djihad en Syrie et morts deux jours seulement après leur arrivée en décembre 2013. Depuis le collège, ils formaient avec les deux frères une bande de 5-6 potes, inséparables.

Dans la cité, le sujet reste tabou, personne n’ose vraiment en parler à haute voix et eux-mêmes risqueraient d’être considérés comme des «balances ». Ils s’en fichent pas mal : ils souhaitent raconter «pour que ça puisse servir à d’autres ». Au fond d’eux, ils ne veulent toujours pas croire que leurs amis sont morts, à des milliers de kilomètres pour quelque chose qui n’est « pas leur problème ».

« T’es amoureux Woualid ? » Je lui ai répondu “tu craques !” »

Ce sera la dernière question posée par Mourad à Woualid, son ami de toujours. Trois jours plus tard, accompagné de Yacine, son grand frère, Mourad et une dizaine de jeunes hommes âgés d’une vingtaine d’années quittaient Strasbourg pour Francfort, direction la Turquie. Karim, Foued, Ali, Rachid*, Mohamed, Yacine, Mourad et les autres… Tous habitaient la capitale alsacienne, mais quatre d’entre eux étaient originaires de Wissembourg. Personne, au sein de leur entourage, n’avait deviné leur projet.

À l’aéroport de Francfort, l’avion de la Turkish Airlines a du retard. Un des membres du groupe, peut-être gagné par le stress et la peur, appelle ses parents. Ceux-ci le récupèrent in-extremis. Le reste du groupe embarque pour la Turquie et atterrit à Antalya, au sud du pays. Ils entament ensuite la traversée de la frontière turco-syrienne où un passeur les fait entrer en Syrie. À partir de là, ils seraient pris en charge par Mourad Farès, l’homme soupçonné de les avoir recrutés sur Internet. Le début de l’angoisse pour les familles, comme ce père, qui va se déplacer jusqu’à la frontière turque supplier son fils, Mounir*, lui aussi originaire de la Meinau, de revenir. Réponse de celui-ci : « Moi, ce que je fais c’est juste, et tout le monde devrait en faire autant ».

Ça devait être des vacances à Dubaï

Tout a commencé par une lettre que Yacine et Mourad, les deux frères de la Meinau, laissent à leur mère. Ils y écrivent leur envie de rejoindre le « cham », ce pays sacré du Levant comme ils l’appellent, et font part de leur envie de « bien agir ». Quelques jours seulement avant leur départ, ils avaient pourtant assuré à Woualid qu’ils partaient prendre des vacances à Dubaï :

« En terminant ma semaine, je suis chez rentré chez moi. Ma mère était en pleurs. Elle me demande : « pourquoi tu m’as rien dit pour Mourad ? » Je savais même pas de quoi elle parlait. Moi ils m’avaient dit qu’ils partaient à Dubaï. Mais sa mère avait reçu une lettre… C’est comme ça qu’on a appris leur départ. Par un courrier qu’ils ont laissé. »

Après la lettre, survint le coup de téléphone par satellite. Au bout du fil, une voix d’homme. C’est Mounir, un des compagnon de route des deux frères. Il annonce à la mère de Yacine et Mourad que ses fils sont morts là-bas, en Syrie, en « héros ». Pour Boucif, les explications données par Mounir sur les circonstances de la mort de ses amis sont encore trop floues :

D’après Mounir, ça ce serait passé pendant un trajet d’un point A à un point B. Ils se sont pris une balle. L’un est mort sur le coup, l’autre aurait agonisé. Mais même ça, on en est pas sûr à 100% ! »

Boucif : "Je leur en veut. On étaient potes dans les pires moments. Même pas un mot, pas un au-revoir." (Photo: OG/Rue89Strasbourg)

Boucif : « Je leur en veut. On était potes dans les pires moments. Même pas un mot, pas un au-revoir. » (Photo OG / Rue89 Strasbourg)

Après avoir passé la frontière turque, le petit groupe de Strasbourg gagne la région d’Alep. S’ensuivent deux semaines d’entraînements aux combats. Ils viennent ensuite grossir les rangs de l’EIIL, l’État islamique de l’Irak et Levant. Mais début janvier, tout s’accélère et des tensions, nourries de rivalité entre factions djihadistes, apparaissent. Mourad Farès, le recruteur présumé, quitte l’EIIL pour Jabhat Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Les frères de la Meinau eux, restent dans l’EIIL. C’est lors d’un règlement de comptes entre djihadistes que Yacine et Mourad trouvent la mort, le 10 janvier. Le lendemain, Yacine aurait eu 28 ans.

