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Malgré la loi, la prostitution a de l’avenir à Strasbourg
Société 

Malgré la loi, la prostitution a de l’avenir à Strasbourg

par Julie Roth.
Publié le 17 décembre 2013.
Imprimé le 28 mai 2022 à 19:02
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Prostituée Quai des Alpes à Strasbourg / Photo JR

Prostituée Quai des Alpes à Strasbourg (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

Alors que la France adopte la pénalisation des clients de prostituées, elles seraient entre 350 et 380 dans les rues de Strasbourg, 90% d’entre elles seraient étrangères tandis que se développe le commerce du sexe par Internet.

Depuis quelques mois à Strasbourg, les associations Osez le féminisme et le Mouvement du Nid ont mobilisé les élus pour que la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » soit votée. Au final, une quarantaine d’élus alsaciens, de couleurs politiques différentes, ont signé l’appel de ces associations et la loi a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 4 décembre. Mine Günbay conseillère municipale strasbourgeoise, déléguée aux droits des femmes et à l’égalité des genres, fait partie des signataires.

L’élue regrette que l’attention publique ne se soit portée que sur la pénalisation du client (la loi prévoit une contravention de 1 500 euros à l’encontre d’une personne ayant recours à la prostitution d’une personne majeure, 3 750€ en cas de récidive). Pour Mine Günbay, ce n’était pas le principal intérêt de cette loi :

« Une très grande majorité des personnes concernées sont des femmes et on vient nous parler du client. C’est quand même extraordinaire, ils seraient victimes de cette loi… Les hommes auraient des besoins irrépressibles et la prostitution viendrait éviter les viols ? Mais quelle image terrible on donne des hommes ! Et ça c’est une féministe qui le dit… Je suis une idéaliste et une pro européenne, et je me dis que la France va faire tache d’huile pour le reste de l’Europe. Dans une résolution de juillet 2013, l’Union Européenne réaffirme clairement que la prostitution est une violence faite aux femmes. C’est quelque chose qu’elle n’avait pas affirmé depuis très longtemps. Ça va évidemment prendre des décennies. »

Des stages de sensibilisation

Car la loi prévoit des stages de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels, aux client verbalisés, un peu à la manière du code de la route… Et la loi en profite pour abroger l’une des mesures symboliques prise par Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’intérieur, le délit de « racolage passif » qui ciblait les prostituées. Changement de cap, la prostituée n’est plus coupable, elle devient victime.

Mais cette loi a été combattue par… les prostituées elles-mêmes, représentées par le syndicat des travailleurs du sexe (Strass). Sur leur site web, le Strass explique qu’il est contre-productif de désigner les prostituées comme des victimes :

« La pénalisation des clients n’est pas une continuité de la criminalisation du viol et du harcèlement sexuel, puisque dans ces deux cas, la parole de la victime est prise en compte. Dans le cas de la pénalisation des client(e)s, on ne prend pas en compte la parole de la présumée victime, tout le contraire donc. (…) Le seul avantage pour nous serait de pouvoir plus facilement porter plainte contre les clients qui ne respecteraient pas nos conditions. Si aujourd’hui il nous est très difficile de porter plainte en cas de viol par exemple, c’est notamment parce que les officiers de police pensent que de toutes manières, « nous faire violer, c’est notre métier », et que les agents de police sont trop souvent putophobes, sexistes, transphobes… Doit-on également rappeler aux élus qui prennent position en faveur de cette loi l’effet néfaste de leurs discours qui renforce notre stigmatisation, car, en nous présentant comme des êtres sans défense qui ne sauraient être que des victimes muettes, elles nous désignent directement comme cibles aux agresseurs accomplis ou potentiels ? Doit-on leur rappeler en quoi les lois sur le proxénétisme de soutien qu’elles défendent avec tant d’ardeur, en nous contraignant à travailler isolées les unes des autres, nous rendent particulièrement vulnérables aux abus et violences en tous genres ? »

Fanny, « amenée » de Bulgarie à 19 ans

Dans les allées du marché de Noël de Strasbourg, nous avons rencontré Fanny*. Ce sourire sur ses lèvres, il a fallu du temps pour le retrouver. Aujourd’hui, elle a trente ans. D’origine bulgare, elle a été livrée à 19 ans sur les trottoirs strasbourgeois par un proxénète de la même nationalité. Pour elle, il n’existe pas de filles qui se prostituent par choix ou par envie :

