Loi Blanquer : les jardins d’enfants inquiets pour leur avenir
Société 

Loi Blanquer : les jardins d’enfants inquiets pour leur avenir

Parents et personnels se mobilisent pour sauver les jardins d’enfants alors que le Sénat examine cette semaine la loi pour une école de la confiance.

Directrices, personnels et parents ne lâchent pas la pression pour sauver les jardins d’enfants alors que le sénat a commencé mardi l’examen du projet de loi Pour une école de la confiance du ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer. Quel rapport ? L’obligation de scolarisation des enfants à partir de trois ans menace l’existence même de ces établissements atypiques très présents en Alsace et qui accueillent les petits de 2 à 6 ans.

Parents et personnels des jardins d'enfants d'Alsace se sont rassemblés samedi 11 mai à Strasbourg pour alerter l'opinion publique sur leur situation. (Crédit : CG / Rue89 Strasbourg)
Parents et personnels des jardins d’enfants d’Alsace se sont rassemblés samedi 11 mai à Strasbourg pour alerter l’opinion publique sur leur situation. (Crédit : CG / Rue89 Strasbourg)

Ces structures alternatives à l’école maternelle reçoivent près de 800 enfants chaque jour à Strasbourg, et près de 10 000 dans l’ensemble de la France. Une goutte d’eau si l’on sait qu’une classe d’âge représente 800 000 enfants en France. Un détail dans le paysage de l’accueil des enfants que le ministre semble avoir oublié dans son projet législatif. Pas étonnant, puisque les jardins d’enfants ne relèvent pas du ministère de l’Éducation nationale mais de celui de la Famille.

Une vingtaine de structures privées en Alsace

En plus des jardins d’enfants municipaux qui accueillent les petits de 4 à 6 ans, une vingtaine de jardins d’enfants privés et associatifs existent en Alsace. Calqués sur le modèle allemand des Kindergarten, ils s’occupent des bambins dans des conditions très privilégiées par rapport à celles des écoles maternelles classiques. Le jardin d’enfants associatif Les tous p’tits d’Alsace, dans le quartier de l’Esplanade à Strasbourg, existe depuis… 1924. Aurélie Ira, sa directrice, explique :

« Mettre son petit dans un jardin d’enfants relève d’un choix pédagogique des familles. Les enfants y sont beaucoup plus encadrés qu’à l’école. Un décret de 2000 nous impose un adulte pour 15 enfants. On a plus de temps pour écouter, accueillir, et accompagner les familles. Nous faisons du soutien à la parentalité. On accueille les enfants sur un temps long, de trois à quatre ans de suite avec la même personne. Cela laisse le temps pour créer du lien, pour rassurer les parents sur leurs compétences et déceler les difficultés. »

Concrètement, une « classe » de jardin d’enfants mélange tous les âges. Les enfants y sont pris en charge tous les jours de la semaine de 7h45 à 18h15. Une souplesse pour les parents qui tranche avec le planning périscolaire – école – crèche ou nounou du système d’accueil classique.

« Dans la lignée des grands pédagogues »

Patricia Chalet, directrice du jardin d’enfants Michael, qui appartient au mouvement pédagogique Rudolph Steiner, à Koenigshoffen depuis 1954, insiste :

« Nous voulons être reconnus comme des lieux d’instruction et que les jardins d’enfants qui ont une longue histoire ne disparaissent pas. Ces établissements se sont développés dans la lignée des grands pédagogues qui se sont questionnés sur les besoins du petit enfant, à contre-courant des écoles maternelles qui ne pensent l’enfant que comme un futur élève. Il y a beaucoup de pays dans le monde où les jardins d’enfants sont préférés aux écoles maternelles. »

Pour Marie Chapoutot, enseignante dans le public, le choix de mettre sa première fille dans un jardin d’enfants n’a pas été évident dès le départ. Cette année, son aînée de six ans passe sa dernière année chez Les p’tits loups d’Alsace. Et elle compte bien se battre pour que son bébé d’un an y aille aussi dès ses deux ans :

« Ma fille avait commencé sa scolarité dans une école maternelle publique classique. Elle n’était pas à l’aise dans sa classe, pleurait tout le temps. Elle ne voulait pas rester à l’école. Nous nous sommes alors dit que l’on devait trouver une autre solution et nous sommes orientés vers cette structure pour la rentrée suivante. Aujourd’hui, elle est épanouie, il y a un vrai bien-être, je vois la différence. Par rapport à l’histoire de ma fille, la pédagogie différenciée proche de Montessori est très précieuse. Les grands aident les petits à grandir. Les enfants pratiquent beaucoup de jeux, ils sont dans la manipulation des objets. Nous, ce qu’on en retient, c’est que notre enfant y est bien, qu’elle apprend plein de choses et qu’elle est heureuse d’y aller. »