L’information a ensuite très vite circulé dans la cité. Boucif et Woualid, sous le choc, se souviennent :

« On s’est dit « eux ? Comment c’est possible ? » Quand il y a eu l’affaire Merah, c’était un cas isolé, tout le monde en avait parlé, c’était choquant. Un mec qui bute des gens pour une idéologie, c’est grave, c’est du fanatisme. Mais quand c’est des gens qui partent et que tu les connais… C’est une affaire Merah puissance dix. En plus, quand on connaît leur profil… C’était des crèmes. »

Quand le départ des Strasbourgeois est révélé par Europe 1 en janvier 2013, la cité de la Meinau a vite attiré l’attention des médias qui cherchaient à interroger les familles. Sami, le petit frère de Yacine et Mourad, avait d’ailleurs bousculé quelques journalistes, et refusé de témoigner. Une fois seulement, il a accepté de nous rencontrer. C’était trois mois après la mort de ses frères. Il se disait alors « choqué » mais « fier d’eux ». Yacine et Mourad étaient, d’après lui, « partis pour une bonne cause ». Depuis, il ne souhaite plus s’exprimer sur le sujet et a fermé les comptes Facebook de ses frères.

Du paintball dans la cité

Nés à Strasbourg dans une famille d’origine algérienne, Yacine et Mourad sont les aînés d’une fratrie de quatre garçons et une petite soeur. Leur père, un homme âgé d’une soixantaine d’années lorsqu’ils naissent, est marié à une femme plus jeune, et souvent absent. Les deux frères ont le profil type des garçons de leur âge : ils aiment sortir en boîtes, le rap, et « parler de nanas ». Plus jeune, Yacine avait décroché un bac professionnel en électrotechnique. Il s’était marié en septembre 2013 à une jeune femme qui ne se doutait pas de ses intentions. Son départ a d’autant plus choqué, qu’il avait le projet d’ouvrir à bar à narguilés à Brest. Mourad lui, était agent de sécurité.

Yacine et Mourad ont grandi dans ces immeubles, à la Meinau.

Yacine et Mourad ont grandi dans ces immeubles, à la Meinau.

Ils ne sont arrivés que tardivement à la religion. Jusque-là, ils pratiquaient l’islam par tradition, respectaient le Ramadan et se rendaient de temps à autre à la mosquée, mais guère plus. Boucif et Woualid dressent le portrait de garçons vulnérables, voire naïfs, et racontent leur lente progression vers la radicalisation :

« Ils ont le profil type des gens faibles, qui marchent à l’émotion. Yacine répétait beaucoup les choses qu’il entendait par ci ou par là, il ne cherchait pas par lui-même. C’était quelqu’un de malléable. Ils ont commencé par fréquenter la mosquée, un peu par effet de mode. Puis Mourad a commencé à se rapprocher de la religion, il en parlait tout le temps. Ensuite, il a commencé à s’intéresser à la Syrie, il parlait du djihad. Il n’en parlait pas à ses proches, mais à des gens qu’il voyait moins souvent, pour pas trop éveiller les soupçons. »

Au fur et à mesure que les souvenirs reviennent, le puzzle prend forme. Ils se souviennent des jeux de paintball entre les immeubles de la cité, l’été précédant leur départ. Ce qu’ils avaient pris pour un passe-temps était en réalité une forme d’entraînement camouflé au maniement des armes. Ils se rappellent aussi que Yacine et Mourad n’allaient plus prier à la mosquée de la Meinau, préférant aller à l’Elsau, où ils auraient rencontré leur recruteur. Et puis, juste avant leur départ, ces photos qu’ils prenaient avec leur mère, en guise de souvenir, et leurs affaires : vêtements de marque, CD, etc. qu’ils ont commencé à distribuer autour d’eux. En Syrie, ils n’en n’auraient plus besoin.

« On a un peu joué aux journalistes, la violence verbale en plus »

En avril dernier, le gouvernement lance un plan de lutte contre l’exode de Français en Syrie. Près de 500 d’entre eux se trouvent alors là-bas. Depuis, leur nombre ne cesse d’augmenter : on compte aujourd’hui plus d’un millier de Français impliqués dans le djihad, désireux de partir, ceux déjà sur place ou revenus en France.

Au même moment, une rumeur circule dans le quartier. Certains djihadistes partis en décembre avec Yacine et Mourad seraient revenus. Boucif et Woualid, qui ne supportent pas l’idée qu’ils puissent rentrer sans rendre de compte à la mère de leurs amis, forcent le destin pour les rencontrer :

« À leur retour, ils se sont faits petits. Un ami, qui savait qu’ils allaient rentrer, nous avait prévenu. Nous, on ne supportait pas qu’ils soient là, sans s’expliquer devant la mère de Yacine et Mourad. Du coup, on en a rencontré deux de la bande. À notre manière, on a enquêté et on a un peu joué aux journalistes, la violence verbale en plus. Une semaine avant la descente du RAID, on a sonné à une heure du matin chez l’un d’entre eux qui habitait à Illkirch. On l’a traîné devant la maman de nos amis. Pendant plus d’une heure, on l’a questionné, on a eu des débats religieux.