« Je pense que toutes les prostituées qui sont dans la rue, n’y sont pas pour rien, il y a toujours une histoire dramatique derrière. Dans mon cas, en Bulgarie, on m’a proposée à des hommes, j’ai toujours refusé. A mes 18 ans, je me suis faite violée par une dizaine de personnes. Après ça, je me disais tant pis, tant qu’à faire au moins je donnerai mon corps pour quelque chose… J’ai été ramenée en France par un proxénète. Je suis restée dans la rue entre 6 et 7 mois, j’ai eu le courage de me sauver. Quand on est sur le trottoir, on fait une dissociation du corps et de l’esprit, on fait abstraction de tout. Quand on est avec un client, on essaye de ne penser à rien. Ça m’est déjà arrivé de me faire violer, ça peut arriver d’avoir un couteau sous la gorge, par chance personne ne m’a jamais tapée et je n’ai jamais accepté de drogue. Certaines filles boivent ou prennent de la drogue pour se dire que tout va bien… »

Fanny a retrouvé un travail, un compagnon. Son passé, elle tente de l’oublier.

« Aujourd’hui, même si je me retrouvais dans la plus grosse merde, sans argent, je ne retournerais jamais sur le trottoir. Je sais pas si cette loi changera quelque chose. Les filles doivent être courageuses. Aujourd’hui, je suis fière de moi. Il faut se dire qu’il y a toujours mieux derrière. Tu gagnes peut-être moins d’argent, mais au moins tu sais comment tu l’as gagné et tu peux le dépenser avec bon cœur. »

Isabelle collot représentante du mouvement du nid à Strasbourg / Photo JR

Isabelle Collot, représentante du Mouvement du Nid à Strasbourg, profite du Marché de Noël pour faire connaître l’association (Photo JR / Rue89 Strasbourg)

Fanny a fait partie de ces nouveaux visages qui se dessinent sur les boulevards de Strasbourg. En grande majorité des femmes, 90 % d’entre elles sont étrangères. L’année dernière, le Mouvement du Nid a recensé 26 nationalités différentes, principalement issues des pays de l’Est, Tchéquie, Bulgarie, Roumanie et ces 6 derniers mois, de Hongrie. Il y a également des prostituées des pays africains comme le Nigéria ou le Cameroun, comme le précise Isabelle Collot, représentante du Mouvement du Nid à Strasbourg :

« Ce sont majoritairement de très jeunes anglophones qui sont exploitées par des femmes, des « mamas », et qui sont souvent dans des situation d’attente d’un statut de réfugié politique, de demandeur d’asile, etc. Elles sont dans des situations d’exploitation et de très grande misère. On a aussi à Strasbourg quelques transsexuels d’Amérique latine. Ça va de tous les âges, on a eu cet été une jeune mineure, jusqu’à des gens de 50-65 ans. »

« Il y a six fois plus de clients la nuit que de prostituées. »

Depuis 27 ans, Isabelle Collot se rend dans les rues de Strasbourg à la rencontre des prostituées. Au fil des années, une relation de confiance s’est installée entre elle et les jeunes femmes. Selon elle, la violence se banalise dans le monde de la prostitution : ces trois dernières semaines, un travesti s’est fait violer, deux jeunes femmes ont subi le même traitement, et une autre prostituée s’est fait frapper par ses clients. Pour Isabelle Collot, la prostitution n’est pas du domaine privé, elle entre dans la vie publique. Le chemin de l’abolition est un projet de société selon elle :