Un choix des parents

La vingtaine de jardins d’enfants privés d’Alsace est agréée par les services municipaux de Protection maternelle et infantile (PMI). Depuis 2000, ils sont même soutenus par les CAF qui les financent directement. La participation des familles est indexée sur un barème en fonction de leurs revenus. Aurélie Ira insiste :

« C’est un choix pédagogique que les parents sont prêts à financer parce qu’ils s’y retrouvent. Il y a la volonté de beaucoup de parents de plus s’investir dans l’éducation de leurs petits enfants et donc de trouver des lieux qui leur correspondent, avec une variété de projet pédagogique. »

Samedi 11 mai, un enfant dessine à la craie sur la place Kléber en protestation contre la menace de disparition des jardins d’enfants. (Crédit : CG / Rue89 Strasbourg)

En début d’année, le député alsacien LREM Bruno Studer a tenté de rattraper les manques du projet de loi et déposer un amendement pour sortir les jardins d’enfants de l’impasse. Son texte, déjà voté en première lecture à l’Assemblée nationale, donne un délai de deux ans aux jardins d’enfants pour se transformer en écoles maternelles privées ou en crèches.

Une mobilisation nationale

Pas du tout de quoi rassurer les concernés… Face à la menace de disparaître, les jardins d’enfants d’Alsace et ceux de Paris, se sont depuis mobilisés pour peser dans le débat législatif. A la tête du collectif alsacien, Aurélie Ira, elle-même éducatrice de jeunes enfants, explique :

« Quand le projet de loi a été rendu public il y a un an nous pensions être inclus dedans. Mais en fait l’Education nationale ne savait pas qu’on existait… Bruno Studer a alors proposé un amendement pour permettre aux jardins d’enfants de continuer pendant deux ans, le temps de se transformer soit en lieux d’accueil de 0 à 3 ans soit en écoles maternelles privées. Mais notre personnel n’a pas tous les diplômes pour travailler en écoles sous contrat. Certaines sont éducatrices de jeunes enfants, d’autres ont un CAP petite enfance, d’autres sont auxiliaires de puériculture ou encore animatrices. »

Aurélie Ira et ses collègues alsaciennes se sont donc organisées pour faire valoir leur cause. Elles ont enchaîné les rendez-vous auprès des députés et des sénateurs de la région pour les sensibiliser au problème. Avec succès puisque le sénat qui examine le texte cette semaine met au vote un amendement pour pérenniser la dérogation que Bruno Studer avait introduite pour deux ans.

Après le Sénat, retour risqué à l’Assemblée Nationale

La sénatrice Fabienne Keller (Agir) défend sa position :

« Les jardins d’enfants propose une forme d’accueil stable quand les parents sont en situation tendue dans leur travail. Ils proposent une pédagogie adaptée et offrent un certain « maternage » à des enfants qui en ont besoin. C’est un modèle qui est complémentaire de l’école maternelle ou intermédiaire et dont la pérennité semble fragilisée par le texte de loi. Même si je soutiens la scolarisation à trois ans, je pense que ce modèle remplit tous les objectifs d’une manière différente de l’école mais tout aussi efficace. Cette diversité peut être mise en regard de la diversité des enfants. Le problème n’a été vu qu’assez tard à l’Assemblée nationale. Elle n’a pas eu le temps de l’expertiser. »

Si la sénatrice se veut confiante sur l’ouverture du débat au sénat, la suite pourrait être plus compliquée pour les jardins d’enfants. Alors que le sénat va étudier un amendement pour une dérogation longue des jardins d’enfants à l’obligation de scolarisation, le gouvernement a déjà déposé un amendement pour rétablir dans la future loi un délai d’adaptation de trois ans. Rien ne laisse présager que l’Assemblée nationale aille dans le sens du sénat, alors que les syndicats d’enseignants s’opposent à la reconnaissance des jardins d’enfants et considèrent la dérogation initiale de deux ans comme une trahison.

Bruno Studer ne cache pas son embarras :

« C’est une dérogation qui m’a valu ailleurs en France des reproches selon lesquels je voulais préparer la fin des écoles maternelles. La réflexion n’est pas du tout terminée parce que le travail législatif n’est pas fini. Il est encore temps de traiter le sujet. »

Les structures historiques du pays vont se constituer en fédération nationale le 18 mai pour réfléchir notamment à une charte de bonnes pratiques et avoir un poids légal. Ses responsables ont rendez-vous au ministère de la Famille le 22 mai. La direction nationale de la cohésion sociale les a quant à elle invités à les recevoir le 17 mai. A l’Assemblée Nationale, plusieurs députés seraient favorables à la prolongation d’une dérogation, le temps de trouver les contours juridiques d’une niche pour ces établissements atypiques. Oseront-ils défendre publiquement le modèle face aux syndicats enseignants ? Le terrain est glissant.

En attendant, depuis la médiatisation du problème, et donc des jardins d’enfants, les demandes d’inscriptions dans ces établissements alternatifs explosent partout, confie Aurélie Ira : « On ne sait plus quoi faire des demandes. »

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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