Il faisait le malin en disant qu’il avait envie d’y retourner et que sa mère était venue pleurnicher jusqu’en Turquie pour le récupérer. On lui a un peu mis la pression alors il nous a filé le contact d’un autre gars, qui lui aussi était rentré. On a été surpris de le voir en mode beau gosse, propre sur lui, et serveur dans un bar à chichas de la Plaine des Bouchers. Il bossait, comme si rien ne s’était jamais passé. Mais lui était plus sentimental, il semblait très choqué mais il nous a quand même dit que dès qu’il en aurait l’occasion, il repartirait. Et nous, on leur demandait : « pourquoi vous êtes revenus ? » Et ils nous répondaient qu’ils n’étaient pas revenus par choix mais qu’ils avaient été balancés par un passeur quand ils sont passés en Turquie pour chercher de l’argent. »

Huit mois de détention provisoire

La mort de Yacine et Mourad pourrait aussi les avoir secoués et décidés à rentrer en France. Prévenue par les autorités turques, la police antiterroriste les place sous surveillance. Arrêtés en mai, les six individus vont expliquer aux enquêteurs avoir commis une « erreur » en partant en Syrie, et invoque le caractère humanitaire de leur périple. L’un d’entre eux affirme même avoir été roué de coups et contraint de manger ses excréments après avoir refusé de combattre. Les écoutes téléphoniques révèlent pourtant qu’une fois revenus à Strasbourg, ils étaient restés très liés et tenaient des discours toujours radicaux. Les autorités craignaient qu’ils ne cherchent à monter une cellule de recrutement sur Strasbourg. Écroués depuis huit mois, l’avocat de deux d’entre eux dénonce une chasse aux sorcières :

« On juge un acte avant qu’il ne soit commis. L’État français se méfie de ces jeunes partis en Syrie mais tous ne sont pas des Mohammed Merah en puissance. Là, ils sont en détention provisoire depuis huit mois, c’est un simple principe de précaution. On ne doit pas être jugé pour ce qu’on va potentiellement faire, mais pour ce qu’on a fait. Ceux qui, en 1936, étaient partis combattre les Franquistes en Espagne, ont-ils été poursuivis ? »

Voir sur France TV Info l’interpellation en mai 2014

Au moment de leur arrestation, à 3 500 kilomètres de là, pas loin de la ville d’Alep en Syrie, Mourad Farès, le présumé recruteur, poste ce bref commentaire sur sa page Facebook : « Fallait bien que ça arrive… ». Interpellé en août en Turquie et considéré comme « particulièrement dangereux » par le ministère de l’Intérieur, il est mis en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et placé en détention provisoire.

Ce serait après visionné « Al Mahdi et le second Khilafah » une vidéo de 48 minutes inspiré d’une esthétique de jeux vidéos et de films de science-fiction, et multipliés les échanges internet avec cet homme de 30 ans, originaire de Thonon-les-Bains, que les Strasbourgeois, les ados de Nice, une lycéenne d’Avignon et bien d’autres, se seraient enrôlés. Dans une interview à VICE en février, l’homme s’en félicitait.

Mourad Farès, alias Abu Rachid (à gauche sur la photo) était considéré comme une star de la djihadosphère par les services de renseignements (Photo tirée de son Facebook)

Mourad Farès (à gauche sur la photo) serait à l’origine de l’endoctrinement des Strasbourgeois et de nombreux autres Français (Photo tirée de son Facebook)

Le 4 novembre, un projet de loi visant à renforcer la lutte contre le terrorisme avec la création d’un dispositif d’interdiction de sortie du territoire a été adopté. Près de 50 Français sont morts en Irak et en Syrie depuis 2012.

Aujourd’hui, Boucif et Woualid restent en colère contre ceux qui partent. Ils avaient jugé violente la vidéo du petit strasbourgeois qui enjoint d’autres enfants à venir en Syrie. Ils oscillent toujours entre rancœur et tristesse et tentent de faire le deuil de leurs amis. Ils soutiennent comme ils peuvent la mère de Yacine et Mourad, qui n’a pu enterrer ses enfants mais continuent de croire que témoigner peut servir, pour d’autres.

*Les prénoms ont été modifiés

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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