« Les évolutions sont visibles au niveau du nombre déjà. Quand j’ai commencé au début, il y avait beaucoup moins de personnes, essentiellement des Françaises, qui étaient davantage au centre-ville. Au fil de l’arrivée des nouveaux réseaux, la prostitution s’est étendue tout autour de Strasbourg en allant plus loin, vers des endroits plus glauques, en allant vers la frontière avec l’Allemagne, près du Neuhof, vers des lieux dangereux et peu éclairés. Les clients se permettent aussi davantage de choses. Cet été, j’ai été assez surprise de voir carrément dans la journée des hommes-clients qui commençaient déjà à se déshabiller avant même d’avoir négocié. Ça, ce sont des situations que je n’avais jamais vues. Il y a de plus en plus d’hommes violents. Des hommes qui négocient de plus en plus, qui vont demander des passes à 10 euros. Ou au contraire qui vont tripler les prix pour demander une passe sans préservatif… Il y a de moins en moins de respect, c’est pour ça aussi que la loi est importante dans ce cadre là. On avait fait un sondage, il y a 6 fois plus de clients sur la nuit que de prostituées. Donc c’est quand même grâce à eux que ce business fonctionne. Parce que le jour où il n’y aura plus d’acheteur personne n’aura d’intérêt à se vendre ou à vendre les autres. C’est un signal aussi pour les mafias : la France n’est plus prête à vous laisser investir dans ce commerce de l’être humain. »

Pas de cyber-police des mœurs sur le web

Si demain le client est pénalisé, il est à craindre qu’il se tournera vers les offres disponibles sur Internet plutôt que dans la rue. Une forme de prostitution évaluée à 10 000 annonces d’escort girl dont seulement 4 000 d’entre elles seraient proposées par des femmes indépendantes, selon un rapport de 2011. Le texte de loi est très frileux en matière de prostitution numérique, avec pour seule indication : « Les fournisseurs d’accès à Internet devront empêcher l’accès aux sites hébergés à l’étranger qui contreviennent à la loi française contre le proxénétisme sur demande de l’autorité administrative ».

Capture d'écran extraite de Vivastreet

Capture d’écran extraite de la section érotica de Vivastreet, l’équivalent numérique du trottoir.

Ainsi sur Vivastreet, entre la vente d’une table de camping d’occasion et les offres de babysitting, il y a un onglet nommé « érotica ». Il suffit ensuite de choisir sa région pour tomber sur une centaine d’offres à Strasbourg. Après une dizaine de coups de fil passés, entre celles qui ne parlent pas français, les répondeurs qui ne peuvent plus accueillir de messages et celles qui ne veulent pas discuter, voici Elsa*, jeune femme de 24 ans.

Étudiante en psychologie à Strasbourg, elle dit proposer des services de temps en temps. Financièrement, sa bourse ne suffit plus, il a fallu trouver cet autre moyen pour subvenir à ses besoins. Deux passes par semaine environ, cette activité lui ferait gagner environ 1 000 euros par mois. Pour Elsa, la loi ne changera rien et encore moins sur le net :

« La police ne va pas se déguiser en faux client pour frapper à ma porte. Vous savez moi, je suis à 100 % consentante. J’ai une clientèle agréable et de luxe. Ce sont des médecins, des dentistes, des pères de famille. Ils viennent chez moi, aucun risque pour eux de se faire attraper dans la rue. »

Jeune et Jolie de François Ozon a été nominé pour la Palme d’Or à Cannes. Le film traite de la prostitution d’une étudiante.

En 2013, Isabelle Collot, représentante du mouvement du nid, a eu pour la première fois deux étudiantes au téléphone. Elles avaient besoin de parler de leur situation, de leurs actes. Cette tendance n’est pas à généraliser, cependant elle révèle la précarité de certains étudiants. Elle pose aussi la question du choix. Vendre son corps peut-il être un choix consentant ? Pour Mine Günbay, seulement dans une minorité des cas :

« Je ne conteste pas le fait qu’une poignée de femmes le font de manière consentante, mais notre rôle ce n’est pas de défendre cette poignée-là. Notre rôle, c’est de défendre celles qui sont dans la traite. Évidemment pour Internet, il faudra mettre des moyens pour détecter les réseaux derrière. Je pense qu’il faut éviter toute généralisation. Je rappelle tout simplement que le rôle d’un État qui est de protéger les opprimés. Et pour moi, la marchandisation du corps rentre dans un système économique dans lequel je ne peux pas m’inscrire. »

Le texte de loi doit être voté par le Sénat cet été, avant une nouvelle lecture à l’Assemblée nationale si les sénateurs le modifient.

* Tous les prénoms ont été changés.

Article actualisé le 20/12/2013 à 12h19
L'AUTEUR
Julie Roth
Julie Roth
Journaliste reporter d'images

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